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Les Trucs 2000 d'avant l'Espace

Le tube honorable

Tu cherchais qui était le grand contrebassiste de jazz qui venait de mourir, triste en le découvrant de ne l'avoir pas su (1), et tu tombes sur l'annonce de la mort par cruelle maladie d'Hervé Cristiani

Hervé Cristiani, pour les jeunes courageux qui viennent encore lire par ici et à qui ça a peu de raison de dire encore quelque chose, c'est le gars qui en 1981 réussi un tube imparable avec cette chanson-là :

 

Des claves pour accompagner la rythmique (avoue qu'il fallait oser) (j'adorais), un air qui à l'air tout simple comme ça mais reste en tête comme le sparadrap sur les doigts du capitaine Haddock  (2), des paroles mal taillées (ça rime pas plus que ça, les licornes faisaient sourire le chanteur lui-même lorsqu'il interprétait, entre autre), mais le gars convenait à son texte et 81 c'est le dernier éclat de pouvoir croire dans sa propre vie échapper au lourd pesant de la conformité juste avant que les années fric balaient le reste puis les années de déréglementation (comprendre que les salariés y perdront plein de plumes dont ils s'apercevront aux premiers sales orages qu'ils ne les ont plu), puis la crise, La Crise et enfin La Kriz et tout le monde n'est plus que surmené, retraité (mais vous vous n'y serez pas, la retraite aura été désinventée quand vous y arriverez) ou chômeur ou créateur d'entreprise mais si t'as pas la fibre ça se casse la gueule trois ans après, donc voilà donc bref une petite chanson dans l'air de son temps.

Petite mais très réussie.

Le rêve de ma vie (planter un tube, mais quand même si possible honorable, pas la Francis ou la danse des canards, la chenille et autre débilité ; au moins Melissa métisse d'Ibiza ou Le sirop Typhon). Une vie de rêve aussi pour ce Max avec lequel jeune en ce temps-là j'avais beaucoup d'affinités même si ça ne se voyait archi pas (je bossais en classes prépas comme une besogneuse damnée). Le "Quand son corps est d'accord" (pour travailler) me semblait de toute beauté puisque c'était déjà mon problème essentiel, que le corps tienne et pas pour faire joli (2 bis).

Je me souviens de la chanter la petite chanson quand j'avais le moral qui flanchait, parce qu'écrire un tube honorable c'est comme publier un bon roman populaire, c'est la pour aider et si ça a été fait sans cynisme, avec respect c'est remplir un rôle secourable qui n'est pas à mépriser. Le gros succès de toutes façons, s'il n'est pas basé sur un malentendu (3), est la marque d'un besoin qu'il comble.

Bien sûr le juke box fou qu'il y a dans ma tête connaît encore 33 ans plus tard, les paroles dans leur intégralité. Mais contrairement aux airs qui m'assaillent d'habitude, celui-ci est le bienvenu, sauf quand je n'arrive vraiment plus à m'en débarrasser.

Ça me rend un brin triste que le gars qui avait réussi ce petit tour là soit mort avant de profiter du grand âge, il avait bien l'air d'être du genre de ceux capables d'en profiter. C'est déguelasse que c'est raté.

Ça me rend un peu fière que même s'il m'a fallu presque tout ce temps-là, et que même en travaillant je dépends pour partie des revenus d'un autre et de la générosité de mes amis, la petite liberté, j'y suis finalement arrivée. Il faut parfois savoir écouter la chanson.

Salut à celui qui l'avait réussie. Et merci.

 

 

(1) Charlie Haden donc et j'aimerais bien comprendre pourquoi le fait de ne l'apprendre qu'à retardement - alors que pourquoi l'aurais-je spécialement su plus tôt, je ne le connaissais pas plus que quiconque s'intéresse ou s'est intéressé au jazz - ajoute un degré de tristesse. En fait l'apprendre par l'intermédiaire d'un ami plusieurs jours plus tard c'était comme apprendre par les médias le décès d'un ancien proche [je suis sensible au sujet car si je survis à #MonAssassinPréféré et à ex-#MaGrandeDiva c'est ainsi que j'apprendrai qu'il n'y aura plus aucune chance de retrouvailles, jamais], ça peine un cran plus.

(2) dont on peut voir l'illustration sur ce blog qui par ailleurs n'a rien à voir.

(2 bis) Plus tard, quand j'ai su que j'étais porteuse de ce mauvais cadeau de la thalassémie je me suis demandée si l'homme qui avait écrit ça connaissait lui aussi de tels ennuis. Ça correspond tellement. Trop tard désormais pour le lui demander.

(3) C'est l'exemple de la série Dallas, concue comme parodique, vue du moins en France au premier degré et ainsi appréciée. Ou par exemple le mirifique succès de Sugar Man en Afrique du Sud où l'album Cold Fact et au moins "I wonder" fut pris comme "hymne" par la part de la jeunesse blanche contestatrice de l'apartheid ; Sixto Rodriguez ne l'avait pas du tout écrit pour ça et ignorait même la portée que ses musiques avaient.

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