Pendant le terrorisme les tracas continuent
En ces jours de désarroi, il nous reste François (Morel bien sûr)

En vrac du jeudi suivant - 19 novembre 2015

(que les choses soient claires : si je parle de moi, c'est comme pour les peintres leurs autoportraits, on est son propre modèle le plus simple à avoir sous la main ; je pense que ma petite famille et moi-même pouvons constituer un exemple parmi tant d'autres des parisiens moyens)

Tu commences juste à refaire surface, à pouvoir penser à autre chose qu'aux morts, aux blessés, aux survivants, à leurs proches, à la chance - parce que des amis d'amis sont concernés, eux, directement, et parce que ta fille, ton fils (pour un amateur de foot) et toi aviez des amis dans les zones concernées. De toutes façons tu es bien obligée : pendant le terrorisme les tracas continuent, entre frais dentaires de l'un et qu'avant de quitter ton boulot de libraire des "beaux" quartiers tu as fait tes provisions de lectures pour l'hiver et tout ce qu'il fallait d'équipement para-médical préventif, cette fin de mois s'annonçait épique. Elle l'est. Heureusement qu'un remboursement attendu ne va pas tarder. Ce genre d'ennuis parait encore plus ridicule et intolérable alors que l'esprit est préoccupé par de réels graves sujets. C'est un peu comme si alors qu'on était lancés dans une course longue distance avec pour projet de se sauver d'un danger, un petit roquet surgissait qui nous mordait les mollets.

Mes futures employeuses temporaires font les choses très bien, et alors qu'en temps normal le fait d'avoir le contrat de travail scrupuleusement à l'avance, m'aurait relativement peu touchée - je me serais dit, c'est rassurant, mais guère plus, car je fonctionne encore à l'ancienne sur la parole donnée -, je trouve ça formidable et qu'en plus on me demande mon avis sur tel ou tel point, et si la rémunération proposée me semble suffisante, j'ai l'impression de faire un beau rêve. En plus, chance inouïe, le calendrier fait que la période à effectuer tombera juste quand théoriquement, et si de nouveaux actes de barbarie ne se surajoutent pas à ceux déjà commis, j'aurais repris pied et besoin de me concentrer sur d'autres choses que les informations ou mes propres pensées. Si j'avais dû travailler pour elles cette semaine, j'aurais dû fournir un effort immense pour cacher mes moments de moins bien, ceux durant lesquels je flanche et suis soulagée d'être beaucoup chez moi où je peux simplement pleurer. 

Je me félicite plusieurs fois par jour d'avoir quitté à temps un quartier de travail dans lequel certains habitants véhiculaient des idées moisies, qu'ils doivent à présent mettre fièrement en avant. Je ne sais pas comment font mes ex-collègues pour tenir ou répondre tout en restant polis. J'avais su le faire en janvier alors que j'avais perdu dans la tourmente un ami, je n'aurais pas su garder mon calme cette fois-ci. Probablement que je l'imaginais me disais, Allons, laisse tomber, ils n'en valent pas la peine.

Ces jours-ci j'ai la vision fréquente de son grand fantôme (1) qui vient près des survivants désemparés ou des proches des victimes et tel les anges de Wim leur poser une main sur l'épaule et leur murmurer à l'oreille des paroles d'apaisement.

C'est le paradoxe inattendu : au lieu de me sentir plus mal d'une répétition d'épouvante, tout se passe comme si l'expérience m'aidait. J'échange avec quelques-uns qui en sont "à leur premier attentat", comme c'est atroce d'écrire ça, et on dirait que je peux, un peu, un tout petit peu, aider, comme une sœur aînée qui aurait déjà traversé l'expérience.

Tu as commencé une lettre, un message par "Depuis les attentats" puis tu as pris conscience qu'il convenait désormais de préciser lesquels. Alors tu as pleuré. 

Pour le reste tu t'efforces d'agir comme tu aimais que les autres agissent en janvier, c'est-à-dire en menant le plus normalement possible leur vie la plus normale possible. Ça t'aidait à tenir, comme s'il y avait une répartition des rôles : vous gardez le cap pendant que nous (les proches des victimes) écopons. À présent, je fais partie du personnel consacré à la navigation. Ça n'est en rien une promotion. Seulement chacun son tour et une forme égoïste de soulagement. 

Parce que tu sais que pour eux viendra le moment où il devront continuer de faire avec faire sans, alors que la plupart d'entre nous aura repris le fil facile ou difficile de sa vie. Et que ce moment sera particulièrement rude à affronter. Il est de plus fréquent que la perte d'un être cher engendre bien d'autres pertes importantes, sale cascade. Surtout pour ceux dont la vie quotidienne se trouve bouleversée. Il leur faudra dans le meilleur des cas pour refaire surface des années. 

Je pense à ceux qui vont la semaine prochaine devoir se rendre à des obsèques. J'ai envie de leur dire : ça sera terrible mais vous verrez, ça ira un peu moins mal après, pas juste après, mais à partir des jours d'après.

Tu as commencé une collection de liens vers des textes réconfortants et courageux, puis tu as cessé : ils étaient trop nombreux. Et c'était bien (qu'ils le soient). 

 Un article au sujet d'un photographe de guerre qui s'est retrouvé au bout du compte à faire son boulot sur son lieu théoriquement calme de congé, me fait prendre conscience que j'ai eu une fois de plus la chance (2) que la question ne se pose pas d'aller prendre des photos ou pas. Tu as déjà eu le temps de songer que prise parmi la foule tu aurais bien été foutue de trouver moyen de te mettre encore plus en danger en tentant de capter quelque chose (image fixe ou animée ou son), mais tu n'avais pas songé à la possibilité de venir le lendemain prendre en photos les images de la suite. Tu préfères ne pas trop approfondir le sujet de ce que tu aurais fait si tu avais été à Paris. Et cette question t'inquiète davantage de celle de ton risque de faire partie des personnes visées : concerts, terrasses de café et même pourquoi pas, stade de foot, tu pourrais en être, c'est ta vie, quoique limitée par le manque de moyens financiers.

Tu ne parviens à rien achever de ce que tu écris, le sommeil te tombe dessus avec violence. C'était le cas avant mais ça ne s'arrange pas.

Il te manque une âme sœur voire un amoureux fou. C'est plus criant que la fois d'avant.

J'aimerais connaître une entité efficace pour la supplier comme il convient pour qu'il n'y ait pas de fois d'après.

Je tombe de sommeil avant de relire quoi que ce soit.

Dernière pensée avant le sommeil pour ce témoignage-là (3). 

 

 

(1) Il était grand je suppose que son spectre aussi.

(2) Comme lors de la tempête de décembre 1999

(3) témoignage de Daniel Psenny du Monde 

 

 

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