Dimanche
Un soir bizarre

Les logiques disjointes


    J'aimerais avoir les capacités que possède Virgile pour se saisir d'un sujet politique ou de société et en synthétiser certains aspects, dénoncer des abus, des biais, avec clarté. Comme ce n'est pas le cas et que je manque de temps et en plus suis claquée, je vais seulement tenter de mettre en quelques phrases quelque chose qui me paraît soudain flagrant.

Ce sont deux articles, l'un que j'ai cru, au vu du titre, parodique, avant de comprendre que non, sur des élus versaillais qui auraient demandé un contrôle de l'orientation sexuelle des animateurs employés par la municipalité pour les activités périscolaires ; l'autre sur lequel je suis tombée après m'être demandée ce qui valait ce matin dans mon patelin un tel déploiement de forces de l'ordre ainsi qu'un gros embouteillage. 

Dans les deux cas, j'ai dû relire certains passages en me disant "Mais c'est pas vrai !", que j'avais sans doute mal compris.

Pour le premier que certaines personnes puissent trouver parfaitement normal d'exiger que d'autres aient telle ou n'aient pas telle orientation sexuelle pour accéder à un emploi qui n'a rien à voir avec le sexe (1).
Pour le second pas tant les déclarations de l'actuel premier ministre dont on a fini par comprendre qu'il était de droite et très carrément, on peut au moins lui reconnaître ce mérite d'être archi-cohérent, que d'apprendre qu'une des plus grosses, riches, puissantes entreprises françaises touchait une aide de l'état, laquelle avait été de 10 millions d'euros (en 2013). 

"Reconnaissant qu'il s'agissait d'une goutte d'eau par rapport aux bénéfices de l'entreprise (23 milliards d'euros de chiffre d'affaires), il [Jean-Paul Agon PDG de l'entreprise] a assuré: "les petites gouttes d'eau font les grandes rivières et ça contribue à nous aider (...), à investir, améliorer nos usines, investir en recherche..."."

Tout est parfaitement légal dans ce cas précis cela s'appelle le CICE, ça correspond à des calculs soigneusement qualibrés, si l'entreprise les a touchés c'est qu'elle y était éligible. Les lois étant votées par les mêmes que ceux auxquels elles profitent (ou leurs cousins) et quels que soient les régimes successifs, le résultat est que des pratiques de détournement d'argent public au profit de ceux qui n'en ont pas besoin sont depuis longtemps irréprochables.

Il n'y a déjà plus rien à contester.

Subsiste une vague nausée et dans les deux cas, pris comme exemples du jour parmi hélas bien d'autres, cette constatation : notre société, en France et dans la vieille Europe plus généralement, est de façon de plus en plus flagrante, atteinte de disjonction. Des éléments qui dans la dernière partie du siècle dernier allaient encore de soi, constituaient un socle commun de valeurs, de façons d'être, ont disparu. Que leur contraire est désormais parfaitement soutenable, par certains qui le trouvent totalement légitime ; en l'occurrence faire preuve de racisme envers une population donnée, faire profit sans vergogne de l'argent public. Et qui s'ils me lisaient ne comprendraient même pas ce que j'ai à y redire, pauvre vieille humaniste.

Nous vivons désormais dans des ensembles disjoints quoi que sur le même territoire et au même moment. Il n'y a plus de base commune d'où partent des divergences d'opinion, d'où naîtraient des luttes de par nos positions respectives (je suis le salarié, vous êtes l'actionnaire, il est le patron, nos intérêts particuliers divergent ; en revanche nous avons tous cet intérêt général à ce que l'usine tourne), il y a des divergences absolues de perception (aucun accord sur ce que l'usine doit produire).

Le mariage pour tous a été un sujet révélateur de ce phénomène plus général : la question n'était pas tant d'être plus ou moins favorables à ce que toutes les unions soient possibles, que d'avoir d'un côté ceux qui considéraient que l'homosexualité c'est mal et les homosexuels des sous-citoyens, tandis que de l'autre on admettait l'homosexualité comme une orientation sexuelle, certes minoritaire, mais qui n'avait pas à être jugée, simplement à être prise en compte au même titre que celle qui concernait davantage de monde. Au mieux, en discutant, on parvenait à faire entendre à qui ne partageait pas notre façon de voir que précisément, tout le monde ne pensait pas de la même façon. Mais il était impossible de convaincre : le point de départ des uns était sans intersection avec celui des autres.

Il n'y a pas que pour le climat planétaire que nous allons dans le mur. Et sans le moindre signe de ralentissement. Parfait prélude de guerre civile sur fond de pollution.

 

(1) Il ne s'agit pas de jouer un rôle, il s'agit de faire un travail.

 

PS : À l'heure où j'écris ce billet j'espère encore qu'on va me signaler que l'article sur le conseil municipal de Versailles est un fake ou un Gorafi mal aiguillé. Hélas, pour l'instant, rien.

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