Un match de boxe dans la soupière
vendredi soir, si tard

Madame, je vous en prie


J'ignore comment j'ai fait mon compte, mais ayant quitté ma cuisine à l'heure dite, soit une heure avant de prendre mon service à la librairie, je constate qu'il est près du quart alors que je passe sous le périph. Ce serait amplement suffisant pour attraper un RER C qui est à vingt-cinq à l'autre bout de la porte de Clichy, mais voilà : quand il n'y a aucun incident d'exploitation, le RER C a la petite manie d'être en avance, du moins aux heures creuses, trois ou quatre minutes, systématiquement.

Le 11h25 est donc à 11h21. Je risque d'arriver pour voir les portes du train se fermer sous mon nez.

Je tente d'allonger le pas, mais ma cheville gauche, fatiguée depuis le mitan de la semaine passée, mise à rude épreuve par l'inventaire samedi et peu ménagée au salon du livre lundi est douloureuse. Je la sens faible. Marcher vite est compliqué.

Accoste à l'entrée d'un des chantiers que je dois longer un camion venu pour livrer. Son conducteur s'apprête à avancer vers l'intérieur, sans trop regarder, coupant le chemin de ceux qui sur le trottoir provisoire marchent. Ou plutôt celle qui, car il se trouve que je suis là toute seule en ce moment précis. C'est alors que l'ouvrier qui tenait la grille, un de ces hommes contre lesquels certains de ceux qui se croient plus légitimes en ce pays ont dimanche voté, fait signe au conducteur, Stop, et d'un geste indique qu'il y a quelqu'un. J'étais presque arrêtée, me préparant mentalement à devoir prendre le RER suivant se qui signifie devoir ensuite très fort me hâter pour être à l'heure au travail. Je ne m'attendais pas à cette faveur. Je me dépêche de passer et au vol, en souriant, remercie l'homme.

Celui-ci, très classe, me répond : - Madame, je vous en prie.

J'en suis restée d'autant plus touchée que je ne suis ni jeune ni jolie, que je porte sans tricher mes cheveux gris, que j'avais sur moi mes vêtements de travail, solides, confortables, mais pas du tout destinés à attirer l'attention. Gros pull parce qu'il faisait froid, imper parce que la pluie menaçait. Absolument rien d'affriolant.

C'était donc de sa part, une pure élégance, de l'attention aux autres, de la bonne éducation. J'espère que le conducteur, sans doute pressé, ils ont des cadences à respecter, ne lui en a pas voulu.

Grâce à son intervention j'ai attrapé mon RER exactement à temps. J'en ai éprouvé de la reconnaissance. Elle m'a tenue compagnie jusqu'au moment d'écrire.

 

À l'heure où j'écris, en fin de journée, je me demande si à force de passer devant le chantier et quand c'est au retour et qu'il n'est pas trop tard, de rester un peu à regarder, touchée par la beauté des mouvements des grues, si délicats à coordonner (c'est un chantier à dix grues pour l'instant), je n'ai pas été repérée. Peut-être qu'il avait reconnu en moi une admiratrice de leur travail.

Ou peut-être qu'il est réellement attentif à chaque personne ce qui serait encore mieux.

Commentaires