Terribles sensations de mondes parallèles (et encore je suis au calme, privilégiée)
Where's Ottawa ?

Si je ne fête pas mon anniversaire ça n'est pas par coquetterie (ça ne m'avait pas même effleuré)

 

Un grand ami à qui je racontais tout à l'heure la sinistre conjonction familiale de l'année (1) et qu'heureusement que je n'avais pas prévu de fête malgré ma dizaine franchie d'années car elle aurait alors été probablement annulée (et en tout cas sans cousins), se moquait sur le thème Je ne croyais pas que tu faisais partie de ces femmes qui ne fêtent plus leur anniversaire par coquetterie.

Il est vrai que de par mon histoire familiale il fut souvent très discrètement fêtée : ma mère n'a pas encore fini de me reprocher les conséquences (pourtant bien légères) de la seule grande fête qui fut organisée enfant avec mes amis, pour mes 10 ans. On s'était amusés comme des fous. Oui mais les amis avaient sali. Je crois que les années d'après je n'ai pu en inviter que deux ou trois et des filles, et sages. Puis c'était l'âge des booms et avec les parents que j'avais, malgré le sous-sol qu'avait le pavillon, il n'en était pas question. 

Par la grâce de mes cousin(e)s j'ai eu un lot d'anniversaires heureux : certains habitaient la région parisienne et faisaient volontiers le déplacement vers la lointaine banlieue où logeaient mes parents. Des oncles et tantes, parfois, venaient également. Pendant plusieurs années les anniversaires furent donc des fêtes de familles et plutôt heureuses - j'aime mes cousins, ils m'apprenaient plein de choses (en musique, notamment, et en littérature), on rigolait bien, même si la mésentente de mes parents gâchait parfois la fête -. Puis les cousins ont eu des enfants et peu à peu il est devenu compliqué de rassembler tout le monde : les seuls qui y parvenaient car ils disposaient d'une grande maison et d'un vaste jardin étaient mon oncle Étienne et ma tante Geneviève. Il le faisaient aux 15 août, un repas champêtre, un peu comme dans les tableaux des pré-impressionnistes, avec nappe blanche et danses à la fin. Avec le futur père de mes enfants nous nous étions installés en couple. Peu à peu mes anniversaires ont pris une tournure de fête en deux temps : avec mes parents, ma sœur et son homme, souvent le dimanche midi et une petite fête le samedi soir avec deux ou trois couples d'amis, nos appartements successifs n'étant pas vraiment grands. Ma mère assurait le repas dominical. Je m'occupais de celui pour mes amis. On a continué quelques années ainsi même après la naissance des enfants et une bien plus faible appétence pour les fiestas : boulot, métro, marmots, dodo nos batteries corporelles manquaient d'énergie. 

Mon oncle Étienne est mort au mitan des années 90, la famille ne s'est plus vue que de façon sporadique et par petits bouts. Ma sœur et sa petite famille sont partis vivre en province, ça ne facilitait pas de se voir. 

Les gens s'éloignaient.

En 2003 j'ai commencé à écrire, et ça a été comme le début de la fin des haricots. Le temps personnel s'est trouvé englouti, la maison, que plus personne ne tenait a commencé sa transformation en cagibi géant, des livres se sont mis à déborder des Billy pour pousser directement à même le plancher. 

Au printemps 2004 mon père est tombé malade, a agonisé tout un été (2), est mort au début de l'automne. 

Mon anniversaire venait trop près après. Ni en famille, ni entre amis, je n'ai eu le cœur, ni trouvé la force de fêter. Peut-être que si quelqu'un m'avait vraiment aimé il aurait pris le relais, mais ce n'était pas le cas. Ou pas assez. Le fait que j'écrive déplaisait. 

L'automne 2005 a marqué le début de ma saison en enfer, je l'écris sans référence, l'ai ressenti ainsi. Ne serait-ce que parce que ma fille allait fort mal, je crois que fêter ne nous a pas effleuré. J'ai dû préparer un gâteau, souffler en présence de mes enfants et leur père les bougies, rien d'autre.

En 2006 j'étais KO de l'année 2005/2006. Alors rien. Et l'appartement ne pouvait plus abriter aucune invitation, de toutes façons. J'écris dans la cuisine, la table de la cuisine était devenu une table bordélique de bureau. Elle l'est encore, malgré, fin 2008 début 2009, un mieux. 

Le plis s'est trouvé pris de ne plus rien faire, si ce n'est un gâteau, les bougies, et encore pas tous les ans. En 2008, si, le père de mes enfants nous a accordé un très très bon restaurant et le fiston a enjolivé la fête de son humour si pétillant que le champagne nous fut offert.

Il y avait la "cheftaine scoute" dans mes dernières années "d'Usine" qui décrétait qu'au jour de nos anniversaires (nous étions trois dans son équipe) c'était restaurant obligatoire, les trois autres invitant la personne dont c'était l'anniversaire et elle qui offrait le vin, si je me souviens bien de ces séances de torture sociale. Elles ont sans doute contribuées à mon découragement d'organiser, à ce que je crois que si je faisais quelque chose d'autres gens à leur tour, même si pour de tout autres raisons se sentiraient obligés. Je ne voulais pas faire subir à d'autres ce que je subissais.

 

J'ai eu droit à une jolie surprise lors d'un anniversaire de mon ami Kozlika qui n'avait pas oublié qu'après minuit de son jour à elle c'était le tour du mien. C'est un très beau souvenir, d'autant plus que j'avais moi-même oublié mon tour. L'an passé, j'ai voulu rompre le mauvais sort : avec l'accord de mon patron et sur une proposition de date attentionnée de la part du principal intéressé, il était prévu que celui qui comptait de près vienne au jour J dédicacer son nouveau roman dans la librairie où je travaillais. Peu de temps auparavant, il a pris prétexte d'une grève pour finalement ne pas bouger. Entre temps il a disparu de ma vie, ou plutôt m'a sortie de la sienne, et la librairie a fermé. S'il s'agit d'une malédiction, elle est bien tassée.

 

Comme je croisais cette année une dizaine, que j'en suis super-fière (jamais je n'aurais cru arriver jusque-là, j'étais une enfant si fragile et une jeune femme si souvent alitée), que c'est une grande victoire pour moi, j'avais songé à quelque chose d'ouvert, louer un local, faire appel à un traiteur, ou bien à de bonnes volontés. Mais le chômage a mis fin à toute vélléité de dépenses, le chagrin rarivé a aspiré toute énergie. J'ai vaguement songé à un restaurant où chacun paierait par exemple les boissons et moi un plat collectif général. Une amie a organisé ça pour une autre amie l'an passé et ç'avait été une formidable soirée. Mais même cette option séduisante était devenue trop chère, et dans l'épuisement trop compliqué. Pas la force de convaincre celui qui partage ma vie quotidienne. Ni le propriétaire du restaurant potentiel. C'est difficile de trouver qu'on vaut la peine de son propre effort quand celui-ci coûte énormément.

 

Je continue à préparer au moins un gâteau pour les anniversaires de ceux de ma famille. Mais je n'ai plus le courage d'en faire autant pour les miens. J'ai reçu le financement du séjour au festival d'Arras en cadeau généreux de la part de mon mari et qu'il a pris des jours de congés dans une période peu favorable, l'ai rendu effectif grâce aux conseils (et à la "bourse d'écriture" ;-) ) d'une amie attentionnée, ai reçu comme chacun de ses membres mais avec une rapidité extrêmement secourable une subvention du ciné-club dont nous faisons ma famille et moi partie. J'ai pris des cartes nominatives pour la durée du séjour et établi un programme très orienté sur les films d'Europe et du Monde Entiers. Le seul qui aurait pu le faire pour moi n'était plus là depuis cinq mois. Parce qu'en plus d'être sujette à la malédiction de la fête submergée, je suis atteinte du syndrome malencontreux du grand amateur.

La fête a été les films. La fête a été de n'y être pas seule (ah cette différence subtile entre alone et lonely qui manque au français). La fête a aussi été de retrouver sur place par une magie d'agenda (3), un ami que je n'ai pas l'occasion de voir si fréquemment que ça. Compte tenu de la période difficile, c'est déjà beaucoup, presque un peu miraculeux.

Et puis il y a tous les messages, les petits cadeaux, les attentions des amis, malgré qu'ils ne soient conviés à rien de réjouissant. Cette année j'ai été particulièrement gâtée. À mon retour m'attendait une pile de courrier. C'est moi qui n'étais même pas là pour répondre à temps !

 

Je ne désespère pas de sortir, peut-être pour mes cent ans, de cette malédiction qui me colle aux semelles, de ne plus pouvoir prévoir rien d'un peu joyeux en tout cas en cette annuelle occasion, sans que survienne une rupture, un décès, un empêchement majeur ou au moins un gros ennui (4), ou l'une ou l'autre grave maladie. Qui sait si cet étrange sortilège ne date pas de ma naissance même, qui précédait de trop peu l'assassinat spectaculaire d'un président des États-Unis. Qui sait si lorsqu'on est né dans une famille dysfonctionnelle et qu'on n'a pas réussi à faire vraiment mieux (un peu quand même ?), ce n'est pas inévitable de ne pas pouvoir faire d'un jour calendaire lié à notre arrivée une fête, ou presque jamais.

 

  

(1) L'enterrement d'une de mes tantes qui tombait le même jour que mon anniversaire. On choisit fort peu de choses au fond dans la vie. 

(2) Et là j'ai peur que ce gouvernement pour lequel j'avais voté entre autre pour cette raison-là soit en train d'enterrer ses belles promesses de campagne sur la fin de vie décente et choisie.

(3) Seul contre nombre de ses collègues, le petit dieu des livres continue de m'accorder ses grâces. Il a fait ;-)  qu'était invité dans la même ville et aux mêmes dates, un ami qui n'habite pas tout près et que j'étais heureuse de revoir, plus côté livres que côté cinéma.

(4) C'était devenu une plaisanterie récurrente avec mes collègues du temps de "l'Usine" : je pouvais être certaine qu'une tuille informatique ou une méga-urgence venant des très très grands chefs à plumes allait nous ou me tomber dessus ce jour-là. Et que je risquais soit d'avoir des ennuis soit de rentrer tard chez moi.

 

PS : J'ai volontairement omis les mentions de décès survenus au fil des ans dans ma famille paternelle ou plus éloignée ou d'anciens professeurs bien-aimés, de collègues assez proches ou d'amis, des déplacements faits pour des enterrements, ou des non-déplacements car pas possible matériellement, mais qu'on y pense quand même au lieu de se sentir d'humeur à festoyer. Toujours à cette même date ou assez près. Lot des orées d'hiver ? Question de climat ?

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