Premier amour, président d'antan, mais finalement plutôt un excellent roman
Dans la série ces grandes questions existentielles que je me pose parfois

« J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. »

Paul Nizan, Aden Arabie 

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J'avais vingt ans et pour la première fois de ma vie un chagrin qui me dépassait : celui que j'avais cru l'homme de ma vie m'avait quittée, il habitait loin, n'était pas du même milieu social, était croyant (1), avait rencontré quelqu'un d'autre et qui n'était pas n'importe qui (2).

 

 

Il l'avait fait si proprement que je ne lui en voulais pas : prenant le train, venant me dire, m'accordant un dernier câlin et l'amitié est restée possible parce qu'il y avait eu du respect.

 

En attendant je devais me débrouiller avec le vide, l'absence, le manque sexuel (déjà qu'après quarante  c'est pas facile, alors à vingt et dans la fleur d'un amour récent, c'était une souffrance épouvantable de tant d'instants). Je me suis cramponnée à mes études, une amie m'a proposé d'immigrer avec elle en Californie (ce qui était clairement impossible, mais qu'elle me propose et que cette part de rêve flotte au dessus de l'océan du désespoir noir m'a sur le moment sauvée), j'ai bossé comme une dingue, je passais des concours.

 

 

Ma piaule d'étudiante était l'une de ces que cache les arbres, au 4ème (5ème ?) je crois. Par moment le chagrin, le corps jeune qui réclamait son dû, j'étais obligée de quitter ma table d'étude à laquelle j'étais généralement rivée et je regardais par la fenêtre ces arbres, ce jardin (3), la tête contre la vitre je laissais pleurer, j'attendais que ça passe, me disais que je ne devais pas mourir, mais sentais mes capacités de pensée et de mémoire atteintes : nous étions l'un comme l'autre passionnés de physique et du fait du chagrin, mes connaissances dans ce domaine commun rouillaient, perdaient de leur fiabilité.

 

J'ai limité la casse, réussi un concours en croyant le rater (4), rencontré le père de mes enfants, ce garçon qui tomba fou amoureux fou de moi et malgré de solides coups durs de la vie (ou peut-être à cause de), il en reste quelque chose, une petite équipe de gens épuisés qui se serrent les coudes face à l'adversité.

Ce rendez-vous pour un éventuel emploi, à quelques rues de là, m'a poussée à retourner sur zone. J'étais curieuse de voir ce qu'il en restait. Apparemment ce qui s'appelait autrefois "Foyer des lycéennes" et regroupait les filles des classes prépas de Paris (5), est à présent l'internat d'un seul lycée. Mais les bâtiments sont restés inchangés. Je n'y étais passée qu'une ou deux (ou trois ?) fois depuis. 

 

Trente ans plus tard, encore un chagrin. Mais mesurer ainsi le chemin parcouru, que la peine actuelle est bien moins forte que l'ancienne - sans doute car l'homme quittant s'est révélé méprisable par la façon dont il l'a fait -, que je ne suis pas entièrement seule, qu'il reste un brin d'amour à côté, que c'était plus du côté de la complicité d'écriture que ça se jouait, mesurer ça, m'a fait du bien. Je suis une fois de plus à terre, mais pas en danger. Et ma vie a de quoi occuper plein de soirées au coin du feu à d'éventuels petits enfants auxquels j'en raconterai les drames à l'italienne, parce qu'il m'en est arrivé de drôles, et de sacrés beaux arcs-en-ciel entre les averses de malheurs, et que certains malheurs quand on survit possèdent leur part de cocasserie.
Tout est plus dur à vingt ans. On n'a aucun passé sur lequel s'appuyer. On ignore que la mort peut venir sur nos épaules se percher, puis repartir, s'étant ravisée. On n'est pas pris(e)s au sérieux, même quand sérieux/euses on l'est.

 

Pour quelqu'un que la prédestination sociale offrait à l'usine en des postes subalternes, ou à un de ces emplois considérés comme féminins (comprendre : mal payés et d'obéissance), même si en ce moment c'est la panade, je ne m'en suis pas trop mal tirée. Et surtout c'était rock'n'roll : jamais un temps d'ennui. Et totalement Forrest Gump (6).

 

Alors ce samedi j'ai remercié je ne sais qui d'être toujours là et vaillante après plusieurs décennies (c'était tout, sauf gagné).  

Puis salué l'ombre de la moi de 20 ans, on s'est dit qu'avec les hommes c'était pas toujours ça, décidément, ce que c'est que de n'être pas blonde aux beaux seins, je lui ai présenté mentalement l'homme de la maison qui n'est pas un mauvais bougre, et aussi les enfants, parce qu'à la moi de 20 ans qui pensait qu'elle n'en aurait pas (plus d'homme de sa vie et quelques bizarreries de santé), ça lui aurait rudement remonté le moral de savoir qu'ils seraient là, et deviendraient de jeunes adultes très bien. Je lui ai présenté mes amis, ces fortes amitiés d'affinités que l'internet a permises, plus solides que celles d'antan même si elles pouvaient être belles mais qui venaient d'être collègues dans un même bureau, étudiants sur un même bancs, voisins qui s'entendaient bien et donc plus fragiles au gré des déplacements.

Oui, salué l'ombre de la moi de 20 ans en larmes à sa fenêtre, et la moi vieille, de la rue, a souri. 

Tu vas voir, petite, si la santé me reste, OK c'est déjà pas mal, mais c'est loin d'être fini. On va faire vieille dame indigne, ça va dépoter. Et ça éclaboussera de bonheur les amis, les gosses, l'éventuelle descendance, peut-être qui sait un vieux mari.

 

(1) Rétrospectivement je pense que ça aurait tôt ou tard constitué un ferment de discorde, je pense que cette évolution qui m'a été inévitable de devenir moins tolérante en vieillissant, parce que refusant que les femmes soient considérées comme des êtres de catégorie B, ça aurait fini par nous éloigner.

(2) Quelqu'un d'une intelligence supérieure, que j'admire et apprécie.

(3) Il me semble qu'à l'époque son accès était aussi restreint que celui du bois intérieur de la BNF.

(4) Il faut qu'un jour j'écrive un texte sur l'amie qui téléphone pour me demander si j'y vais, et moi persuadée de devoir refaire une année : Si j'y vais où ? Et elle : Ben à l'ESTP ! Tu es reçue, tu l'ignorais ? (et moi si persuadée que c'était foutu qui n'était pas même allée voir)

(5) Les garçons étaient internes sur place dans chaque lycée. À eux zéro temps de trajets, à nous : traverser parfois tout Paris pour rentrer. Y compris tard le soir après les khôles. 

(6) Le côté : J'ai pas tout compris mais ce jour-là j'y étais

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