Quand une dépêche (re)donne le sourire (ça arrive, c'est rare, parfois)
Malédiction

Le temps du rangement


    L'état de l'appartement est clairement dû à l'épuisement des deux plus âgés habitants, au fait que je lis énormément et souvent des livres que j'achète ou que l'on m'envoie donc ensuite ils restent, et à une première époque de dérangement lorsqu'il avait fallu récupérer les papiers, les dossiers, d'un père seul tombé gravement malade (1), deux ans plus tard le siège social de l'entreprise pour laquelle je travaillais brûlait et j'ai perdu toutes mes affaires, ce qui parce que je faisais office d'archiviste pour mon hiérarchique direct ("Au moins dans ton bureau c'est rangé") dont le bureau fit partie des zones épargnées m'a un temps rendue incapable de rangements. 

À partir de là les choses ont empiré à chaque coup dur, maladies, ruptures, ou périodes trop intenses pour mes capacités, reconversion professionnelle incluse. Sans parler des fuites d'eau qui engendrent des déplacements d'affaires dans l'urgence et font perdre le fil des emplacements. En particulier les recherches pour la fuite d'eau invisible nous ont fait bouger pas mal de choses de façon tout à fait désordonnée afin de chercher d'où diable ça venait (2).

Depuis le 7 janvier, je n'ai su faire qu'un minimum vital - le linge, les livres en cours et les documents administratifs d'usage immédiat -, je suis miraculeusement parvenue à payer à temps les factures, déclarer et payer à temps les impôts, nous n'avons eu d'incidents bancaires que par la suite d'ennuis dentaires dispendieux. Je comptais reprendre les choses en main lors de mes congés que je passais à la maison puisque les dates n'en étaient pas favorables pour partir (3), à quelque chose malheur est bon. Mais un pied blessé m'a gênée pour entreprendre quoi que ce soit. 

C'est seulement à présent, que je parviens à dégager du temps et enfin ranger malgré l'épuisement. 

Il se trouve que la dernière rupture subie remonte désormais à un an et demi. En retombant, lors du tri, inévitablement sur des livres dédicacés ou des copies de messages conservées car à l'époque ils me rendaient heureuse ou sur des vêtements achetés sur place (4), j'ai compris que sans l'avoir cherché, d'attendre j'avais bien fait.

La blessure est légèrement cicatrisée, suffisamment pour me permettre de reconsidérer les choses avec indulgence, même si la perplexité ne m'a pas quittée, accéder à nouveau à l'illusion, beaucoup moins difficile à accepter que l'idée d'une manipulation délibérée de sa part, qu'il a effectivement un temps cru à quelque chose et seulement plus tard, finalement non. Qu'il n'avait pas menti sur ses problèmes de santé, qu'il est allé mieux après ; la cruauté du sort a voulu qu'une autre en profite.

J'ai donc pu faire place nette, archiver ce qui le concernait, regrouper ses livres sans plus être tentée ni d'y replonger (souffrance inutile), ni de pleurer (le pire est passé), sans plus de ressentiment - non, il ne m'a pas volé cinq ou six ans de ma vie, d'abord parce qu'il ne l'occupait pas seul, ensuite parce qu'au vu des échanges que j'ai retrouvés, sans trop les relire d'ailleurs, simplement le nécessaire pour trier, quelque chose de très beau s'était noué. Il n'était alors ni fou ni niais. L'homme que je connaissais n'aurait pas commis d'auto-promotion égocentrée au lendemain d'un attentat majeur, et avec moi il n'aurait pas été poussé à produire quoi que ce soit de niais. Les circonstances, l'amour, l'auront changé. Je n'ai pas à souhaiter d'oublier ces années ni d'avoir eu un tendre ami. Il m'a fait du mal mais pas détruit ma vie. Je n'ai pas besoin de chercher à l'effacer, de chercher à effacer toute trace de ce qu'il fut, qui vaut mieux que ce qu'il est. Il convient désormais sauver de bons souvenirs et passer à la suite, qui de toutes façons ne devrait pas permettre le luxe des états d'âmes : financièrement on va en baver, il faudra que je travaille très vite si je veux que l'on ait une chance de s'en tirer ; que je sois au meilleur de ma forme. Encore une épreuve pour le vieil amour que les ans consolident.
Étonnante loterie que celle de la vie.

Le seul puissant chagrin est désormais la mort de l'ami Honoré.

 

(1) pas le mien (je précise pour le cas où des personnes qui connaissent ma famille d'origine liraient)

(2) Le moins qu'on puisse dire c'est que nos efforts furent doublement vains puisque le voisin a cru qu'on n'avait rien fait.

(3) Je n'avais pas envie de partir seule et les dates ne coïncidaient pas du tout avec celles de mon conjoint qui pour cause de fermeture générale de l'entreprise en août, n'avait pas le choix des siennes. Nous aurions pu partir une semaine début juillet mais elle ne me fut pas accordée.

(4) Généralement pas tant par élégance que pour faire face à une surprise climatique.

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