Sous l'égide de Jerome
Dialogue au dîner

Intéressante équité

 

Fatiguée et pas très en forme, j'accuse un peu le coup de tous ces mois sans (sans Celui qui, sans travail salarié, sans assez d'argent, sans éléments vraiment réjouissants) et de l'abord de la saison froide dans ces conditions, je tiens cependant à parler de la pièce que je viens de voir, en la douce compagnie d'amies (c'est si difficile d'organiser des sorties en groupe, et si agréable quand on y parvient : pouvoir ensuite boire un coup ou manger en devisant du spectacle ou d'autres, ne pas rentrer directement sous le coup d'une émotion trop forte ou d'une pure déception). Je sais en effet que si je ne le fais pas immédiatement je n'en trouverai plus l'énergie ou le temps. C'est reparti d'écrire fort, en ce moment. J'ai décidé de ne pas tenir compte de mon problème de couleur sombre due aux circonstances subies. Si je dois attendre que l'existence m'accorde assez de bonheur pour écrire dans ma veine d'humour idéale, je vais mourir avant d'être parvenue à boucler quoi que ce soit (en dehors des blogs s'entend). Du coup entre l'hiver naissant et cette relance d'un rythme de travail, et mon apprentissage du croate par comédie interposée, c'est l'épuisement. 

Il s'agit de la pièce d'Éric Reinhardt, Élisabeth ou l'Équité, qui se joue actuellement au théâtre du Rond-Point. 

Une société française, filiale d'un groupe américain dominé par les fonds de pension qui le détiennent de fait doit fermer au moins une usine. La DRH tente de faire son travail avec une pincée d'humanité et de connaissance des contraintes locales que ne comprend guère le PDG américain et que le patron de la filiale française souhaite utiliser seulement tant qu'elle servira ses intérêts personnels. L'un des syndicalistes est particulièrement pugnace et compétent. Et tout ce petit monde va se livrer bataille sur fond d'enjeux financiers et sociaux avec des points de vue que tout oppose mais pas tout le temps.

Autant prévenir : c'est un peu long (2h20) (1) et rien n'est fait à part les accents français attendrissant d'Anne Consigny et Benoît Résillot lorsqu'ils parlent anglais et une scène de traduction touistée vers la fin, pour nous détendre. La pièce ne cherche pas à séduire. Seulement à nous laisser comprendre certains fonctionnement typiques de notre économie. Ce n'est pas pour tout le monde (d'ailleurs quelques personnes qui s'attendaient peut-être à davantage de caricature ou de fantaisie sont parties avant la fin). En revanche c'est bigrement bien joué (Anne Consigny à part sa maigreur inquiétante (2) est remarquable en DRH capitaliste non tout à fait dépourvue de cœur et d'éthique, mais très ambitieuse et quand même humaine ; DJ Mendel est convainquant en diable en patron américain que la France afflige, et Gérard Watkins est plus vrai que nature en syndicaliste convaincu, loyal mais roué, vulnérable mais volontaire ; pour ne pas parler des seconds rôles qui sont tous parfaits), terriblement bien vu, fin, ciselé.

Pendant presque 20 ans j'ai travaillé au sein de la direction des ressources humaines d'une grosse entreprise et même s'il n'y avait pas d'usines à gérer, et que mon travail était purement technique, j'ai assisté en direct à des jeux de pouvoir, des préparations de négociation, des dialogues et discussions et belles saloperies (des loyautés aussi, je ne veux pas noircir) très proches de celles que la pièce décrit. Et du déchaînement médiatique aussi, la pression que ça peut mettre.

Je rentre donc avec la satisfaction d'avoir vu une œuvre qui porte à la connaissance d'un public plus large les coulisses d'un monde du travail malmené. Le propos de la pièce est plus optimiste - si chacun des gens de pouvoir y met du sien on peut à l'intérieur même de ce système respecter les personnes et faire des profits - que mon avis personnel. Mais pour cette raison même il peut, qui sait, pousser à réfléchir des gens qu'un discours plus radical eût braqué d'entrée. 

Belle pièce donc, à voir ; pour les spectateurs de bonne volonté.

J'oubliais : la mise en scène de Frédéric Fisbach (lequel joue également le rôle du mari de la DRH) est parfaite, peu de décors mais qui évoquent d'emblée ce qu'ils doivent, les lieux et dates qui s'affichent en début de chaque séquence, les acteurs qui aident aux déplacements d'objets et parfois participent à la marge d'un moment. Il y a là une forme d'intelligence de la grammaire théâtrale qui fait du bien, une inventivité abordable, une excellence sans excès. On a envie de remercier.

 

PS : Le dossier de presse.

(1) En même temps j'ai beau réfléchir, tout étant parfaitement cohérent et certaines nuances indispensables à la qualité de l'œuvre (oui ça irait plus vite si on brossait de chaque protagoniste antagoniste un portrait simpliste de type Méchant / Bon), je ne vois pas ce qui pourrait être élagué sans modifier l'équilibre général.

(2) J'ai passé une partie de mon temps à me demander comment elle faisait pour tenir sur les chaussures à talons aiguilles qu'elle portait presque en permanence puis à me demander comment elle faisait pour tenir tout court. Ça parasitait un tantinet. Et puis je trouve qu'elle ressemble à quelqu'un (mais ça, c'est une tout autre histoire) (et qui ne trouble que moi).

 

 

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