Comprendrai-je jamais ?
Mon frère

Son frère

 

(Je ne sais plus si je n'ai pas déjà partagé l'article ou un de ses cousins ni écrit sur le sujet)

C'était un des hiérarchiques les plus sympathiques que j'ai eu du temps de l'"Usine". Il était assez réglo, dans un milieu professionnel où l'hypocrisie régnait. Ne manquait pas d'humour. Figurait dans le Who's who (ou plutôt sa femme d'illustre lignage). 

Son plus grand défaut était d'aimer dans les programmes synthétiser tout à l'outrance (par exemple les constantes dans une formule qu'il agglomérait ce qui ne permettait plus de piger d'où le chiffre final venait) ce qui rendait les modifs après lui difficiles - il commentait fort peu -.

Il avait quelque chose dans son humour et un certain sourire en coin qu'il émettait parfois, de Daniel Pennac.

Mais ce jour-là il ne souriait pas. 

Il n'a pas non plus cherché à masquer. Il a dit directement, l'avion qui a été abattu, mon jeune frère était dedans. Puis il a essayé de bosser normalement. Dans les jours suivants il a eu quelques temps d'absences. Je me souviens d'avoir tenté sur les tâches qui m'étaient confiées d'être particulièrement irréprochable sur la période et de faire vite pour avant son retour même si on avait un peu de marge dans les délais. J'étais enceinte et dans les malaises des trois premiers mois. Ce n'était pas évident pour moi.

C'était le 19 septembre 1989 pour l'avion détruit, je suppose que c'est le jeudi 21 qu'il a et qu'on a su. Je le revois au secrétariat, là où l'on prenait le café avant d'entamer la journée. Il avait choisi d'en parler une fois clairement devant tout le monde. 

Le frère se prénommait Jean-Luc et il avait 30 ans. Ça n'est pas l'âge de déjà mourir lorsqu'on n'en a pas l'intention.

Pour autant qu'il m'en souvienne, ce fut vite évident qu'il s'agissait d'un attentat et ça surprenait car ce n'était pas lors d'une période durant laquelle ils étaient fréquents. C'était arrivé comme ça, et dans ces cas-là on ressent d'autant plus l'injustice de faire partie des gens frappés ; qu'elle le soit ou non l'absurdité semble encore plus grande quand la violence aveugle est isolée.

Il n'a pas cherché a faire autre chose que continuer à bosser. Par moments il écourtait une réunion, ou demandait s'il s'agissait d'une séance de travail à deux qu'on revienne un peu après. Ou il tombait silencieux quelques minutes. Je respectais son silence. Avec l'expérience que j'ai à présent, dans la même situation je tenterais de l'inviter à parler (sans insister s'il n'y tenait pas).

Même si je n'avais pas connu quelqu'un de directement concerné, cet attentat m'aurait marqué : entre 1986 et 1988 j'avais pris souvent des vols UTA vers l'Afrique et pour en revenir. Mon amoureux (1) y faisait son service "militaire" en tant que VSNE au Burkina Faso. Alors je me disais qu'à un an près, j'aurais pu être parmi les passagers. D'autant plus qu'une fois une erreur d'aiguillage (pour les avions dit-on comme ça) avait transformé un Ouaga - Paris en un Ouaga - ? - Niamey - ? - Niamey - Paris et qu'au lieu d'arriver un soir tard et de reprendre le boulot le lendemain j'étais arrivée au matin tout juste à temps pour, au bord du malaise d'endormissement, aller bosser directement. Et nous avions sans doute survolé lors du périple le coin de Ténéré confirmé.

On prenait soin de choisir nos vols sur UTA plutôt que sur Le Point-Mulhouse beaucoup moins cher mais tellement hasardeux. Le risque semblait la panne et non pas l'attentat.

Alors lire cet article et voir que l'association des familles des victimes reste active encore longtemps après, ne me laisse pas indifférente. 

On est en 2014, presque à la date anniversaire. C'était il y a vingt-cinq ans.

 

(1) et actuel conjoint et père de mes enfants 

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