Comment j'ai pu craindre un instant d'avoir changé de sexe mais non j'ai seulement rajeuni
Papelitos

Indésirable (rêve heureux (ou très malheureux))

Note en double tu

 

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C'est une réflexion que tu as faite en te levant avec peine "Tu as de la chance, tu restes à la maison" qui m'a engendrée ce rêve de rendors après une triste première pensée :

depuis que le froid est tombé, même si pour l'instant il n'est pas excessif, je ne cesse d'être soulagée de n'aller point travailler, submergée de fatigue, ou de douleurs physiques, ou après des accès nocturnes du palud du chagrin, ou des bouffées de peine qu'un emploi de bureau rendrait ingérables (je désteste ce mot mais il s'agit bien de ça). En même temps je sais que si j'étais en librairie, comme jusqu'à il y a peu à Livre Sterling, je tiendrais sans problème, heureuse et motivée, contente d'employer mon corps à un travail physique. Simplement je serai trop fatiguée pour écrire après.

 

*        *        *

Je me réveillais dans notre lit que tu avais laissé. Il était plus tard que je ne le croyais, d'ordinaire nous nous levions en même temps, et tu étais probablement déjà parti accompagner à son lycée le plus jeune des garçons. Il faisait froid mais grand soleil, ce qui, rare en cette pluvieuse saison, méritait un salut. Nous devions faire souvent l'amour et bien, je me sentais comblée, sans ce vide vertigineux qui depuis bientôt huit ans si souvent me tenaille. J'enfilais un de tes pulls et descendais à la cuisine après un bref passage aux toilettes de la salle de bain, que j'ai toujours préférées à celles du premier. Nelson me faisait fête et les chats, courtois, venaient me saluer. J'avais une pensée, comme toujours, pour Nina.

Je déjeunais en paix. Scrambled eggs, café,
jus de fruits frais, pain grillé. Pasta speculoos
crunchy que tu n'oubliais jamais de m'acheter.
Tout était propre et calme.  6a00d8345227dd69e2019affc05e1c970d-800wi

 J'ai mis sur la platine un vieux vinyl de Mal Waldron, celui que tu m'avais fait découvrir rue du Zodiaque et qui était resté, sans doute pour cette raison, mon vraiment préféré. Déjà les mots venaient. Le stagiaire (1) sans doute n'allait pas tarder, ni toi sans doute, qui profitais parfois de la sortie matinale obligée pour faire quelques courses, du pain frais (2).

Je prenais une douche rapide, pestant un peu contre la vétusté relative de l'installation, c'est un peu la malédiction de la plomberie anglaise. On s'y fait. Puis j'allais dans notre bureau, ma place face à la porte avec la fenêtre sur ma droite, la tienne inchangée, et me mettais à travailler. J'avais toujours le MacBook Air offert par les amis, et parfois m'installais, surtout quand tu souhaitais être seul, sur la table de la salle. Mais pour démarrer au matin je préférais la pièce prévue pour. Et quand nous étions deux c'était plus stimulant. Un regard, un sourire, et nous repartions dans notre concentration. Seule me gênait parfois la sonnerie du téléphone qui concernait le plus souvent la maison d'édition.

D'ailleurs il sonnait. C'était un journaliste pour une interview (de toi) en flamand. Je répondais sans effort de mon néerlandais scolaire mais opérationnel afin qu'un rendez-vous puisse être pris ultérieurement.

Le réveil est venu de ce que j'ai cru à un coup de fil en vrai. C'était bien mon téléphone. Pour un texto de mon meilleur ami concernant un concert ultérieur potentiel. Providentiel, il m'a raccompagnée en douceur dans la vie d'ici. Mes jambes, et la hanche gauche étaient douloureuses. Je devais sans tarder affronter la douleur, sans doute qu'une fois levée tout rentrerait en place, une gêne courbatue plus qu'une souffrance aigüe. Tu es revenu de chercher du pain frais. Je suis parvenue à venir t'embrasser. Puis la journée était lancée : je devais écrire, à toute blinde, et ranger. Écrire sans attendre que quelqu'un me soutienne. Écrire sans attendre de n'avoir plus de peine, d'avoir trouvé la paix. Car il est vraisemblable qu'elle ne survienne pas, ou reste si incomplète. Indésirable, je n'ai pas de place au monde, n'en aurai sans doute jamais. Toujours trop quelque-chose ou pas assez. Déclassée ou surclassée. Trop intelligente pour ma condition. Pas assez pour m'en arracher. Trop moche, pas assez blonde pour séduire ou garder (4), pas attirante, tu me l'as dit, je le sais. Et un peu vieille, désormais. Le temps presse. Je dois avancer. J'ai enfilé un de tes pulls. Ils sont trop grands mais ils sont chauds. Sur son portrait du mur, l'ami Jerome me souriait (3). Tu m'avais dit qu'il passerait. J'avais hâte de ces retrouvailles même si c'était (surtout) pour travailler.

J'ai songé à Krešo Mikić, le mystère résolu, cinq ans après (cinq !) de la silhouette semblable. Je finis toujours par comprendre. J'y mets trop longtemps. Y être parvenue m'a donné cependant le morceau de courage manquant.

 

(1) qui travaillait pour quelques mois dans les bureaux du sous-sol pour ta maison d'édition.

(2) car ma présence avait quand même à la marge modifié quelques habitudes

(3) Le portrait d'en vrai n'est pas très riant. C'est amusant.

(4) Je suis toujours quittée pour une femme aux cheveux teints, à croire que l'homme occidental a l'érotisme monochrome et très standardisé (Florence A. a donc raison)

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