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Le François président qui avait fait la même école que moi et ne s'en vantait pas

La fin toute simple d'une amnésie (il suffisait d'aller au supermarché en fait)

 

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La mémoire, généralement, ne me fait pas défaut. Je suis même pour les choses stupides et inutiles à la limite de l'hypermnésie : le nombre de chansonnettes des années 60, 70 et 80 dont je connais encore les paroles par cœur sans jamais les avoir apprises ni même appréciées, mais simplement parce que ça restait scotché me fait honte.

Pour autant je ne suis pas très physionomiste (j'ai le don d'accrocher ma mémoire à des éléments impermanents : typiquement me souvenir d'une personne en tant que femme enceinte (ce qu'elle ne sera plus si tu la croises un an après), ou des lunettes d'une autre, ou d'une couleur de cheveux ...). 

Et par ailleurs ma vie qui depuis environ 10 ans a essuyé quelques grands vents voire même deux ou trois ouragans (affectifs) et un changement professionnel formidablement brutal, a effacé de mon cerveau certaines données. J'ai ainsi perdu la mémoire de ce sur quoi je travaillais en entreprise les trois dernières années, je me souviens seulement que ça n'avait pas vraiment de sens, c'était la structure hiérarchique qui autogénérait des trucs à faire, perpétuellement urgents, mais c'était du boulot de Shadok, inutile au monde et sans enjeu technique (1). 

J'oublie aussi assez facilement le mal qu'on me fait, sauf si c'est particulièrement pervers (auquel cas je m'en souviens pour tenter de ne pas retomber ultérieurement dans de semblables filets) ou que ça porte tort aussi à quelqu'un d'autre et que j'aimais.

Ces oublis-là me semblent salutaires. Je les vis sans regrets.

Enfin arrivent depuis environ cinq ans, et peut-être aussi du fait de mon changement de vie ce que j'appellerais des amnésies d'âge : lorsqu'on connaissait quelque chose ou qu'on pratiquait une activité ou qu'on possédait certaines connaissances fines dans un domaine précis et que l'on n'y est pas retourné depuis fort longtemps, voilà qu'on oublie. Typiquement : la pratique d'un instrument de musique, d'une langue étrangère ou l'étude de la physique quantique. Je ne saurais même plus vous expliquer la théorie de la relativité, alors qu'à 16 ans, sur un tel sujet (qui me passionnait) j'étais capable non seulement de faire comprendre mais aussi de faire rêver. Ça vaut aussi pour ce qui est lié aux sensations. Parfois en très bien : j'ai oublié la souffrance que c'était d'accoucher, ne me souviens plus que des effets induits et que j'ai cru mourir et de l'étonnement qu'à un tel niveau de douleur on en ressorte vivant(e)(s). Parfois en triste, toute une combinaison de circonstances et d'ennuis de santés, m'ayant fait perdre la mémoire d'une part de très bon.

Dans ce lot-là figurent des goûts et des saveurs. Certains produits de mon enfance ont disparu. D'autres existent encore mais ont changé de goût, la production de base étant devenue très industrielle. Lait, beurre, fruits et légumes sont devenus plus difficiles à trouver si l'on recherche les vrais. Les fromages semblent n'avoir pas trop mal résisté. 

Je me suis rendue compte récemment que j'étais parvenue à cet âge où si mon souvenir intellectuel reste précis - je peux ainsi me rappeler avoir bu du Fernet Branca en 1978 chez la très vieille Grand-Tante Maria -, mon souvenir sensuel, gustatif, a foutu le camp depuis bien longtemps.

Pour certains aliments ou boissons, c'est très bien. J'avais ainsi oublié le goût du pied de veau, retenté l'été dernier, je crois que je n'aurais pas envie d'y revenir avant un moment (expérience culinaire étrange). J'ai oublié totalement le goût du Coca : je trouvais ça trop sucré, pas agréable, ne désaltérant pas. J'ai dû en boire la dernière fois en 1989 lors d'un voyage face aux traditionnels symptômes de turista. Je ne sais plus du tout le goût que ça a. 

Et j'en suis presque fière : pour parvenir à éviter cette boisson là il faut une constance presque religieuse. Une abstinence de teetotaler face à l'alcool.

Pour d'autres, j'en suis fort marrie. 

Il en allait ainsi de cet apéritif très français dont les réclames peintes ont bercé mon enfance. Elles dataient peut-être des années 50, il était sans doute déjà passé de mode alors que je grandissais. Mais voilà les bonnes vieilles publicités peintes, entre autre sur les murs de vieilles maisons de villages au crépi par ailleurs gris, avaient de la durée de vie. Il y avait ce jeu de mots inclus et qui me ravissait (2). Et puis surtout : les peintures allaient se nicher même sur les murs des tunnels entre deux stations de métro. Et j'éprouvais gamine la même fascination pour ce que je considérais comme un exploit que pour les bateaux miniatures dans les bouteilles. Comment était-il possible d'arriver jusque-là, de peindre à cet endroit-là (qu'enfant j'estimait totalement inaccessible), comment on peut construire le bateau à l'intérieur ? Preuve que le matraquage publicitaire paie, je n'avais de cesse que d'atteindre l'âge requis pour avoir le droit de goûter à la boisson tant vantée (3). Je me souviens donc bien de quelques fêtes de famille où j'en avais bu, trouvant le goût pas mauvais, plutôt bon. Et que je ne comprenais pas pourquoi on me disait de me méfier car ça me semblait très léger, et pas plus fort que le vin en tout cas (4). 

Seulement voilà, a déboulé alors la terrible mode du Kir, lequel a détronné au passage le Porto (que je n'aimais que dans le melon, pas tant que ça en dehors), et surtout s'est mis à exercer une sorte d'hémémonie absolue. Aux apéritifs des repas festifs non estudiantins, n'était plus servi que ça. Au prétexte que puisque le Crémant ou le vin blanc était débouché, tout le monde suivait.

J'ai donc perdu de vue mon apéritif des murs peints.

Devenue plus tard amateure de whiskies, j'ai fini par ne plus boire que lui du moins quand de bonnes bouteilles étaient proposées et sinon me laisser porter par l'offre - va pour le Kir, 15 ans plus tard : va pour le Mojito - et dès que ça pouvait profiter du fait qu'une excellente bière (sauf à Paris) reste bon marché.

Je crois que c'est en voyant un tag très réussi dans un tunnel de la ligne 13 - et me dire, tiens ils ont fini par supplanter les vieilles pub D... - qu'il y a environ un an et demi j'ai repensé à cet apéritif que j'avais jadis croisé, apprécié puis qui était tombé dans (mon) oubli. J'ai supposé qu'il n'était plus fabriqué. Et me suis prise à espérer que dans le vieux meuble bar d'amis de longues dates, ou un beau jour dans un vieux café j'en retrouverai un fond oublié qui me redonnerait la mémoire. 

J'en ai parlé à plusieurs ami(e)s. Les plus jeunes ne voyaient pas trop de quoi je parlais. Les plus jeunes mais cinéphiles se souvenaient des murs peints entrevus dans quelques "Tontons Flingueurs" (5).

L'une d'elles, que ma quête amusait, a cherché en ma présence sur l'internet pour découvrir très vite qu'il en était toujours produit, selon la même logique commerciale qui il y a plusieurs années (et pour mon grand bonheur, car là aussi j'avais perdu le souvenir de la saveur) a permis de redonner vie à l'Amer Picon. 

C'était moins drôle mais rendait le succès moins improbable. Fin à prévoir de l'amnésie.

Pour autant et depuis, pas un café (6), ni restaurant n'en avait. Ni un hypermarché dans lequel les circonstances m'avaient entrainées. Ni d'autres magasins plus réduits et spécialisés. Ce vieil apéritif semblait bel et bien tombé en désuétude.

Voilà que ce soir, dans la petite ville normande, en l'un de ses magasins où nous allons rarement (en bons parisiens qui prennent peu la voiture - il est excentré -) j'en ai trouvé une bouteille. Même pas cher.

J'ai donc liquidé ma mini-amnésie et retrouvé ce goût amer mais parfumé (moins amer que le Picon, beaucoup moins), vieux vins, vieilles écorces, quelque chose qui sent bon l'antique troquet ou le coin du feu. Je ne (re)deviendrai pas forcément amateure, je bois peu et préfère donc me réserver pour les whiskies rares ou certains fins calva, mais je suis heureuse d'avoir réactivé ma mémoire.

Puisse 2014 marquer aussi la fin de celles de mes amnésies qui ne sont pas souhaitables ni souhaitées.

 

(1) Les premières années de mot boulot alimentaire, je retirais quand même quelques satisfactions de solutions trouvées à des problèmes techniques pas tous faciles et quand je revois certains programmes (car c'était du temps où l'on imprimait) je suis assez espantée du niveau de certains.   

(2) Mon appétence du calembour date du berceau. J'ai dû être une enfant éprouvante.

(3) Dans ma famille le credo était : pas d'alcool tant que tu n'as pas achevé ta croissance. Quelques entorses avec les vins italiens que les oncles allaient chercher dans de magnifiques damigiana et un peu de champagne lorsque quelque chose devait être fêté. Comme je n'étais pas rebelle pour ce qui me semblait soluble dans la patience (il y avait déjà suffisamment de combats à mener comme ça), j'attendais donc patiemment mes 18 ans avec une liste mentale des choses qui avaient éveillé prématurément ma curiosité.

(4) Au début seule la bière m'étourdissait mais parce que j'en buvais avec mon premier amour (c'était lui, l'effet) - assez vite plus du tout (il m'avait quittée) -. Ce n'est que très longtemps plus tard que j'ai compris que j'avais une forme d'imperméabilité aux effets de l'alcool. J'ai traversé toutes les fêtes d'une carrière étudiante à me demander en voyant les autres se comporter étrangement, mais qu'est-ce qui leur prend ? Je croyais jusque-là que les seuls effets de l'alcool étaient de rendre globalement les femmes un peu plus bavardes et certains hommes soudain violents. Mon naturel étant passablement déjanté, je profitais des fêtes pour me laisser aller et dans ces moments-là ça ne surprenait personne, mais je n'étais pas ivre, seulement moi-même sans retenue. C'est en lisant "Le club des incorrigibles optimistes" de Jean-Michel Guenassia que j'ai enfin vraiment compris. 

(5) Lequel n'en comporte pas car c'est une marque italienne qui sponsorisait. Et que l'on voit dans des moments parfois inattendus.

(6) Comme quoi contrairement à ce croi(en)t d'aucun(s) je ne vais pas si souvent au café. 

PS : Véronique, merci !

PS' : Et grâce à ces retrouvailles vous avez échappé à un billet un tantinet moins léger sur les morts de Normandie.

PS" : Et merci à Jean-Marc qui me fait suivre ce lien grâce auquel je sais désormais que j'ai avec la reine d'Angleterre un point commun et que j'ai donc une alliée pour sortir ce charmant apéro de l'oubli ;-) 

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