samedi 17 janvier 2015
dimanche 18 janvier 2015 - J + 11

samedi 17 janvier 2015 - J + 10, au soir


Tenter à tout prix de mener une vie aussi normale que possible, même si plus grand chose ne l'est.

Si, mon travail. À ceci près que les clients sont comme adoucis, précautionneux. 

Il y a de belles, de très belles conversations, ces jeunes touristes allemands, cette dame vieille France si elle n'avait les lèvres retouchées (1) et une autre dame d'allure méditerranéenne, qui timidement dira deux mots, l'ensemble dans la tolérance et l'ouverture d'esprit. Les jeunes touristes heureux de pouvoir parler de leurs inquiétudes à quelqu'un, de leurs étonnements, et nous de pouvoir expliquer qui était ce journal. 

Il est en effet en train d'arriver à Charlie Hebdo quelque chose qui en terrifiant mais selon le même mécanisme me rappelle l'histoire du "Indignez-vous" de Stéphane Hessel : quelque chose de publié dans un cadre au départ limité et qui soudain se trouve porté à la connaissance du monde entier. Des reproches avaient été faits à Hessel, sur le fait que son texte était mal étayé, mélangeait le conflit permanent du Proche Orient avec d'autres choses plus larges. C'était en fait que son travail était soudain pris pour quelque chose de volontairement retentissant et prévu pour alors qu'il était censé être diffusé dans un cercle restreint. Charlie Hebdo n'était pas confidentiel mais pas non plus un grand titre consensuel de portée internationale. Le voilà de par le drame entre toutes les mains. Beaucoup de ces lecteurs qui n'en auraient jamais été sans ces assassinats, vont détester ce qu'ils vont lire. Charlie Hebdo ne cherchait pas à séduire mais au contraire à botter le cul du politiquement correct. À l'étranger beaucoup pourront croire qu'il est représentatif de la pensée française. Alors qu'attention : c'est le fait qu'il existe qui l'est. Le contenu, lui, était apprécié ou rejeté, très discuté.

(J'écris ça sans voir comment échapper à ce piège, celui de s'être trouvé porté à la connaissance y compris de ceux pour qui ça n'était pas)

Il y avait beaucoup de travail de tris et rangements, en plus de prendre soin des clients, ce qui même si ma collègue a fait l'essentiel du premier, a conduit à une journée sans temps morts creux. 

Je n'ai failli flancher que deux fois, trois en comptant ce moment de la pause déjeuner que j'ai éprouvé le besoin de passer à marcher. Je ne sais pas à quoi ça correspond mais voilà, il faut que je marche, ce mouvement me permet de faire front aux plus sombres de mes pensées - sur notre avenir général, sur les suites politiques (je rêve d'un sursaut (2) citoyen, n'y crois guère), sur ma peine amicale, sur le chagrin secondaire né de la réaction insensée de quelqu'un que j'aimais (3), sur l'inquiétude pour mes amis touchés de bien plus près, sans compter la peine principale pour ceux qui ont perdu la vie que ce soit par convictions ou pour avoir fait ses courses ou son métier -. Je pense particulièrement à ces victimes indirectes mais qui doivent traverser un enfer que sont les proches des assassins. Certains n'auront sans doute pas même perçu qu'ils partaient à la dérive ou les auront vu s'embarquer dans un engrenage extrêmiste sans parvenir à lutter. Et les voilà inquiétés, questionnés, traqués. Je pense à ce que j'ai lu du 3ème homme qui n'en était pas un et heureusement se trouvait en cours au moment de l'attaque. Que lui serait-il arrivé si la date avait correspondu à des congés scolaires ou s'il avait malencontreusement choisi ce jour pour faire preuve d'un manquement à l'assiduité ? -. Seule la marche me permet de lutter contre ces flux de réflexions sombres, de ramener vers moi tous les moments de réconforts que cette dernières semaine les amis ont permis. Le petit groupe de l'Astrée (4) plus particulièrement, qui m'avait en quelque sorte recueillie alors qu'en 2007 j'allais si mal après une saison 2005/2006 où tout s'effondrait.

Un des moments de vacillement c'est lorsqu'un jeune couple vient chercher le grand catalogue des "Une " de Charlie Hebdo qu'il avait commandé. Parce que je ne me suis pas méfiée, cherchant la commande par le nom du client ou le numéro ce qui fait que l'identification de l'ouvrage me saisit. 

Au Trocadéro, vers 15 heures une manifestation immobile derrière un grand calicot "Stop Boko Haram". Les passants sont assez indifférent.

Pour l'essentiel, travailler et que ce travail me plaise et soit physique et très concret m'est d'un grand secours. Par moment  je ressens cependant un immense besoin d'écriture et de retrait.

Comme si écrire était la seule façon, et prendre des photos, d'échapper à la folie, celle que l'on pourrait soi-même développer, et celle de ce monde violent.

La nouvelle m'attrape par surprise, alors que je consultais l'heure sur l'ordi : les Eurostars sont bloqués par suite d'un incendie. Rien de grave, nous dit-on, n'est à déplorer, mais ma fille devait le prendre précisément à ce moment. Heureusement son message pour nous rassurer nous parvient en même temps que celui du fait qu'elle était concernée. Il y a quand même eu l'instant de s'être dit : 2015, décidément.

L'homme de la maison vient me chercher au travail, mais nous rentrons directement. Il prépare le dîner.

Quelques mots des amis ; un cadeau collectif auquel j'ai malgré tout grâce à Kozlika pu participer.

Je lance une lessive, réponds à des messages. C'est le retour progressif à un semblant de normalité.

J'accède enfin à certains articles que je n'avais pas eu le temps d'aller lire. C'est la prise de conscience progressive qu'à quel point tout ce qui s'est passé était invraisemblable.

Je me sens perdue.

 

J'oubliais : cet effet double et antagoniste du fait que la plupart des gens semble avoir repris pied dans l'existence habituelle. À la fois d'un grand secours, puisque ça nous entraîne à reprendre pied dans la réalité, comme si l'on était à l'eau et qu'ils nous tendaient les bras pour nous hisser sur le canot ; et insupportable parce que nous restons affectés et que ce qui aidait, que le deuil semble à ce point collectif, s'estompe. Passé la vague de solidarité, révolte et compassion, nous voilà seul.e.s avec le ou les absents et une douleur qui ne sera pas comprise si elle venait à déborder.

Enfin : s'apercevoir que pendant qu'on était en arrêts, la vie a continué, un bébé est né (une collègue d'une autre librairie), une amie de l'internet a perdu son travail avec brutalité, et d'autres choses que l'on m'a annoncées et qui ont glissé car dites alors que mon esprit s'était absenté mais que ma mémoire a capté.

 

(1) On a vraiment envie de crier à certaines femmes, Mais cessez donc de photoshoper votre corps.

(2) Je pensai en ce terme avant de l'avoir lu ailleurs et de le voir déjà politiquement recyclé.

(3) Pour ceux qui arrivent directement sur ce billet, un éditeur et écrivain que j'aimais publiera en mars deux ouvrages de type romance joyeuse et textes érotiques illustrés co-écrit avec son nouvel amour, et qui a trouvé moyen d'en diffuser le message, le jeudi 8 au matin. J'ai cru tout d'abord qu'il m'était adressé à moi seule mais d'autres personnes l'ont reçu qui ont été choquées, même si pas tant que moi qui suis personnellement blessée. La plupart des éditeurs et auteurs que je connais ont attendus le mardi voire le jeudi suivant pour reprendre le fil de leurs envois à caractères commerciaux, annonces de rencontres (sauf celles qui avaient lieu entre-temps) et autres lettres d'informations ; y compris sur des sujets graves. J'ai honte d'avoir pu un jour accorder confiance et affection à quelqu'un capable de faire une chose pareille. La seule façon que j'ai de ne pas m'effondrer à l'intérieur de l'effondrement principal, celui de ce qui est arrivé à Paris et tout près, est de me persuader qu'il a perdu le sens commun, qu'il a changé. J'ai vainement attendu un mot contrit d'excuses, de type, l'envoi était préparé à l'avance et j'ai complètement oublié devant les infos qui se succédaient de le déprogrammer. Mais non, rien. 

(4) Amélie Nothomb dans son récent "Pétronille" en offre une très belle description.  

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