Une bizarrerie du soir
Pourquoi les gens toujours vous reprochent-ils ... - QCDSM #4

La sempiternelle perplexité de la rentrée (littéraire)


    Très vite, à chaque rentrée, on s'aperçoit que deux ou trois ouvrages voient leur auteur mis en avant partout, radio, télé, critiques sur les journaux en papier. Pour certains ça s'explique : ils ont déjà un bien long succès, plus ou moins mérité, mais il est concevable que le média qui les cite ou les convie le fait par objectif d'audience. 

On n'aime ou on n'aime pas ce qu'il font, mais il y a une logique dans le fait qu'ils soient présents. (1)

Pour d'autres on sent que la maison d'édition a investi à fond, l'ouvrage présente certaines qualités qui le rendent éligible à un prix potentiel. Les agents, les attachés de presse font le métier, les journalistes ou producteurs d'émission répondent favorablement et roule nénesse. 

Pour d'autres encore, mais c'est de plus en plus rare, le succès vient de tous les côtés en même temps : la mise en place médiatique a été prévue, l'éditeur a mouillé le maillot, les libraires ont lu et certains sont conquis, mais le livre lui-même se passe d'un lecteur à l'autre et voilà les professionnels vite débordés. C'est le succès satellitaire, qu'un prix peut encore renforcer. Exemple typique : en 2012 "La vérité sur l'affaire Harry Québert" de Joël Dicker.

Donc, OK.

Mais ce qui me rend éternellement perplexe et de plus en plus chaque année, ce sont ces livres moyens, plus élaborés certes que le tout venant des grands succès à la chaîne (Lévy, Musso, Pancol and Co) lesquels fonctionnent sur le mode Raconter de façon très simple une histoire qui plaira et qui peut être lue après une sale journée de travail dans les transports en communs et rendre le trajet supportable, donc plus élaborés que ça, mais pas tout à fait littéraire non plus. Leurs auteurs ne sont pas spécialement à l'aise devant micros et caméras, même s'ils répondent présents (2). Un peu comme ces élèves en classe qui ont régulièrement entre 8 et 12 à leurs examens. Mais voilà, pour une raison qui m'échappe chaque année davantage, leur bouquin de rentrée est mis en avant, ils sont invités ici et là et encore ailleurs ; on a parcouru leur livre qu'on n'a pas détesté, même pas, mais déjà oublié devant tel ou tel autre, pour le coup formidable dont on n'entend nulle part parler. Et à force de matraquage, il finit par devenir "le livre dont on parle devant la machine à café", ce qui fait que tous les lecteurs courants des professions intermédiaires finissent par l'acheter, ne serait-ce que pour n'être pas largués et pouvoir participer aux conversations semi-professionnelles devenues si importantes désormais (3). Les clients arrivent alors en librairie en demandant : - Mais ce livre, là, le [nom de l'auteur (en général pas écorché : il est partout cité)], il est donc vraiment bien ? ou ne demandent même pas, l'achètent en disant "Il paraît qu'il faut l'avoir lu" et si on est honnête on ne sait pas quoi leur dire parce qu'on ne comprend pas et que ce qu'on a envie de répondre c'est que C'est pas si mal, d'accord, mais pourquoi celui-là.

Je connais mon métier et sais profiter de l'ouverture pour tenter de faire découvrir un autre ouvrage en plus, un dont on ne parle pas, ou pas assez (4). Donc je ne me plains pas : ces bouquins et leurs représentants, surmédiatisés nous amènent des clients, on ne va pas rechigner devant le travail apporté, je pourrais même au fond, remercier.

Mais une fois écartées les principales hypothèses (5), le mystère demeure : pourquoi ce livre-là ? Pourquoi ?

Ce qui est cependant dommage c'est que dans un contexte de budgets limités, ça se conjugue avec le phénomène du livre de rentrée récurrent (6) pour réduire la place des découvertes, des petites pépites proposées par des petites maisons, des ouvrages plus exigeants.

[pas de noms c'est inutile : chaque année il y en a un ou deux ou trois comme ça, les inexplicables].

 

 

(1) Je n'ai rien contre la littérature populaire, j'en fus lectrice en mon jeune temps et c'est après tout stimulant d'avoir en face de soi des gens qui aiment encore imaginer dans leur tête une histoire qu'on leur raconte avec des petits signes sur du papier ou un écran et de les amener à goûter des choses peu à peu plus complexes. C'est l'honneur du métier (de libraire).

(2) À l'opposé : quelqu'un sur twitter me citait Jean d'Ormesson. Qu'on n'aime ou pas ce qu'il écrit, il est indéniable que cet homme a un réel talent de présence médiatique, il est spirituel, malgré son très grand âge il reste pétillant, il étourdit son public d'anecdotes et de traits d'humour. Son succès s'explique.

(3) Depuis qu'au boulot quel qu'il soit le savoir-être a supplanté le savoir-faire et qu'on préfère les gens nuls qui savent faire croire qu'ils ne le sont pas aux gens compétents mais peu causants. Certains de mes collègues des premières années de travail dans le tertiaire, informaticiens brillants mais pas du tout communiquants ne seraient plus recrutés à présent aux postes équivalents.

(4) Par exemple en cette rentrée, osez le "Camille mon envolée" de Sophie Daull malgré son déchirant sujet. Il y a quelqu'un. 

(5) L'auteur est le fils de l'amant de la belle-sœur du producteur de l'émission, la romancière est en fait la compagne du frère du présentateur, la petite nièce d'un ancien président ...

(6) Les lecteurs qui suivent un auteur bien établi qui a une très régulière production.

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