366 - Aujourd'hui sonnerie
366 - Fragment d'aujourd'hui raconté en fait divers

18/ 397 - Le p'tit grenier

 

C'était en mai 1984, je ne sais plus pourquoi ni comment mais le futur homme de la maison et moi nous étions trouvés embarqués dans un week-end à Amsterdam dans la vieille guimbarde d'une bonne copine qui voulait sans doute, mais pas seule, aller là.

Ce fut un week-end épique, la panne totale de la voiture en arrivant aux faubourg de notre destination, un ingénieur iranien que l'immigration avait rendu personnel d'auberge de jeunesse nous avait bigrement aidé, diagnostiquant le dysfonctionnement et nous permettant de limiter les frais (il fallut, c'était grave, avoir recours à un garage) (2). Les cartes de crédit n'étant pas admises pour l'opération, ni l'euro établi, tout notre change s'était trouvé liquidé dans la réparation, nous n'avions plus de quoi nous payer de vrais repas et avions dû quitter l'auberge de jeunesse acceptable pour une autre qui ne coûtait rien mais servait de plaque tournante à un intense traffic de drogue et pas que l'herbe douce. J'avais sympathisé sans préméditation avec une jeune femme très atteinte par la plus féroce addiction mais qui de fait eu ce sens de l'honneur résistant de ne pas s'en prendre à nos pauvres affaires d'étudiants et de passer la consigne à ses compagnons d'infortune (1). Nous n'avions pas assez pris en compte le fait qu'Amsterdam est plus au nord que Paris et avions froid sans arrêt.

Pour autant j'étais parvenue à entraîner mes deux acolytes à la maison d'Anne Franck. Je m'attendais à être un brin agacée par quelque chose de type récupération mercantile. Il n'en fut rien. J'avais son "Journal" parfaitement en tête, diariste appliquée, il avait dès ma prime jeunesse fait partie de mes livres de chevet. Et le plan, la disposition des lieux, était celle-là même que j'avais imaginée. 

J'ai le vague souvenir de croiser de très petits groupes (les lieux sont assez étroits) avec guides et d'être là, n'entendant rien, les oreilles battantes, au bord des larmes, prise par d'anciennes visions qui n'étaient pas les miennes, évidemment, oubliant notre conductrice et même mon compagnon. Qui n'avait pas lu ne pouvait pas comprendre. Et j'étais incapable de partager mon émotion, de l'exprimer. Je crois qu'aujourd'hui je saurais. Mais en ce temps là j'étais encore the tough kid et qui vient d'un milieu où parler des sentiments et de soi, ça ne se fait pas. Et puis sentir le passé si proche et palpable, n'était-ce pas être un peu folle ? 

Ce n'était pas qu'un grenier, c'était un immeuble complexe avec une seconde entrée (très habillement) cachée, mais la mémoire m'en est restée, intacte, brûlante, 30 ans après.

Et cette certitude, ce devoir, qu'il fallait écrire le quotidien, quoi qu'il survienne, pour (aider) ceux d'après. 

J'ai traversé le reste du week-end dans une sorte d'absence à ce qu'il advenait, fors une halte à Gent dans la maison de ceux qui n'étaient pas mes beaux-parents et un contrôle féroce à la frontière française (mais c'est une autre histoire) ; perdue dans l'espace restreint que j'avais entrevu dans lequel une famille entière pendant des jours et des jours s'était trouvée confinée, avait tentée de s'en tirer. Je m'étais alors juré dans mon confort fin de siècle - période de paix de ne jamais flancher. Ai tenu 22 années. Il peut être important parfois de visiter un grenier

 

Que sur le ruisseau de vos larmes 
Voguent des bateaux de papier 

 

(1) Rien ne fermait à clef, dortoirs. Mixtes. Ce qui ne semblait poser de problème à personne, pas plus que la saleté extrême des lieux et l'épaisse et permanente très odorante fumée.

(2) Je commençais à capter un peu de néerlandais, pas assez pour le parler, mais suffisamment pour comprendre que l'homme avait été vraiment secourable, qui le maîtrisait presque comme un natif, s'était montré net et précis avec le garagiste et avait pour nous négocié un prix, soyez sympas, ils sont vraiment fauchés, ils viennent de Paris, vous avez vu l'état de la voiture. Et le garagiste avait respecté et le tarif après l'avoir revu à la baisse grâce à l'ami, et le délai. Il y a quelque chose de très réconfortant de voir que quelqu'un vous aide, se donne du mal pour vous, sans raison autre que la gentillesse (il refusa d'être dédommagé) alors qu'il suppose que vous ne saisissez pas ou très confusément le bien qu'il vous fait. Je repense à cet homme dans mes moments de désespoir envers l'humanité. On devait avoir l'air sacrément tracassés, désemparés.

 

La chanson d'Anne Sylvestre : Le p'tit grenier

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