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Le syndrome Daniel de la p'tite balade à pied

 

Durant nos années d'étudiants nous avons fait la connaissance d'un certain Daniel (que je salue s'il vient à passer) qui est devenu un grand ami. 

Il présentait la caractéristique, par rapport à pas mal de jeunes aspirants ingénieurs très portés sur les heures studieuses, d'être quelqu'un de très solide physiquement, mon père aurait dit "une force de la nature" et qu'il entretenait en pratiquant différents sports avec assiduité. 

Il avait quand même réussi à mettre tous les gars de la résidence universitaire d'Antony au karaté (il y avait des cours, le soir) et c'était rigolo de voir que chacun s'y cassait ci ou ça, sauf lui. Il pratiquait la course à pied, déjà maratonien je crois bien, plus tard du genre à faire les 100 km de Millau. Bref, un fameux costaud.

Il proposait volontiers qu'on l'accompagne, ou des balades à pied, ou pour ceux qui partirent en vacances avec lui, une petite randonnée en montagne. 

Sauf que.

Un peu comme moi quand je dis Oh c'est pas loin pour aller quelque part à pied sans me rendre compte que la plupart des gens trouve que marcher trois quart d'heure c'est long, mais sur une tout autre échelle, sa notion de "court entraînement", "petite rando" ou "balade en forêt de Fontainebleau", n'est pas exactement celle du commun des mortels.

La balade en forêt se transmute une fois sur place en 6 bonnes heures de marche. La petite rando en montagne en un ultra trail (1), le court entraînement de course à pied c'était déjà 2 heures à minima en ce temps-là.

Équipée de mon appétence sportive mais très limitée, à l'époque plus qu'à présent, par la thalassémie, j'avais appris à me méfier et à laisser le plus souvent les gars seuls y aller. Je ne souhaitais pas être la personne du groupe qui empêche les autres d'avancer. En ce temps-là mes "coups de pompes" pouvaient sans trop avertir me mettre au bord du malaise (ou d'ailleurs même pas au bord du tout : dedans). Il m'aura fallu environ 25 ans et de cesser l'emploi en bureau et de faire le plus de sport que je peux pour attraper la condition physique qu'il m'aurait fallu alors pour pouvoir suivre. 

Il nous est resté de ces temps héroïque un qualificatif pour la balade plus longue que prévu, l'entraînement finalement fort au lieu du décrassage prévu, la randonnée prolongée de façon imprévue, un qualificatif entre nous : "à la Daniel". Et quand on voit des copains revenir fourbus d'un petit tour agrandi, on leur di(sai)t, Tiens vous avez fait une balade à la Daniel. Ou si on nous proposait une virée qui nous semblait sous-estimée à l'annonce par rapport à ce qui nous attendait : - Dis, tu es sûr que c'est pas un trajet à la Daniel ?

À présent qu'il m'arrive moi-même de nous embarquer lors de balades en Normandie ou de petits entraînements de course à pied dans des parcours plus longs que prévu, je parle plutôt d'un syndrome. C'est le syndrome Daniel de la p'tite balade à pied.

Et que tu reviens au moins quatre heures après.

Parce que tu voulais voir ce qu'il y avait après tel chemin, derrière le tournant, du haut de la colline, s'il n'y avait pas une belle vue après tel bosquet et que tu continues sans te rendre compte que tu vas un peu au delà de tes forces et qu'après il faudra rentrer.

En fait je n'ai plus besoin de Daniel pour m'embarquer dans des balades à la Daniel ; ou des entraînements. Je le fais très bien toute seule.

Aujourd'hui avec le consentement joyeux de qui m'accompagnait (mais qui me maudit un tantinet à l'heure de mal aux jambes qu'il est), j'ai bien illustré le syndrome. On s'était dit, comme j'étais crevée et que mes heures de librairies Trierweileurisées n'avaient pas arrangé l'état de mes gambettes, allez on fait juste un peu l'île de la Jatte et puis peut-être on va jeter un coup d'œil au concours de pétanque sur le petit bout d'île de Neuilly et puis finalement il faisait si bon et les jambes n'avaient pas plus mal en courant qu'autrement, qu'on a poussé jusqu'à l'île de Puteaux, et puis on s'est amusés aux appareils de "parcours sportifs", on a fait un ou deux tours de vraie piste d'athlétisme, et puis on s'est aperçus que les voies le long de la Seine de La Défense à Clichy étaient ouvertes aux piétons, vélos, rollers, trotinettes, poneys et bref tout ce qui n'était pas motorisé. On s'est dit, C'est trop bien. Photo908On a refait le détour du pont intraversable au milieu pour cause de ligne de métro - parce qu'on était du mauvais côté sinon ce n'était pas drôle -, on a écouté un monsieur parler amoureusement de sa Jaguar à des passants polis. Photo890 Et puis (mais en marchant, sans plus courir quand même) on a parcouru avec ce petit délice de marcher en pleine rue la longueur libre d'autos.

C'était festif, c'était plein de gamins joyeux et d'adultes détendus, c'était la ville en silence, c'était oublier qu'on ne pouvait déjà plus mettre un pied devant l'autre. C'était oublier aussi un moment que le monde est coupant. 

Ce soir j'ai effectivement mal, mais au moins ce n'est pas qu'en gagnant ma vie, c'est aussi de s'être fait plaisir ; d'avoir profité d'une trêve qui s'offrait.

Je suis très reconnaissante envers Daniel de m'avoir transmis son esprit : Et si on continuait jusqu'à ...

(Le pire étant que j'avais décliné une très sympathique invitation parce que je pensais dormir ; ce que j'ai certes finalement fait en fin d'après-midi, mais décidément rien ne se sera passé comme prévu).

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(1) Je n'y étais pas, des survivants m'ont raconté :-) 

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