Vieille école (mon côté)
Devinez quel temps

Je tu il / elle nous (vous ? ils / elles ?)

 


6a00d8345227dd69e2015391573eab970b-800wiC'est ce message du 7 novembre 2003, qui disait "N'as-tu jamais pensé à rassembler ce que tu écris ?" et que ça pourrait dessiner quelque chose, qui a marqué le début de la fin de ma première partie de vie.

 

Ce que j'écrivais à l'époque : des scènes de rue, de vie, la banlieue et aussi un peu Paris. Je n'y étais pas, j'étais dans ces petits récits comme une caméra qui enregistre et restitue, même si une pointe d'humour trahissait l'humain. De novembre 2003 à février 2004 et alors que je bossais comme cadre à temps presque plein et que les enfants n'avaient que 13 et 8 ans j'ai passé de gros morceaux de mes nuits à rassembler, organiser, fournir un petit manuscrit à qui me l'avait suggéré ainsi. Et c'est alors que "Poils de Cairotes" de Paul Fournel est sorti : mieux écrit, et portant sur une ville (Le Caire) qui pouvait intéresser le lecteur francophone bien plus que mon petit Clichy à l'exotisme réduit, mais vraiment pour le reste même veine d'inspiration. J'arrivais trop tard. L'amie qualifiée à qui j'avais passé le manuscrit ne m'en a plus reparlé malgré qu'elle avait aimé. Et puis de toutes façons la vie m'a poussée vers d'autres travaux (comme d'être béta-lectrice sur "Les trois médecins", ce qui fut une expérience formidable, mais d'autres choses aussi), puis mon père a eu son été d'agonie, je me suis battue pour ne plus bosser qu'à mi-temps, que j'ai utilisé aussitôt pour être de tout mon cœur et mes heures disponibles dans le comité de soutin à Florence Aubenas et Hussein Hanoun, tout en écrivant "Sans nouvelles", un billet par jour avant minuit, jusqu'à ce qu'on les libère.

J'étais jusque-là incapable d'écrire en "je", seulement d'écrire à la neutre. Mais ce récit nécessitait d'être incarné puisqu'il fallait sensibiliser qui lirait à une situation affective - je voulais de façon très volontariste me démarquer des discussions politiques sur le rôle des journalistes, aller ou non en zones de danger -. Donc je me suis forcée au "je". C'était un "je" qui avait été moi, mais 17 ans plus tôt.

Après, et même si je continue à le trouver inélégant (de son et de trop la ramener, donner l'impression de se placer au centre), il s'est installé. La plupart du temps, il est plus franc : puisqu'on écrit rarement sans se mettre du point de vue de l'un des personnages, autant l'avouer clairement. 

Il y a eu l'été 2005 l'expérience formatrice de "l'Hôtel des blogueurs" : tenir un personnage, qui lui aussi dit "je" presque par fait de cahier des charges du jeu, mais très loin de moi-même et auquel il arrivait des péripéties suggérées par les autres mais que j'ai accueillies, sinon ce n'était pas drôle, que je n'aurais jamais cru être capable d'écrire. Je ne remercierai jamais assez Kozlika et tout ceux qui furent de l'aventure. À la fois pour les progrès induits, et pour l'amitié et être venus au bon moment, m'avoir évité une dangereuse décompression post-aventure militante victorieuse (1) ; d'autant que je retrouvais ce job qui ne m'allait pas et dont désormais je débordais : la blouse grise mentale que j'endossais pour parvenir à traverser les journées de bureau était devenue trop étriquée. De partout les coutures craquaient.

A déboulé alors cette année en enfer où tout s'est mis à mal aller en même temps et où j'ai cru perdre mon bien-aimé, ma fille, la santé, le boulot (je n'attendais que ça sauf qu'il y avait un appartement à payer alors c'était prématuré) où j'ai perdu, et là vraiment, la presque sœur, la grande amie, et si brutalement sans pouvoir le piger, que tout s'en est trouvé ébranlé. Ma place à tenir debout dans ce monde. Plus rien n'avait de sens. L'amitié était mon mur porteur, il venait d'être pulvérisé.

J'écrivais alors les "Petites nouvelles d'Italie", pour la plupart à la 3ème personne (histoires dont j'avais été un témoin immobile ou que l'on m'avait rapportées), certaines à la 1ère (quand j'avais joué un rôle, enfant, en "pour de vrai"). Le danger encouru, la confiance massacrée les a plombées au noir. J'ai tenté coûte que coûte de prolonger l'écriture mais leur ton n'allait plus. Elles n'étaient pas, au départ censées être amères ni porteuses de graves tragédies.
J'ai écrit par ailleurs à titre presque professionnel pour un blog en anglais qui parlait de la vie à Paris et de ce qu'on pouvait y visiter, ça plus "Traces et trajets", plus le boulot, plus d'essayer de cesser de pleurer, et d'aimer qui restait à aimer, ça m'occupait en entier.

L'écriture sur blog permettait (permet toujours) de travailler les points de vue. J'y ai mis en ce temps-là pas mal de "tu" en adresse à l'amie disparue. Il aura fallu une rencontre épistolaire en septembre 2007, croiser Siri Hustvedt en juin 2008, un si beau début d'amour entre août 2008 et mai l'an d'après, et qu'enfin je me libère du job qui me permettait de gagner ma vie mais en me la bousillant, pour que je reprenne pied et retourne à mes projets, lesquels entre temps avaient évolués.
Le métier de libraire et dans un lieu étrange et merveilleux d'un quartier si bizarre, m'aura ensuite permis de subvenir en partie à mes besoins. Mais il était, là où c'était, un peu trop physique pour me permettre d'avancer en même temps dans la part d'organisation et de conception de l'écriture. J'ai accumulé sur la période un monceau de matière première, textes et notes épars. De quoi sortir quatre entités distinctes. Ma bataille actuelle, un chagrin plus tard et qui m'a à nouveau fait redégringoler en bas de la colline, est celle du travail d'articulation des pièces entre elles, de corrections, d'homogénéisation des niveaux d'écritures et des tons. Je sais que quand je perds l'humour j'écris chiant. Et quand je perds l'amour je perds l'humour ; au profit de noir sombre matinée d'une ironie grinçante qui certes peut séduire certains, mais que moi-même je n'aime pas. Je suis capable de produire ça. Mais ça n'est pas moi.

Il n'en demeure pas moins que ce dernier chagrin, curieusement me laisse entre les pattes d'un "tu" que je ne me connaissais pas - il n'existait pas même dans ma tête, je me souviens très bien de cette incapacité-là -, le "tu" autoadressé, de bien des textes littéraires, et du bon "Docteur Sachs", un "tu" qui en tant que lectrice m'a longtemps agacée. Je crois qu'il correspond au fait que cette ultime peine, et qui au vu de mon âge est sans doute la dernière dans sa catégorie, me laisse détachée de tout, distante, y compris de moi-même car j'ai vraiment aimé et me suis sentie, au vu de la fin, flouée. Et que je m'en veux d'avoir fait preuve de tant de naïveté. D'où que je me suis, pour survie, éloignée très vite de la personne que j'étais il y a encore six mois. Mais que comme on ne peut tenir à ce point amputée - c'est peu dire que celui qui est parti comptait-  j'ai ce recours au "tu" pour rester un brin unifiée. Au moins le temps que de nouveaux appuis aient repoussés. Ou qu'un ancien ait enfin décidé de prendre pleinement sa place et d'arrêter d'être celui sur lequel je ne peux compter.

Peut-être que le roman "Confiteor" qui me prouve que l'on peut passer d'une adresse à une autre sans pour autant perdre le (bon) lecteur et que j'ai lu au pire du chagrin, quand tout tangue autour de soi et que l'absence de qui nous a quitté(e)s semble insurmontable, a laissé son empreinte. Le "tu", finalement, va bien. Et peut se tisser de "je".

À présent que bon an mal an je dispose enfin de toute la pallette, je souhaite y adjoindre l'énergie et le temps et enfin déboucler ce qui doit l'être. C'est compliqué, c'est (financièrement) risqué. il faut que je tienne le coup affectivement et que j'accepte d'oublier ce(ux) qui manque(nt) et de vivre sans. Ça reste jouable tant qu'aucune nouvelle mauvaise péripétie ne vient s'en mêler. C'est dire si c'est fragile et s'il me faut faire vite.

Restera quoi qu'il advienne cette double perplexité : pourquoi faut-il que ça soient ceux qui me tendent la main et me font le plus progresser qui m'enfoncent ensuite et me laissent désespérée (mais pour des raisons affectives et non le travail en lui-même, du moins pas que je sache) ? Pourquoi ne suis-je capable d'acquérir des niveaux, des registres d'écritures différents qu'à coup de tragédies plus ou moins intimes dans lesquelles je me trouve embarquée ? 

Work and see.

[photo : une to-do list de juillet 2010 retrouvée en septembre 2011.]

(1) J'imagine qu'il en est de même pour ceux qui participent à un tournage exaltant, après tout le monde se disperse et si l'on n'a pas une vie intéressante vers laquelle retourner, un amour à retrouver, des enfants petits qui nous ont manqués, une passion toute personnelle à laquelle à nouveau se consacrer, c'est une période de dépression post-exaltation, jointe à l'épuisement physique du trop d'intensité qui a précédé.

PS : Et je ne remercierai jamais assez ceux qui m'ont aidée et celle qui m'aide très concrètement ces derniers temps, en m'ayant en particulier évité une erreur de choix professionnel qui m'aurait sans doute encore davantage éloignée de ce qui est devant être fait. Si un jour enfin je m'en sors, ça aurait été un sacré boulot d'équipe. 

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