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Recueillement

Natalie Dessay et Barbara m'ont redonné courage.

Merci à qui à fait qu'on a pensé à elles pour ce moment précis. Je crois qu'on ne pouvait imaginer plus grand respect.

[video : Natalie Dessay interprétant "Perlimpinpin" de Barbara lors de la cérémonie d'hommage aux victimes des attentats du 13 novembre 2015 à Paris]


Le premier accident (voyageur) (depuis)


    Pendant longtemps très longtemps tu avais beau arpenter Paris et sa banlieue dans tous les sens et tous les transports possibles, et donc être habituée à ces messages récurrents, tu ne pouvais entendre la mention d'un "accident voyageur" sans avoir le cœur serré : un de tes collègues, certes pas un proche, mais quelqu'un du même service, s'était suicidé début 1995 en se jetant sous un RER à la pause déjeuner et ce jour-là tu n'avais pas participé au repas collectif ou alors très vite et t'éclipsant pour faire une course ou peut-être que tu avais cours de quelque chose, puis tu avais pris un métro pour deux stations et entendu la mention d'un "accident voyageur" et tu étais remontée au bureau et ...

Alors oui, longtemps les "accidents voyageurs", ça te serrait le cœur.

Puis la vie t'avait servi quelques petits coups durs, et ce n'était pas tant que le temps avait fait œuvre que de t'être endurcie, mais tu prêtais moins attention. Ensuite les suicides de ce type, dans Paris intra-muros où de plus en plus de quais sont équipés de protections, ont je crois diminués, les désespérés les moins sportifs ont probablement trouvé d'autres solutions.

Et puis ce soir, alors que tu rentrais relativement tard, tu as pour la première fois depuis les attentats du 13 novembre entendu la mention d'un accident voyageur, ça concernait la ligne 8 entre Reuilly Diderot et République. Alors ça t'a fait quelque chose, tu t'es demandé si la dureté des événements récent avait créé une sorte de trêve, s'il était plus difficile de céder à un chagrin personnel en période de grand deuil collectif et que de fait il y avait eu exceptionnellement peu d'accidents voyageurs depuis le 13 novembre. Ou si c'était à l'inverse quelqu'un qui après avoir lutté près de deux semaines contre un désespoir induit, peut-être un survivant désormais seul qui ne s'en remettait pas, avait fini par abandonner définitivement la partie.  

L'expression du désespoir elle-même n'est plus la même ; alors on ne sait pas.


Il y a eu cet instant


Il y a eu cet instant : tu avais quitté la petite gare de très proche banlieue, après les pressés qui avaient bondi bien loin devant vers les sorties et avant les très lents. Alors oui, mécaniquement cet instant où dans la rue, dans plusieurs rues que tu parcourais en direction de ton logement tu étais seule. Totalement seule. Seule comme jamais en de pareils débuts de nuits par ici.

Alors tu t'es réellement posé la question de savoir si l'état d'urgence ne comportait pas un volet "couvre-feu" qui t'aurait échappé, peut-être un truc très local que les amis parisiens que tu venais de quitter (du moins, avant de prendre ton train) n'auraient pas su car pas concernés.

Puis d'une rue transversale sont arrivés deux gars aux allures de loubards moyens et leur présence t'a rassurée.


Quelques billets de blogs


En toute fin de journée j'ai enfin pu reprendre de lire un peu chez les ami-e-s. Entre le festival d'Arras et les événements violents, je ne l'avais pas fait depuis le début du mois, en fait.

Couac poursuit la compilation des lectures à son petit J. et j'aime bien passer voir ces billets. Ils me rappellent qu'à une époque je voulais moi aussi noter. Mais les blogs restaient encore à inventer - sauf pour quelques pionniers -. 

Samantdi continue l'écriture et j'aime le roman du roman en devenir. (son blog hélas, est depuis un moment privé).

Les amis parlent de la peur, la peur générale (chez Sacrip'Anne avec un très intéressant commentaire de l'ami Pablo qui a, plus que la plupart d'entre nous connu la fréquence de toutes sortes d'attentats), la peur parce que tout effraie désormais (chez Le Roncier "Ces jours-ci"), la peur qu'on peut malgré soi inspirer ("Peur à Paris" par Youssef Shoufan via Embruns je crois), la peur pour des proches (... chez Milky). Une fois de plus je constate à quel point nous avons tous (les petits parisiens) été concernés même si ceux que nous connaissions directement en ont réchappé. Le plus curieux, ce que nous constations avant-hier entre amies, c'est que nous n'étions pas tant à connaître le groupe produit, son nom ne m'était pas étranger, mais rien de plus et donc nous sommes presque surpris de voir qu'il concernait tant de nos collègues, camarades, cousins ou amis. Sans compter ceux qui s'apprêtaient à aller au restau, au café, ou y étaient. C'est peu dire que par ricochet nous nous sentons visés. 

Au passage, merci Milky, je relis ce très beau texte de Julos Beaucarne, ce qui ne fait pas de mal. 

Et puis il y a ceux pour qui la journée ou son lendemain auraient dû être un grand bonheur et qui se retrouvent perdus, entre une joie impossible à savourer et l'épouvante générale. Ainsi Katia de Gin Fizz qui a accouché à l'hôpital dans Paris le samedi 14 novembre dans la matinée.

C'est sans doute à ce genre d'espoir qu'il convient de se raccrocher.

Ainsi qu'à la vie, à tout ce qu'il y a à faire et qui continue. À ce titre et pour les articles qu'il lie, ceux qui concernent les attentats et ceux qui ne les concernent pas, billet tonique de Tristan Nitot.


Deux videos - music therapy


    En réveil de long sommeil, je suis allée sur twitter comme on descend retrouver les copains au café du coin. Las, j'avais un bref instant oublié l'état semi-guerrier dans lequel nous sommes plongés, ça n'était que violences, faits de guerre, et problèmes induits et l'extrême droite qui semble avancer désormais vents favorables avec un spi et comme la gauche dite modéré s'est totalement ancrée à droite et que le principal parti de l'écologie s'est autodétruit l'été dernier (du moins vu de loin s'est l'impression que j'en ai), je ne vois plus du tout ce(ux) qui pourraient endiguer. 

Je suis allée sur framasphere, où c'est plus calme du moins qui je suis, et très détendant comme aux débuts de twitter de partager avec des inconnus dont les centres d'intérêts et les goûts nous vont bien. Dada y partageait cette video : 

 

 

(Free de Rudimental)

Le fiston qui passait par là a immédiatement reconnu Emeli Sandé et m'a parlé de cette video-ci : 

 

 

(Lifted de Naughty Boy)

Les deux font du bien. Images et sons. Merci à l'ami-e inconnu-e de framasphere et au fiston.


Rêve des temps fatigués - dodo therapy


    Si je n'ai pas de contrainte particulière, entre l'arrivée du temps hivernal et l'époque aux relents guerriers avec les menaces des extrémistes de tous les côtés, je dors ces jours-ci 14h/24, sans jamais vraiment cesser d'être ensommeillée. À croire que mon corps procède en interne à une forme artisanale d'automédication, et fabrique en circuit fermé une sorte de somnifère. Seuls le sport, le travail [pour d'autres] et certains rendez-vous me permettent d'y échapper. Ma semaine à venir dans une belle librairie sera la bienvenue qui devrait me sortir de ces heures sans issues. 

Du coup, je rêve.

Comme souvent je crois être réveillée, et que ça y est enfin, je vais pouvoir me lever, je me souviens de certains songes, juste avant de replonger. 

Ils se trouve que je connais chacun des lieux ou des rues ou des quartiers que les attentats et la traque conséquente ont fait nommer et pas seulement le Bataclan, mais les rues vers Répu, Saint Denis, Montreuil, les zones de Bruxelles mentionnées, y compris ceux d'un attentat prévu et déjoué. Les rêves retravaillent cette géographie et la violence qui l'a traversée.

 Aujourd'hui, ils étaient davantage d'épuisement. Et pour la première fois depuis douze jours, j'en ai fait un presque joli. Alors le voici.

Dans le rêve lui-même, je suis épuisée. Mais il n'y a pas d'urgence particulière, je semble en congés, ou peut-être suis-je enfant et ce sont les grandes vacances. C'est l'été ou du moins une saison chaude, l'air est sec, dans les intérieurs on voit la poussière voler dans les rais de lumière. 

À un moment donné je suis allongée dans le grenier de la maison de ma grand-mère maternelle (1), j'ai dû mettre vaguement un matelas par terre et j'y suis bien. Peut-être même lis-je un bon bouquin. Ça dure un moment le rêve comme ça. Je n'ai aucun souci immédiat, pas même de me soucier du repas. 

Puis j'entends ma mère dans les étages du bas, et je me dis que si je reste là je vais être enrôlée pour ci ou ça ou vais devoir entendre des propos que je n'aime pas, ou qu'elle trouvera un reproche à me faire, bref, c'est une menace potentielle à mon îlot de paix intérieure alors je sors par les toits - je ne sais pas comment, mais dans le rêve il suffit d'enjamber une fenêtre inclinée et alors qu'on est au deuxième étage on est aussi dans la rue de plain-pied -. Je vais vers un terrain de football qui ressemble à celui qui est près de la piscine à Clichy. 

Mais il n'y a personne. Les autres sont sans doute en vacances. De toutes façons je suis trop fatiguée pour m'agiter. À nouveau je m'allonge. Mon corps est las mais pas douloureux et je ne suis pas trop ensommeillée. Il fait toujours beau et chaud. Je regarde les alentours. Vers la place qu'occupe la piscine par rapport au terrain de foot d'en vrai, il y a des maisons qui ressemblent à celles de cette rue à Uccle que je connais bien. Mais elles sont plus hautes. À un balcon, je crois reconnaître quelqu'un que j'aimais bien, tel que je l'avais vu un jour alors que j'arrivais chez lui et qu'il fumait en m'attendant. Comme dans la réalité d'alors j'ai un doute dû à la distance. Mais je suis très consciente dans le songe même que c'est très agréable comme préoccupation. Je cligne des yeux et joue avec les effets de l'éblouissement du soleil. Il fait divinement bon (2). 

C'est alors que j'aperçois sur le côté gauche du terrain de foot désert un arbre, c'est tout à fait normal qu'il y ait des arbres sur les terrains de foot c'est pour apprendre à mieux dribbler (!). Et celui-ci est tout droit sorti des dessins de Claude Ponti, ceux du livre Ma Vallée (3). Je suis contente de retrouver un ami et qu'il soit venu me rendre ainsi visite (4). Le vent se lève et il en profite pour faire le clown comme si ça le chatouillait. J'éclate de rire et me sens moins fatiguée. C'était le seul souci de ce rêve de devoir rester allongée.

Mais je sais que ce vent annonce probablement un orage et qu'il va me falloir rentrer. Je savoure très consciemment un dernier instant d'être là puis je me réveille.

Je remarque qu'à part la silhouette de l'homme et la voix ou des bruits diffus maternels, il n'y a aucun humain et que pour autant je ne me sens pas seule. En très grande paix entre des éléments urbains agréables et de la nature. J'ai oublié de mentionner les oiseaux, ils sont assez nombreux et je les écoute (5). Peut-être de loin en arrivant au stade un chat, un chien. Bref, une ville dans la touffeur délicieuse de l'été, sans contrainte horaire et sans trop d'êtres humains.

 

(1) que je n'ai pas connue elle est morte en novembre 1944 de conséquences indirectes de froid et logement de fortune (et sans doute manque de médicaments) après le débarquement. Dans le rêve je suis dans le magnifique grenier de la maison où elle est morte et qu'il m'est arrivé un jour de pouvoir visiter.

(2) traduire : 28°C au moins.

(3) Il y a dans la vraie vie, non loin de la piscine de Clichy un arbre que j'aime beaucoup.

(4) Ça va parfaitement de soi que les arbres puissent être des amis des humains et leur rendre visite.

(5) Je pense que cette émission entendue ce matin avec des extraits de textes de René Char (Le paysage et la nature font la contre-terreur) n'est pas étrangère à ce songe.

 


Refaire surface


    Pour refaire surface, et il faut le faire vite, ta situation financière est calamiteuse - en quittant un travail sous-payé tu t'es enfoncée dans le moins que rien financier, et les événements ont entraînés une sorte de relâchement dans les dépenses, pas grand chose mais suffisant pour dégrader plus encore les choses en attendant un bon petit salaire vers la mi décembre -, tu reviens vers la base, ces airs calmes de Satie dont tu as la partition et que tu voudrais jouer (le piano est hélas un tantinet encombré), cet entretien avec un homme que tu pourrais aimer, au sujet d'un livre qu'il a écrit et qui t'avait transportée et tellement rassérénée - peut-être que chez lui, contrairement à chez un certain grand belge, le respect des femmes n'est pas du chiqué -. Tu prends des nouvelles de celle de tes amies qui écrit des contes qui te sauvent et, entre deux violents accès de sommeil, afin de préparer une rencontre du lendemain en librairie amie tu lis. 

Non, tu n'es pas (si) seule. Non, ce n'est pas (tout à fait) la guerre.

L'hiver sera rude mais le printemps viendra.


Deux textes


Un temps j'ai songé, tant ce que je lisais me tenait, à déposer ici un billet de compilation des textes magnifiques que les événements avaient inspirés. Pour la plupart émanant de personnes durement frappées, un amour, un ami, un enfant assassiné lors des tueries, et qui refusaient de verser dans la haine que l'on avait cherché à leur insuffler.

Mais il y en eut trop pour mon temps disponible. 

(ce qui pourrait être assez réconfortant, dans un sens).

Je les ai partagé sur les réseaux sociaux, dans l'ordre du désordre qui me les faisait croiser.

Finalement je retiendrais plutôt ce qui relève de la chronique du hic et nunc qui est quand même le point de départ de mon travail, même si j'en dévie sans arrêt, du fait de n'avoir pas encore trouvé ma place au monde ce qui me fait osciller. Je ne sais pas pourquoi je pense qu'il est utile (mais à qui, et pourquoi ?) de transmettre la part de "sur le moment même", avec la sidération, les contrastes et tout ce qu'on comprend mal ou qu'on ne comprend pas.

Il y a celui de Michaël Szadkowski qui fait partie de ceux qui venus fêter la dépendaison de crémaillère de Libé (1) et qui se sont trouvés reclus dans l'œil du cyclone happés par leur métier qui est d'informer, mais sommés de ne pas quitter les lieux - situation paradoxale s'il en est -.

Paris, 13 novembre

Et l'article du jour même ou plutôt du lendemain matin, de Florence Aubenas pour Le Monde qui fait en temps de crise ce que je souhaitais faire de ce blog en temps de paix :

Cette nuit, la ville aussi ils l'ont tuée

C'est le premier des deux articles qui m'a donné l'énergie de procéder [billets précédents] à la compilation des touites et autres statuts du moment même, avant que d'avoir oublié ou déformé, ce qu'au moment même j'ai perçu et pensé ; personne lambda, pas directement concernée mais peu s'en fallait, peut-être un peu significative d'un parisien moyen, qui avait la chance de n'être pas sur place, pas cette fois.

 

 

(1) Le nombre de mes amis et connaissances à qui ça fait quelque chose, que le journal quitte ses locaux historiques, me laisse impressionnée. Et je m'y inclus, pour la période 1990/1991 (je travaillais dans cette rue) et 2005 bien sûr.