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Le jour où la Tour Eiffel avait disparu


16239200286_33c5d483fa_kC'est la photo que j'aurais sans doute partagée mercredi soir dernier en rentrant du boulot et de Paris Carnet, dont je me réjouissais à l'avance (avec cette période des fêtes où chacun est requis par ses obligations familiales, trop longtemps sans s'être vus). 

Je l'avais prise mercredi en fin de matinée en arrivant sur le rond-point du Trocadéro avec la Tour Eiffel qui, masquée par la brume, avait disparu. 

Je trouvais l'effet troublant, mais n'avais guère le temps de m'attarder : un changement d'horaire de RER C ou un problème ponctuel m'avait fait prendre l'équivalent du suivant de celui qui convient pour arriver à l'heure et donc je ne devais pas traîner. 

Ce n'est que vers 13h10 lorsque ma plus jeune collègue sans doute à la vue d'une brève lors d'une recherche sur l'ordi dira "Il y a eu un attentat à Charlie Hebdo" que nous apprendrons que quelque chose s'est passé. Et seulement au soir, alors que nous errerons à Répu à la recherche les uns des autres que nous apprendrons que l'ami Honoré fait partie des victimes.

J'apprendrai une semaine après que l'attaque ayant eu lieu à 11h20, lorsque je prends ma photo, le bon copain est déjà mort et la plupart de ses collègues.


Si on tentait de prolonger l'état de grâce de courtoisie ?

 
C'est quelque chose qui m'a marquée depuis vendredi, c'était particulièrement flagrant à la librairie, et aussi même en mettant à part hier - où la foule du moins dans le coin où nous étions avec quelques amis, s'est fort bien comportée, mais on peut croire que c'était exceptionnel - d'une façon générale dans Paris : les franciliens soudain sont devenus courtois. On se cède le passage, il y a des sourires, des après vous. Des clients que je connais peu se sont montrés patients et prévenants - cet homme, par exemple, qui s'inquiétait comme ça de si je n'avais pas trop froid, et vu mon allure de depuis mercredi, j'ai pris autant d'ans que de jours, ça n'était pas pour faire son galant -.

C'est presque moi la moins respectueuse, qui perdue dans mes pensées ou plutôt leur absence, une sorte d'équivalent humain du mode sans erreur des ordis comme j'essayais d'expliquer à un ami, et d'ailleurs occupée à envoyer répondre à des textos moi qui d'ordinaire pratique peu, ai tendance à me cogner ici ou là, bousculer des humains, parfois (1). Et bredouiller une excuse alors qu'ils sont déjà à dix pas.

En tout cas, s'il n'y avait toute cette peine, le chagrin qui suffoque par poussées, je trouverais très agréable ce Paris courtois. J'aimerais qu'on parvienne à prolonger cette grâce-là. 

En tout cas, pour ma part, je vais tenter d'y arriver. Et pour commencer essayer d'assumer d'avoir une tête à chemins. Je dis bien essayer.

 

(1) Curieux comme cet état de présence-absence ressemble par certain côté à l'état amoureux des débuts d'un amour. Mais en triste.


dimanche 11 janvier 2015

Je rêve de rembobiner jusqu'à mardi dernier, alors que la réalité n'avait pas encore été hackée par un monde parallèle.

La manif immense m'a réconfortée même si dans l'itinéraire parallèle qu'avec le groupe des amis de l'Astrée nous avons de par la force des choses suivi, certains étaient un peu trop "Marseillaise - drapeau français" à mon goût. 

Et aussi je devais la faire avec quelqu'un ... qui n'a pas réussi à monter dans le métro a pris deux ou trois plus tard et ne m'a pas retrouvée au point de rendez-vous du groupe. Les appels et textos ne passant pas nous sommes restés séparés.

J'étais en compagnie des amis de l'Astrée et c'était important. 

Nous nous sommes efforcés à la bonne humeur. Mais par moment nous avions l'un ou l'autre les yeux très brillants. 

Nous avons finalement fait un "Arts et Métiers - Bastille" faute de pouvoir accéder à République - Nation.

La fin de soirée a été très très douce, chez un ami qui loge dans un coin stratégique pour les fins de manifestations. 

Je tombe de sommeil. 


texte de Marie : Pour mes élèves de Seine Saint-Denis

Lorsque j’ai appris l’attaque de Charlie Hebdo, je rentrais de l’école. Un message, puis deux, sur mon téléphone. Puis je suis restée bloquée sur les chaînes d’information pendant un long moment sans pouvoir rien faire d’autre. Je me suis mise au travail, car c’était un mercredi après-midi et que j’avais des copies à corriger. Des copies de brevet blanc, un sujet d’argumentation : « Pensez-vous que tous les élèves de France ont les mêmes chances de réussir à l’école ? ». J’ai lu, j’ai corrigé, sans être jamais loin de mon écran d’ordinateur. J’ai bu beaucoup de café. L’atmosphère était pesante. J’ai pleuré comme on pleure lorsque toutes les vannes sont ouvertes d’un coup, avec de gros sanglots, des hoquets, le visage rougi. Très vite, j’ai pensé à mes élèves, collégiens et collégiennes, de toutes les couleurs, de toutes les origines. Musulmanes et musulmans, pour beaucoup. Voici ce qui s’est passé le lendemain matin, jeudi 8 janvier, lorsque je suis arrivée au collège de Seine Saint-Denis où je travaille.

Dans la salle des professeurs, l’une de mes collègues musulmanes réprime un sanglot en nous disant que sa religion est encore salie. Dans la cour, des murmures : le sujet est sur toutes les lèvres. Je me demande comment je vais réussir à faire cours. La veille au soir, j’ai préparé un diaporama avec des caricatures de tous les pays. De l’Iranien Kianoush Ramezani. De la Tunisienne Nadia Khiari. De l’Américaine Ann Telnaes. Du Français Plantu. J’ai la boule au ventre, comme mes collègues. Que vont nous dire nos élèves ? Vont-ils vouloir en parler ? Oui, ils ont voulu en parler. Nous en avons débattu. Ils ont été intelligents, ils ont posé des questions, ils ont posé les problèmes. À huit heures, j’avais cours avec ma classe de troisième. En plein chapitre sur la dystopie, nous devions le clore par une séance sur l’étude d’un extrait de Farenheit 451 de Ray Bradbury, lu en lecture cursive pendant le mois de décembre. Nous devions parler de censure, d’autodafés, de la liberté de penser et de s’exprimer. De l’importance de lire et de comprendre. Finalement, nous avons parlé de l’actualité. Et quand l’actualité fait un aussi triste écho à un roman écrit après la Seconde Guerre mondiale, il n’y a pas que le sang du professeur qui se glace.
Je ne savais pas, donc, ce que mes élèves allaient me dire. J’ai pris un air très grave, ils ont su que j’allais leur parler des événements de la veille. L’une de mes élèves m’a dit : « Vous connaissiez quelqu’un qui est mort madame ? ». Oui, comme vous tous. Nous allons en parler.
Cette classe est d’ordinaire frémissante. Les blagues potaches fusent souvent, la parole est difficile à canaliser. Ils ont toujours quelque chose à dire, en lien ou non avec le cours. Je tape du poing sur la table, souvent, pour avoir le silence, mais ils sont rarement dupes. Ils savent que je rirai trop souvent à leurs blagues pour réellement me fâcher. Comme je l’ai souvent dit, je ne suis pas très douée pour incarner l’autorité.
Quoi qu’il en soit, ce jeudi, j’ai un silence complet lorsque je m’exprime devant eux. Un silence respectueux, attentif, plein. Voici ce que je leur ai dit.

Je veux vous parler de ce qui s’est passé hier. Je vais vous dire ce que je ressens, et après vous me direz ce que vous, vous ressentez. Je vais vous raconter deux ou trois choses personnelles, parce qu’il est vraiment important que vous compreniez que ce que je vous dis est personnel. Je vais vous dire pourquoi je suis extrêmement triste, choquée, et inquiète après ce qui s’est passé hier.
Premièrement, je suis triste parce que des innocents sont morts assassinés, et je ressens un sentiment de compassion qui est lié au fait que je suis humaine et que je ne comprends pas qu’on puisse tuer. Parmi ces personnes qui sont mortes, il y en a certaines que je ne connaissais pas personnellement, mais dont je connaissais le travail. Je ne vais pas vous raconter ma vie, mais ces morts me touchent beaucoup parce que j’ai grandi dans une maison remplie de livres et de bandes dessinées, que mon papa collectionnait quand j’étais petite. Alors vous voyez, certains de ces dessinateurs, je les ai connus dans l’enfance. Ils dessinaient dans d’autres journaux, avant que Charlie Hebdo existe, avant que je sois née, et ils étaient vraiment marrants. Ils se moquaient un peu de tout et de tout le monde. Vous savez tous que j’aime bien les blagues, alors quand des gens marrants meurent, moi ça m’embête beaucoup.
Deuxièmement, je suis triste parce que j’ai eu peur. Ma petite sœur est journaliste, et j’ai eu très peur pour elle. Elle n’est pas journaliste à Charlie Hebdo, elle travaille pour la rubrique culture d’un journal, et quand il y a eu l’attentat, ils ont fermé toutes les grilles, ils ont posté beaucoup de policiers. Quand les journaux doivent se protéger, quand on doit avoir peur pour un membre de sa famille qui est journaliste, c’est très effrayant. Vous savez tous ce qu’est la dystopie, c’est le sujet du chapitre que nous sommes en train de terminer, je trouve vraiment que ça y ressemble.
Enfin, je suis triste parce que je sais que vous allez en prendre plein la gueule. Je vous le dis parce que je trouve déjà qu’il y a beaucoup de gens qui vous montrent du doigt sans raison. Je vous le dis aussi parce que j’ai choisi d’enseigner en Seine Saint-Denis, je l’ai demandé. Je vous le dis parce que je vous vois tous les jours, je vous connais, je sais comment vous êtes, je vous aime bien. Je voudrais que tout le monde vous voie comme je vous vois, mais je sais que ce n’est pas le cas. Je suis triste et inquiète pour vous, parce que j’ai peur qu’on vous attaque parce que vous venez d’ici et parce que certains et certaines d’entre vous sont musulmans et musulmanes. Maintenant, j’aimerais que vous me disiez sincèrement ce que vous voulez dire sur ce qui s’est passé hier.

Alors ils m’ont dit ce qu’ils pensaient. Tout le monde a participé à la discussion. Voici ce qu’ils m’ont dit.
Ces gens-là, madame, c’est pas des musulmans, c’est des tarés.
C’est péché de tuer.
Ils sont cons, ils vont aller en enfer, ils ont pas droit de tuer les gens. Allah est le seul qui peut juger, on n’a pas le droit de juger.
Mais madame, si les dessinateurs étaient menacés de mort depuis longtemps, pourquoi ils ont continué ? Ils auraient dû arrêter, ils auraient été tranquilles. C’était quand même un peu abusé, ils en rajoutaient tout le temps.

Je leur ai expliqué. Je leur ai dit que je trouvais, moi aussi, que leur humour était souvent limite. Je leur ai expliqué que moi, Charlie Hebdo ne me faisait plus marrer depuis un moment. Je leur ai dit aussi qu’ils ont continué pour montrer que personne ne pouvait les empêcher de faire ce qu’ils voulaient. Quitte à ne pas être toujours subtils, quitte à ne pas toujours être marrants.
Ils m’ont demandé de regarder des dessins publiés par Charlie Hebdo. Je les ai projetés au tableau, nous les avons analysés ensemble. Celui-là il est marrant madame. Celui-là, il est vraiment bête. Celui-là, il est vraiment abusé.
Le dessin de presse, la caricature, comme les textes de satire, reposent sur la nécessité impérieuse d’une réflexion, sur une recherche de l’implicite qui s’acquiert avec le temps, avec l’esprit critique, avec la lecture. J’ai rappelé à mes élèves quelque chose que je leur dis chaque semaine, que l’intelligence est ce que nous avons de plus précieux, que c’est grâce à elle que nous pouvons comprendre non seulement les mots et les images, mais aussi ce qu’ils cachent, ce qu’ils suggèrent, ce qu’ils ne disent pas d’emblée.
Toutes et tous ont compris. Aucun ne m’a dit : « C’est bien fait », « Ils l’ont bien cherché », « Je suis bien content-e ». Aucun. Je n’ai pas eu besoin de les mener à dire quoi que ce soit. Ils l’ont dit eux-mêmes. Les enfants de Seine Saint-Denis ne sont pas des idiots.

Et moi non plus, enseignante, je ne suis pas idiote. Je ne baigne pas dans la démagogie dégueulasse dont on nous pense souvent coupables.
Je sais qu’une poignée d’élèves a refusé de faire la minute de silence, quand une grande majorité l’a respectée sans aucun problème. Curieusement – ou pas – ce sont les mêmes élèves qui, tout au long de l’année, ne respectent pas l’école ni les enseignant-e-s. Les mêmes qui viennent au collège sans leurs affaires, ne font pas leur travail, n’apprennent pas leurs leçons, perturbent le cours. Les mêmes dont les parents ne viennent pas aux réunions de remise des bulletins, les mêmes dont la famille ne répond pas au téléphone. Les mêmes dont nous peinerons à freiner la déscolarisation.
Ce n’est pas une coïncidence.
La personne que nous devenons est à la fois le fruit d’un développement personnel et celui de notre éducation, de notre milieu, de l’endroit où nous vivons. La pensée individuelle ne peut s’épanouir que lorsqu’elle trouve un terrain favorable. Lorsque le terrain est miné par le lavage de cerveau entamé dès l’enfance, par les discours radicaux de tous horizons, par des idées à l’emporte-pièces si faciles à comprendre, si binaires, la pensée personnelle libre et insoumise ne peut pas se développer et mûrir. Le fruit est pourri avant même que la fleur ne soit éclose.
Ce que je dis est simple, simpliste même, pour n’importe quelle personne sensée ayant ne serait-ce qu’effleuré une anthologie de littérature, un manuel de terminale de philosophie ou la sociologie pour les nuls.
Nous autres, enseignants dans le 93, nous échouons parfois à mener ces élèves vers d’autres idées. Nous échouons souvent à les détourner du chemin qui a été tracé pour eux par l’irresponsabilité d’un discours séduisant parce que facile à comprendre.

Il me semble de mon devoir, aujourd’hui, samedi 10 janvier 2015, de constater que nous avons face à nous une poignée de ces enfants. Et que, parmi tous nos collégiens, une immense majorité est capable d’un discours intelligent, capable d’entendre ce que nous disons, capable d’apprendre.
Il me semble de mon devoir, aussi, de faire comprendre à tous ceux qui en douteraient encore, qu’un enfant conditionné dès le berceau pourra très certainement dire des choses stupides, choquantes, révoltantes. Il est évident qu’il faut le condamner. Il est essentiel de comprendre qu’il est minoritaire. Essentiel. Indispensable. Vital. Dans toutes les ramifications de sens que peut avoir cet adjectif. Car mon but, dans ce texte un peu long – et j’espère que certaines et certains le liront jusqu’au bout – mon but, donc, est d’exprimer, ici, l’inquiétude profonde que j’ai pour la vie de nos collègues, ami-e-s, élèves, citoyen-ne-s musulman-e-s. Il est vital de dire, autant que son soutien pour ceux qui ont défendu la liberté d’expression jusqu’au bout, notre soutien à la majorité assourdie. L’Islam. Le vrai.

Lorsque je vois qu’un quotidien national, quelques jours après l’attentat contre Charlie Hebdo, part investiguer dans le 93 pour savoir comment ont réagi les élèves, je m’interroge, parce que l’odeur qui émane d’une telle démarche n’est pas très agréable à sentir.
Pourquoi le 93 ? Aucun de ces terroristes ne venait de Seine Saint-Denis. Aucun. Pourquoi le 93 ?
Pourquoi, tiens, n’allons-nous pas enquêter pour savoir les horreurs qu’ont dû proférer les collégiennes et les collégiens dont les parents votent Front National ? Pourquoi les journalistes ne sont-ils pas allés se poster devant les écoles de Béziers ? De Fréjus ? D’Hayange ? D’Hénin-Beaumont ? Pourquoi ne nous donne-t-on pas le droit de nous indigner des propos qu’ont très certainement tenus ces enfants qui, malheureusement pour eux, sont tout aussi imprégnés des idées de leurs parents et de leur milieu que la poignée d’élèves séquano-dionysiens ?
Je regrette vraiment qu’aujourd’hui les élèves du 93 soient stigmatisés, au lendemain de l’attentat terroriste, et je ne comprends pas pourquoi les médias choisissent de titrer, dans un geste racoleur qui me fout sérieusement la gerbe, « Les élèves de Seine Saint-Denis ne sont pas tous Charlie ».
Les élèves de Seine Saint-Denis n’ont surtout rien demandé. Ils aimeraient bien qu’on leur foute la paix, pour une fois, qu’on arrête de braquer les projecteurs sur eux dès qu’un bas du front islamiste vient dire ou commettre quelque chose d’effroyable.
Pas d’amalgame, dit-on.
Sauf qu’on regarde toujours du même côté quand quelque chose ne va pas. On dresse l’inconscient des lecteurs, même les plus intelligents, à créer une association d’idées entre un attentat terroriste et des gamins de Seine Saint-Denis qui ne représentent pas la majorité et qui sont conditionnés par le milieu qui les a vus naître.
Oui, il y a des connards en Seine Saint-Denis. Oui, il y en a qui sont bien contents que Charb se soit pris une balle dans la tête.
Non, tous les enfants de Seine Saint-Denis ne sont pas pour ces attentats. Non, tous les enfants de Seine Saint-Denis ne sont pas d’accord avec l’intégrisme islamiste. C’est même le contraire. Certains ont écrit spontanément des plaidoyers pour la liberté d’expression. D’autres ont eu des remarques plus intelligentes que certains adultes. D’autres ont lu « Liberté » de Paul Eluard en sanglotant.
En braquant les caméras et les dictaphones sur une poignée de crétins, on oublie l’intelligence des autres et la sienne.
Pendant ce temps-là, des Musulmans et des Musulmanes se font agresser. Des mosquées sont incendiées, taguées, injuriées.

J’écris ce texte pour mes élèves du 93, pour la communauté musulmane, pour toutes celles et tous ceux qui seront dans l’ombre d’une poignée d’abrutis obscurantistes qui n’a rien à faire d’autre que de jeter de l’encre noire sur les sourates du Coran.
Je suis solidaire avec tous celles et ceux que l’on n’entend pas.
Je suis française. Vous êtes français.

Écrit par :

Marie


Une photo


C'est une photo qui circule sur twitter, elle ne me parvient qu'après tant de ricochets que j'ignore qui l'avait prise, pardon pour l'emprunt sauvage. Elle me touche parce qu'ils y sont tous tels qu'en eux-mêmes, ce qui est rare dans une photo de groupe.

Charlie_photo de groupe  

Je ne parviens toujours pas à intégrer mentalement le fait que Philippe Honoré ne viendra plus jamais à rien de notre petit groupe d'amis (1). C'est tout juste si je ne m'attends pas à le voir nous rejoindre cet après-midi.

Nous raconter les circonstances d'une conférence mouvementée, avec prise d'otages et qu'ils auraient eu très peur, mais qui ne se serait pas si mal terminée.

Depuis mercredi je me raccroche à chaque geste concret, où est donc passé la réalité ?

 

 

(1) Ce n'est pas que je ne pleure pas les autres, mais ils ne faisaient pas partie de ma vie quotidienne. Je ne les ai croisés qu'une fois lors d'une conférence de rédaction publique au théâtre du Rond-Point. Et Catherine Meurisse une fois aussi, et dont la survie me réconforte comme si nous étions amies.


Un statut de mon amie Véronique

J'irai marcher dimanche, de République à Nation.
Oui, les chefs d'état et les ténors politiques qui viennent défiler font bien sur avant tout un geste politique - et , compte tenu de la façon dont certains d'entre eux ont pu être portraiturés par Cabu ou Charb, leur présence peut même en devenir comique comique. J'aimerais pouvoir me dire que c'est un défilé juste d'êtres humains. Ce n'est pas le cas? Non, ce n'est pas le cas, il y a de la récupération politique partout. Si l'on attend que tout soit parfait pour faire, on ne fait rien et on laisse faire. 
Je marcherai. Pour être là. Pour tromper ma tristesse. Pour défendre la liberté d'expression contre le bruit des armes. Je marcherai aux cotes de personnes dont je partage les opinions politiques, d'autres dont je ne partage pas les opinions, et d'autres dont j'abhorre les opinions. Personnellement, mon sentiment est que dans ce cas, le jeu en vaut la chandelle. 
Et que plus nous serons nombreux, mieux ce sera pour crier notre indignation. 

(10 janvier 2015)

(merci à Véronique Durruty de m'avoir permis de le reproduire ici)

J'aime chaque mot de ce qu'elle y dit.

 


Texte de Raphaëlle

 Elle était à Saint Mandé, coincée dans le périmètre de sécurité. Suffisamment près des événements violents de Vincennes pour en être à portée d'oreilles, et obligée d'attendre avant de reprendre le fil de sa vie.
Ça peut vous changer le point de vue qu'on a sur les choses. 
J'avoue que je suis lâchement contente de n'avoir pu être connectée qu'après coup - brêve incursion sur l'internet car il se passait aussi des choses entre Trocadéro et Boissières et qu'avec ma collègue (1) nous avions éprouvé le besoin d'en savoir davantage - ce qui m'a permis de lire à la fois le statut de l'amie qui indiquait la situation et le suivant qui indiquait que les personnes présentes avaient à nouveau été autorisées à se déplacer et qu'elle était désormais en sécurité.
 
 
 
 
Voilà le texte que mon amie Raphaëlle a écrit ce soir, quelques heures à peine après la peur. Je suis très admirative d'être capable de le dire, et le dire bien. 
 
 

Cette nuit je n'arrive pas à trouver le sommeil.

J'ai le bruit des grenades de l'assaut dans les oreilles, puis j'ai le silence assourdissant de ce vendredi après-midi.

J'ai l'image de l'échographie de cette femme de 19 ans qui était assise à mes côtés et qui avait peur pour son bébé qui me revient en mémoire.

J'ai les phrases prononcées sous le coup de la panique de ceux qui m'accompagnaient et qui m'ont glacé qui me reviennent : heureusement que Sarkozy est là, c'est la faute à Hollande, nous les juifs on va leur faire la guerre, j'espère qu'ils vont mourir...

J'ai la lourdeur de la démarche des policiers, le pli qui barrait leur front quand ils nous ont escorté dehors, la tension presque palpable.

J'ai les messages de ceux que j'aime dans le coeur, aussi.

J'ai vos discours sous les yeux : je suis Charlie, je ne suis pas Charlie, j'irais marcher, je n'irais pas, je suis solidaire, je ne le suis pas...

Et je me rends compte que je n'y arrive plus. Que je n'ai pas envie de réfléchir encore à ça, que ça m'apparait dérisoire. Dérisoire à côté des vies qui ont été prises et de la terreur qui s'est instillée dans les âmes.

Parce que oui, j'ai peur, surtout.

J'ai presque honte de l'avouer à force de lire que si on a peur, ils auront gagné. Et j'avoue que je vous admire de vouloir continuer à mener une vie normale pour dire au monde entier que vous n'avez pas peur.

Mais bordel, des gens sont morts à quelques mètres de moi. Que ce soit une proximité spatiale, temporelle ou intellectuelle comme avec les journalistes de Charlie, c'est pareil, c'est une hécatombe et ça me fout la trouille.

Je pense aux victimes que je ne connaissais pas, à celles que j'avais croisées au détour d'un dessin, à celles que j'avais peut-être salué dans mon quartier, et à leurs familles qui pleurent. Et je pleure avec elles sur l'inadmissible et l'irréparable. Sur l'incompréhension, aussi.

Et sur la peur qui a du mal à me quitter.

Je n'ai pas besoin de vos jugements, j'ai besoin de votre amour. C'est ça qui les empêchera de gagner.

 

(1) J'ai beaucoup aimé sa réaction de sympathie au cri que j'ai laissé échapper quand j'ai lu le premier. Je mesure, c'est la première fois que je l'ai dans une période d'état d'urgence, combien peut être précieux le soutien de l'entourage professionnel. Le soutien de ma petite famille, dont certains ont pourtant déjà bien d'autres lourds soucis, est également bénéfique, mais je l'avais déjà ressenti lors d'épisodes précédents.


Pendant ce temps, ligne 13


Les clochards du soir au métro La Fourche aujourd'hui se disputaient. Un des types, plus jeune, a fociféré, menacé, s'est éloigné.

Celui de la bande, un homme massif aux cheveux rares et gris lui a dit quelque chose qui a fait revenir l'autre sur ses pas. Mais la fâcherie a repris de plus belle. L'homme plus âgé a alors gueulé quelque chose comme un peu de respect, je pourrais être ton grand-père.

Emporté par l'élan de sa colère, le plus jeune a rétorqué :

- Je suis plus (+) grand-père que toi !

Mon voisin de quai a ri, jeune homme, en me disant, Si c'est ça c'est moi le plus grand-père des trois.

Même aux jours de deuil, on peut sourir parfois. 

En tout cas je retiens l'argument pour une prochaine dispute. Ça a l'air assez efficace, le grand-père potentiel est resté coi.


Ce qu'on craignait est en train d'arriver


Avec une indécence parfaite, le FN qui fut si violent contre Charlie Hebdo créé la division en voulant se joindre au cortège dimanche.

Je vois un touite qui dit Dans beaucoup de "il faut regarder la réalité en face" j'entends des "mettons au pas les musulmans de France" qui n'osent se dire, auquel @Kozlika répond qu'un de ses collègues a commencé comme ça hier et que la suite est venue.

J'entends la même choses chez quelques-uns des clients de la librairie venus chercher le roman de Houellebecq.

De l'autre côté, certains estiment qu'ils l'ont bien cherché, ces journalistes :

Le désarroi d'une prof

J'ai pour ma part entendu hier dans le métro alors qu'une annonce était faite pour prévenir d'un arrêt à 12h pour la minute de silence, un type dire à un autre, Mais ils font chier, ils n'avaient qu'à pas le caricaturer, ils seraient vivants. C'est deux seuls types parmi une masse de voyageurs de la ligne 13, mais voilà ils existent. Ce n'était pas dit pour provoquer j'ai entendu parce que du fait de la concentration de voyageurs j'étais tout contre, c'était dit comme un pote à un pote dont il sait qu'il partage son avis, qu'il en a marre aussi.

Je sais que j'aurais dû dire quelque chose mais j'en suis pour l'heure incapable : je risque de fondre en larmes et ça serait contre-productif. Cette déflagration collective s'accompagne pour moi de trois ou quatre sous-explosions personnelles dont la réception d'un message envoyé par quelqu'un que j'aimais fort et qui semble avoir en l'occurrence perdu le sens commun, la réaction sécuritaire de quelqu'un d'autre ...

Heureusement qu'il reste les amis, mais il va falloir sacrément se serrer les coudes pour empêcher que ça ne dégénère.

Ce qui est arrivé à Charlie Hebdo est paroxysmique mais ça fait un moment déjà que je constate, du poste d'observation qu'est le métier de libraire que non seulement certaines personnes sont dans une logique sinon de haine du moins de rejet de tout autre n'est pas comme eux, mais qu'elles n'en éprouvent aucune honte, c'est assumé et nous les vieux humanistes qui sommes de doux et dangereux rêveurs.

Ce pays n'a plus de socle commun par rapport auquel se déterminer : par exemple "Les hommes naissent libre et égaux en droit" et l'on est d'accord en général ou pas, mais si on ne l'est pas on n'en est pas trop fiers. Nous sommes en fait déjà sur des icebergs disjoints et qui vont à la dérive (1). Ceux qui pensent que l'homme blanc est supérieur que c'est une évidence et que tout part en couilles depuis que les femmes blanches ou pas ne se sentent plus inférieures. Ceux qui pensent que seuls méritent de vivre ceux qui ont le même dieu qu'eux. C'est plus complexe que du communautarisme, même si ça se rejoint pour partie. C'est de l'ordre du : quiconque n'est pas comme moi vaut beaucoup moins que moi. Et l'autre est perçu comme d'autant plus méprisable qu'il n'est pas conscient de cette suprématie.

Nous traversons des temps troublés. 

Ça risque d'être bientôt pire. Ne perdons pas la pensée et la capacité de discuter.

 

(1) à développer, l'exemple trivial mais signifiant de l'usage du téléphone portable dans une boutique.