Un homme casqué
De l'incrédulité à la tristesse - et au passage une info pratique -

Mais comment font-ils (ou elles) ?

 

L'écriture s'est imposée à moi le 26 juin 2003 et un message m'a fait basculer le 7 novembre suivant dans l'écriture comme un travail. Certes un travail qui permet rarement de gagner sa vie et je le savais déjà, mais quelque chose que l'on sent qu'on doit faire, une tâche à laquelle on ne doit pas déroger. Dans mon cas ça tient d'un mélange entre une obligation de témoigner, sur l'air du temps, sur la vie des gens ordinaires dont je suis issue dont je fais partie, et un sentiment violent de dette à honorer : pendant des dizaines d'années j'ai tenu le coup dans un quotidien de labeur, grâce aux textes, mon tour est venu d'en produire et d'aider.

À l'époque j'étais cadre à 4/5 et mes enfants, quoique sortis de la petite enfance avaient encore besoin de moi au quotidien. Le 4/5 me permettait de leur consacrer les mercredi, ils étaient l'un comme l'autre très actifs. C'était professionnellement un leurre : la charge de travail était quasiment la même que pour un temps plein mais répartie sur 4 jours. Ces quatre jours étaient longs. Quelqu'un allait chercher les enfants à ma place. Leur père était entièrement axé sur son propre travail, d'ingénieur dans une TPE et je crois qu'il bossait réellement beaucoup. Il assurait les dépannages.

De novembre 2003 à février 2004 j'ai à la fois bossé pour gagner ma vie, et j'ai mis le plus grand soin à ce que ce job ne s'en ressente pas, assuré une grande partie du travail parental et domestique et écrit, les dimanche et le soir tard, une fois les enfants au lit. Je suis effectivement parvenue à produire un premier petit manuscrit (1). Puis je suis tombée malade, un mauvais rhume ou une longue angine, épuisée. Ensuite mon père est tombé malade, lui très gravement, et l'écriture s'est trouvée réduite à quelques lignes quotidiennes, tout le temps qu'a duré son accompagnement. 

Plus tard, profitant d'un plan social, je suis passée à mi-temps. Je pense que pour le coup ça aurait été jouable : un emploi de bureau où j'étais déjà bien formée, à l'aise dans les tâches à accomplir et écrire dès que possible. 

Je n'ai pas vraiment eu le loisir de tester : il y a eu l'enlèvement de Florence Aubenas, l'expérience décisive de son comité de soutien - là aussi, l'écriture réduite à quelques minutes chaque soir tard -, puis toutes sortes de choses difficiles se sont enchaînées et ce n'est pas l'emploi que je tenais qui m'a empêchée d'écrire mais ces difficultés. J'étais en mode "survie".

À peine passée la tempête, c'est le job lui-même qui a dégénéré, sous l'effet d'une petite hiérarchie harceleuse et que j'avais choisi de faire profil bas, puisque je comptais partir dès l'appartement payé et grâce aux encouragements de l'homme de la maison qui était prêt à ce qu'on se serre sur son seul salaire le temps que je tente ma chance. 

Dégagée de l'emploi qui était devenu purement alimentaire et source de souffrance, passée le temps de récupération, j'ai à nouveau été efficace dans l'écriture, mais on m'a proposé du travail et comme la situation n'était pas si dégagée pour l'autre salarié du navire familial, et que c'était là où j'avais très envie d'aller (libraire), je ne pouvais pas refuser. Re-période sans écriture, le temps que mon corps s'adapte à un travail physique. C'était moins de vingt heures par semaine et compatible avec l'écriture. Les empêchements sont venus de ma vie privée et des tracas familiaux récurrents de santé. Mais bon an mal an j'avançais. La fin de la librairie où j'étais employée, couplée à une brutale rupture m'ont à nouveau fait lâcher prise dans mon travail personnel. 

Depuis mars, un nouvel emploi, encore et très volontairement à temps partiel, j'espère pouvoir m'y remettre. Mais pour l'instant la fatigue physique et à chaque fois différents ennuis subis font que je parviens tout juste à bloguer et produire quelques nouvelles de moyenne qualité. Un nouveau coup dur même s'il ne me concerne pas directement risque de pomper mes forces et du temps pour le début de 2015. De toutes façons jusqu'à la fin de décembre je vais être prise à temps plein.

Et je suis incapable d'assurer l'écriture en plus. 

Des emplois que j'ai occupés aucun ne comportait d'interstices dans une journée, de temps que je pouvais moi-même organiser, de déplacements que j'aurais pu mettre à profit. Tout était minuté dans le premier, à la fin nous avions même des observations si nous consultions nos adresses mails personnelles, même si c'était pendant des temps de traitement informatiques ; quant à la librairie, c'est de la vente, il faut être présents et attentifs, seuls les derniers mois de la précédente enseigne, alors que les clients manquaient auraient pu permettre d'écrire sur des temps sauvés mais la peine qu'il y avait à voir le navire sombrer m'en empêchait - j'essayais de nettoyer, de ranger, comme si ça pouvait faire venir du monde -. Je me dis que peut-être parmi ceux qui écrivent en ayant un gagne-pain autre, certains ont la possibilité de consacrer certains moments de la journée à leurs propres travaux sans qu'on le leur reproche. Je me dis que d'autres sont sans doute de très petits dormeurs. 

Mais néanmoins, et c'est la question que je pose à Thierry (2) presque à chaque fois qu'on se croise, mais comment fais-tu ? Comment font-ils ? D'autant plus, dans le cas de Thierry, qu'il est encore plus sportif que moi et qu'il cale donc de solides entraînements en plus du job et de l'écriture et de la vie de famille. Comment faites-vous ?

J'ai à peu près tout essayé, ne plus sortir (3), me lever plus tôt pour écrire avant le boulot, écrire pendant la pause déjeuner, lutter contre le sommeil et écrire le soir tard (4), ça ne (me) va pas. 

Le seul résultat concret de mes efforts est que l'appartement ressemble à un cagibi géant. Car j'ai très bien réussi à ne plus faire le ménage, ni ce qu'il faut de rangement.

Mon seul espoir est dans les vacances. Il faut dire que j'en ai eues fort peu ces dernières années - les périodes de chômage n'en sont pas, on est sans arrêt en train de chercher, sur le qui-vive, pas disponibles en fait - et que je les ai consacrées aux festivals de cinéma durant lesquels l'emploi du temps, bien complet, laisse peu de temps d'écriture. 

Puisse 2015 virer moins calamiteux qu'il ne semble s'annoncer, mon métier de libraire se dérouler sans trop d'épisodes fous (5) mais cependant dans un bon rythme, et m'accorder enfin une vitesse de croisière qui me permettrait d'écrire.

Après, oui, je pense qu'il est plus sain de ne pas faire qu'écrire et qu'un job assez physique à temps partiel est l'idéal en contrepoint. Mais je ne sais vraiment pas comment font ceux qui bossent déjà assis et à temps plein.

Et assez curieusement, mis à part que j'ai toujours veillé de ne parler de l'"Usine" qu'à mots couverts et fort peu du temps que j'y étais, et que je m'en tiens à une sage discrétion sur le présent de la librairie, la question de la perception du travail d'écriture par l'employeur et les collègues ne m'a jamais tracassée plus que ça. Sans doute parce que mes principaux sujets sont ailleurs, et au moins décalés dans le temps. Quand tout appartient au passé et que quoi qu'on écrive ça ne peut plus rien y changer. Et que j'ai encore cette illusion de pouvoir fictionner.

(billet à relire, jeté en vrac)

 

(1) L'expérience a tourné court puisqu'un texte proche s'est trouvé 15 jours après publié par quelqu'un de bien plus fort ; ma tentative n'avait d'un point de vue éditorial plus aucun intérêt. 

(2) Voir sa Note d'écriture du 15/12/14

(3) Très mauvaise idée, coupée de mes amis et de l'apport culturel (ciné, théâtre un peu, expos parfois) je m'assèche ; souvent mes meilleurs moments d'écriture sont en revenant d'un bon moment, justement.

(4) Mécaniquement ça marche pas mal mais la qualité de la production se ressent de la lutte (contre le sommeil) et les journées de travail sont vraiment trop dures à assurer après.

(5) De type sortie du livre de Valérie Trierweiler. Qui engendrent sur le terrain des journées durant lesquelles même si c'est pour répondre "Nous ne l'avons plus" nous sommes sollicité.e.s sans un seul instant pour souffler. Retour maison, se doucher, à peine dîner et sombrer dans un sommeil profond.

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