"La première fois que j'ai bu le vin sans eau [...]"
Retour vers le passé du futur

Toussaint, en es-tu ?


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Cette révolution au Burkina Faso et qui m'a prise au dépourvu - j'avais vaguement capté que Blaise Compaoré s'apprêtait à faire voter son droit à rempiler, j'ignorais que l'opposition fut (si) vive et donc voilà je suis au boulot, on interroge l'internet pour savoir qui a emporté le prix de l'académie française (1) et je tombe sur une brève qui dit Ouagadougou parlement en feu (ou la television, ou la mairie) puis un article qui stipule "Après 27 ans de pouvoir, Blaise Compaoré [...]" -, plonge le pays dans un chaos que l'armée a semble-t-il déjà préempté et ma petite personne si loin de là en espace et en temps dans un drôle d'état.

J'ai bien tenté de me la jouer, Mais voyons, c'est loin, tu n'y connais plus personne, ça ne te concerne pas, tu n'as jamais vraiment vécu là-bas - qu'une succession de séjours toujours trop brefs pendant deux ans, et dont tu passais la moitié, malade, au lit, cette santé fragile qui fut la tienne jusqu'à la quarantaine -, une simple phrase d'un flash d'infos "Tout va très vite au Burkina Faso", exactement l'une des mêmes que tu entendis autrefois, t'as replongée dans le passé, l'angoisse du temps d'alors, mon fiancé là-bas, tout près d'où ça se passe, et moi coincée à Paris toutes communications coupées, à en pleurer.

Prise par surprise par mon propre passé.

Et l'homme qu'il est devenu, qui sur place a eu certes peur mais un soir, et la journée d'après, puis comme les autres a attendu que ça se calme, tout en devenant champion au Trivial Pursuit, jeu en vogue en ce temps-là, les parties qu'ils enchaînaient dans le coin du campus où vivaient les expats pendant le couvre-feu, a pris lui la nouvelle avec une sorte d'amusement étonné, et quand même un étonnement dû à l'ampleur du temps écoulé - vingt-sept ans -.

Je suis, comme pour Florence Aubenas, celle à qui il n'est rien arrivé, celle qui est toujours à Paris, mais que ça a, à distance, essoré. Celle à qui ce qui est survenu a changé la vie, alors que rendu à son quotidien la personne principale, la personne réellement concernée, a poursuivi son trajet.

C'est curieux.

J'ai dû aller me coucher. Perdue quelque part au moi de mon siècle dernier, dans l'Afrique formidable telle qu'elle m'a été donnée, l'importance que ça a eu pour moi, la sagesse, l'appartenance à une même humanité et la force des femmes.

Ce matin, je croyais que ça allait mieux, que je m'étais calmée. Et puis j'ai vu cette photo. "Dad". 

À l'époque, celui qui travaillait pour le fiancé (il convenait d'employer au moins une personne sinon c'était refuser de participer à l'économie locale) s'appelait Pascal. C'était un homme discret, d'une efficacité stupéfiante, il donnait l'impression d'aller lentement mais effectuait tout très vite, j'imaginais presque un pouvoir magique lorsqu'il revenait de faire la lessive (à la main) tout propre tout bien et qu'il me semblait qu'il venait d'y aller. Moi très désemparée, ne sachant pas ne pas proposer d'aider, je ne sais pas avoir quelqu'un qui fait le travail à ma place fors qu'il soit de ma famille qu'on soit de la maisonnée. Un cuisinier hors pair.

Et voilà que lui était né, il s'était à peine absenté, était revenu quelques jours après avec un immense et bon sourire, un petit garçon. 

C'était un 1er novembre, ça sera son anniversaire demain.

Ses parents l'avaient appelé Toussaint. 

Toussaint doit avoir 28 ans si je compte bien. Puisque le coup d'état précédent en a 27 et qu'il me semble que sa naissance c'était l'année d'avant. Toussaint, s'il a grandi, si tout s'est passé bien pour lui est peut-être l'un des jeunes hommes que l'on voit sur ces images, et ses parents inquiets qu'il en soit.

Bon sang de bois.

  

(1) Adrien Bosc pour "Constellation"

PS : L'inscription sur le tee-shirt dit "DAD, you're my [mot illisible] I love you MAN" 

source photo : foreignpolicy.com (mais je n'ai pas su trouver le nom du photographe)

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