Madame, je vous en prie
Cassé

vendredi soir, si tard


Je voulais parler de la femme, sans doute plus jeune que moi d'une douzaine d'années, et qui très belle, les cheveux blonds pas trop trafiqués, avenante et attentive, et qui m'a dit être belge (non qu'elle le revendiquât c'était pour une question de carte de paiement qui passait ou ne passait pas), m'a soudain fait penser que peut-être la dulcinée était quelqu'un de sympa. Que peut-être elle ignorait bien des choses et que je me devais de ne pas lui en vouloir. Que peut-être elle serait navrée si elle savait qu'à cause d'elle, de la séduction qu'elle avait opérée, quelqu'un souffrait. Que si elle était comme ma cliente d'aujourd'hui, effectivement il était logique qu'un homme ayant le choix la préférât (1). Après tout.

Mais je tombe de sommeil.

Je voulais parler du couple d'Italiens cultivés clients avec lesquels j'ai eu une si belle conversation au sujet de Fred Vargas et des difficultés des petites maisons d'éditions et aussi du travail de Jean-Michel Guenassia dont tous les deux sont fans.

Mais je tombe de sommeil.

Je voudrais parler de cette librairie amie dans laquelle j'achète des livres qu'ailleurs je ne trouverais pas. Et encore je me rationne cruellement

(mais une édition bilingue des Poesie in forma di rosa, qui traînait là, prête à bondir dans mes bras, comment résister quitte à rester deux jours sans manger ?)

Mais je tombe de sommeil.

Je voudrais parler de ce client dont je mémorise involontairement les noms et prénoms (2) pour retrouver les mêmes sur une affichette d'avis de tournage ce soir dans les rues proches de chez moi.

Mais je tombe de sommeil.

Je voudrais marquer que je croyais m'être simplement pincée en rangeant les tables roulantes, au moment de passer la marche, mais que malgré d'avoir désinfecté puis mis un pansement, j'ai eu mal toute la soirée, et qu'en rentrant chez moi j'ai compris pourquoi : un morceau de peau tout entier manquait (3).

Mais je tombe de sommeil.

P3281499

Je voulais dire que ça m'épate que monsieur Kurosawa (Kiyoshi I presume ; ou alors c'est un fantôme) vienne bientôt tourner tout près de chez moi mais comme la date indiquée est le 1er avril du coup je n'y crois pas.

Mais je tombe de sommeil même si c'est en riant.

Je voulais dire que le patron de ce café-restaurant près de mon travail qui a rembarré sec avec quelques arguments simples - mais est- ce que tu as choisi où tu es né ? Est-ce que tu as choisi quelle langue tu parles ? - un client habitué qui se permettait de tenir des propos xénophobes sur ce ton de connivence présumée que les racistes de tous poils ont dans ce pays désormais, que ce patron de café me reverra régulièrement dans son établissement. Qui comme par hasard est l'un des seuls à pratiquer des tarifs encore accessibles aux salariés moyens. Qui comme par hasard emploie un orphelin apprenti d'Auteuil pourvu d'un handicap (4) et s'efforce avec grande patience de lui inculquer les rudiments du métier.

Mais je tombe de sommeil.

Je voulais dire que j'ai compris ce soir, parce que quelqu'un complétait au vol deux ou trois vers d'Apollinaire, connaissait Jean de la Varende et bien mieux que moi Barbey d'Aurevilly, que ce qui me fait du bien dans les soirées Charybde c'est que j'y suis souvent celle qui en sait le moins et que ça me permet enfin de déposer ce fardeau d'être trop souvent à mon goût, d'un lot de personnes celle qui sait. Je me sens allégée. J'apprends de chaque conversation. Je cesse pour un temps d'être celle qui alimente pour être celle qui se nourrit. Ça fait un bien infini.

Mais je tombe de sommeil.

Je voulais parler du SP annoncé le matin, trouvé le soir chez moi en rentrant. 

Mais je tombe de sommeil, malgré la gratitude.

Je voulais parler du régal qu'est pour moi ce roman policier de Maurizio de Giovanni, durant lequel son commissaire enquêteur est malade d'amour presque tout du long et dans lequel tant de passages sont si justes sur tant de perceptions (y compris fémine).

Mais je tombe de sommeil.

Je voulais parler de la façon particulière qu'a le travail décalé de nous fatiguer : car les moments de repos étant ceux d'activité des autres on est sans arrêt dérangés. Par exemple des voisins font la fête le vendredi soir supposant chacun sur le rythme week-end alors qu'on travaille éventuellement samedi et dimanche. Tandis que tenter une grasse matinée un lundi parce qu'il est notre dimanche est très téméraire. À force, ça use. Et ça n'est sans doute rien à côté d'un travail de nuit.

Je voulais ajouter quelque chose que j'ai oublié. J'aimerais tant recevoir de la part de [biiiip] du courrier.

J'ai oublié parce que je suis trop fatiguée. Je tombe de sommeil. 

Je voulais surtout écrire, en fait.

Qu'il reste quelque chose de cette journée plutôt douce, consacrée avant tout à travailler et à se retenir de pleurer.

(billet non relu, écrit en dormant (déjà)) 

 

(1) Ce qui ne devrait pas empêcher d'agir avec le plus de respect possible, et ça, il ne l'a pas fait. 

(2) Soyez rassurés je ne mémorise les numéros de téléphone que beaucoup plus exceptionnellement.

(3) C'est d'ailleurs pour ce genre de raison que les reconnaissances tactiles pour des éléments de sécurité me laissent inquiète : comment fait-on en cas d'accident qui rendent les empreintes provisoirement illisibles ?

(4) Il me fait irrésistiblement penser au très touchant Henry du "Garçon incassable" de Florence Seyvos.

Commentaires