Perhaps
Au sujet des violences faites aux femmes (et par extension à tout groupe minoritaire supposé moins musclé)

Une colère que je n'ai pas (mais peut-être devrais-je ?)

 

Aujourd'hui a fait grand bruit sur l'internet une émission piteuse de type caméra cachée dans laquelle un jeune homme que l'on pourrait estimer suffisamment bien de sa personne pour n'avoir pas besoin d'avoir recours à d'aussi grossiers subterfuges, voler des baisers prononcés à de jeunes et jolies (1) inconnues après les avoir sommairement abordées.

Ce qui m'embête c'est qu'en parler, même pour signaler que c'est plus qu'incorrect, carrément méprisant, c'est lui faire de la réclame, peut-être qu'il se fera virer de ce boulot-là mais que ce brin de notoriété conquis d'une façon pourrie lui servira de tremplin vers d'autres aventures. 

Je n'aimerais pas être sa mère. J'aurais honte.

Mais bon, il y a plus grave, me disais-je, et puis le type n'était pas en mode grosse brutalité, il semblait possible de lui coller en retour de tentative le bourre-pif qu'il méritait.


Puis j'ai lu ce billet écrit par une jeune femme que je ne crois pas connaître (2) :

Cette colère qui ne s'éteint plus

J'ai été émue. Et j'ai pris conscience d'un truc : que moi aussi, aussi peu jolie et sexy que je sois et la plupart du temps équipée en sportive, j'en avais connu à la réflexion pas si peu souvent que ça du harcèlement de rue. Que peut-être mon opinion était en train d'évoluer sur ce sujet.

Qu'à part deux ou trois fois et toujours des matins à des heures et des trajets d'aller au bureau, en plein jour dans des quartiers plutôt réputés calmes et bien fréquentés, je ne l'avais tout simplement pas perçu comme tel.

Deux fois seulement j'ai dû faire usage de ma force pour m'en défendre dont une qui me laisse fière (j'ai balancé sur le quai un tripoteur de mes fesses, sous les yeux de ses acolytes en attendant juste l'instant avant que les portes de ne ferment - nous étions dans une rame de métro -. Il s'est trouvé tout con à nous regarder repartir, je n'ai pas eu un seul regard pour ses complices qui jusqu'alors se marraient et soudain regardaient leurs pieds, je suis allée m'adosser un peu plus loin, comme si de rien n'était, ignorant les quelques rires soulagés d'autres passagères). 

Plusieurs fois j'ai joué les emmerdeuses quand j'avais un doute si des types étaient en train de gêner une fille ou pas. Généralement poser d'un ton courtois la question : Euh vous êtes ensemble ou pas ? suffit à décourager ceux qui sont seulement de gros relouds. Après il faut être capable de pouvoir faire face à toute réaction ... dont celle de se faire engueuler par les deux (certains ont des modes d'expression fort étrange de leur amour).

Très souvent, parce que je ne me considérais pas comme une cible possible, j'ai mis si longtemps à capter qu'il s'agissait de ça, que ça en rendait la tentative ridicule et que le type de lui-même abandonnait. Parfois c'est d'ailleurs à ce moment là que je pigeais ( #BécassineBéate ). Cela dit pour que même une fille comme moi se soit fait régulèrement embêter, avec mes jeans et mes gros pulls ou au temps du bureau mes habits corporate si peu seyants, et mon absence absolue de blondeur, c'est qu'effectivement Something is rotten in the state of Denmark (Hamlet I, 4).

Très souvent aussi, je suis tellement dans la lune et perdue dans mes pensées que je ne capte d'ailleurs une anomalie environnementale qu'après. J'ai le souvenir hilarant d'un exhibitioniste de fond de bus pour lequel je n'ai compris que le truc qui à la périphérie de mon champ de vision dépassait n'était pas sa main mais sa bistouquette, qu'au moment où il la remballait dépité par mon absence totale d'attention (je lisais). Après seulement, j'ai éprouvé une grande pitié.

Une autre fois c'est un type qui m'a coincé un genou (j'étais en pantalon mais léger) dans les siens pendant toutes les stations rives gauche du RER C. En fait je bouquinais, complètement prise par ce que je lisais, j'avais à peine capté qu'il y avait quelqu'un en face et vers pont de l'Alma je me suis dit, Tiens c'est bizarre, j'ai mal au genou, quelque chose coince, et puis j'ai fait un geste pour bouger l'articulation ou dégager de se qui pesait sans avoir compris ce que c'était (un peu comme un geste de la main qu'on ferait pour chasser une mouche qui nous tourne autour), et se faisant lui ai collé très involontairement un bon coup de pied ; au moment où je m'en excusais et à sa réaction illogiquement confuse et qu'il se carapatait j'ai compris que (et j'ai bien ri).

La plupart du temps ça peut tourner, quand la tentative n'est pas physique, à un brin de causette ou un bout de chemin. Plusieurs fois alors que je rentrais tard dans la nuit, des types qui n'avaient pas d'intentions louables (ni trop méchantes non plus), m'ont finalement accompagnée jusqu'à un endroit que j'avais décidé (généralement Porte de Clichy) c'est à dire j'explique que j'ai une famille, que je rentre à pied parce que je n'aime pas le taxi, et vous vous allez où, ils me disent un lieu, je dis jusqu'à tel endroit c'est la même route, si vous voulez on fait un bout). Peut-être ai-je eu une chance inouïe, ou une mocheté rédhibitoire - dans ce cas pourquoi m'avoir abordée ? -, mais je suis toujours tombée sur des types tout bêtement seuls et malheureux qui n'ont pas insisté au delà de l'endroit accordé. Si l'un d'eux avait été armé ou un tueur en série je ne serais plus là pour tenir ce blog. Mais je ne conserve aucun mauvais souvenir de ces curieuses rencontres, plutôt celui d'avoir finalement été laissée assez tranquille puisque de fait je semblais accompagnée ( #astuce ).

Souvent ils étaient très reconnaissants - en même temps ils avaient eu droit à une séance gratuite de psychothérapie ambulante, peut-être qu'ils pouvaient ? -.
Certains tentent leur chance dans l'espoir de ne pas terminer la nuit seuls, mais sont respectueux, si on leur dit Désolée mais non, ou J'ai quelqu'un qui m'attend, ou qu'on répond avec une blague discrète et un sourire, ils n'insistent absolument pas. Je ne compte pas leurs tentatives comme du harcèlement. Mes parents se sont rencontrés dans un bus, il a bien fallu qu'ils se soient adressés la parole à un moment. Il n'est pas exclu qu'un de ces compliments éculés, ou quelques regards appuyés n'aient pas servi d'amorce.


Je crois aussi que si je ne me sens pas agressée c'est parce que je ne suis pas sujette à la peur ; que je sais que si ça dégénère (ça peut toujours, et très vite ; la violence est, le plus souvent, avant tout une accélération), à part s'ils ont une arme à feu ou sont nombreux, je peux me défendre ; souvent les hommes comptent sur la frousse comme alliée mais si l'on réagit fermement elle peut changer de camp. La plupart du temps, j'ai des chaussures qui me permettent en cas de besoin de filer en courant, et une condition physique et une connaissance des lieux susceptible de me permettre de semer un pataud. Je suis aussi capable de jouer sur l'humour, avec certains ça fonctionne, une esquisse de surrenchère (plus risquée mais généralement efficace), me mettre à discuter football (oui, je sais toutes les  femmes ne savent pas, mais si vous tombez sur un passionné vous faites d'un chasseur à l'affut un pote ou un ennemi juré si vous en tenez pour l'OM et lui le PSG mais bon vos fesses resteront en paix), et saoûler un type qui se sera dit Je vais la faire boire.

Bref à chacune d'adapter à ses capacités les façons possibles de se dégager d'une emprise non souhaitée. Mais ça va mieux si on sait à quoi s'attendre et si l'on connaît par avance certaines ripostes possibles.

Sans parler des quelques cas, par exemple si on se fait prendre par surprise et mettre KO, quelle que soit la nature de l'agression, son but, dans lesquels on ne peut rien faire. Les hommes courent ce risque aussi pour leurs biens matériels, le téléphone s'il est prestigieux, l'appareil photo, l'ordinateur portable ... 

Il y a les situations plus embarrassantes, lorsque le harcèlement de rue devient de l'insistance déplacée en lieu (relativement) fermé. 

La fermeture de la librairie où je travaillais m'a de facto débarrassée de deux ou trois pénibles qui venaient tenter de m'imposer leur charme, comment dire, assez peu perceptible de prime abord. Dont un qui était un type d'une courtoisie et d'une apparence de gentillesse à toute épreuve mais d'un gluant fini. L'épreuve était aussi pour moi de parvenir à me dépêtrer de son extrême ... euh ... sollicitude (3).


Cet été encore dans un café normand je me suis fait un peu embêter, mais le mec était bourré, je lui ai claqué mon ordi sous le nez, j'ai regardé ses potes d'un air, Il est toujours comme ça ? Un des mecs se tenait mieux que les autres qui a répondu à ma question non formulée, Il est bourré (genre : ça excuse tout, mais ce n'était pas le moment de relever) et le dragueur a titubé jusqu'à son groupe en grommelant de vagues excuses et que je n'étais pas marrante, Ben désolée mais là non. D'une certaine façon il a gagné, et les tenanciers du rade ont perdu une cliente, car par la suite et malgré un correct wifi, j'ai évité de retourner là - very bad oloé -.


Le coup du Oh pardon je vous croyais seule ! fait effectivement plus mal, même si on ne me l'a jamais fait en mode pure marchandise comme à Béatrix, car il y a ce côté : "élément déjà possédé par quelqu'un" qui est insupportable. Pire encore : être accompagnée par un homme qui malgré notre présence ne se gêne pas pour jouer les harponeurs des rues. Euh, si je te dérange, je peux m'en aller. Le pire : quand ils le font en s'adressant à une femme qui se trouve derrière nous (4). Dans ces cas-là on a l'impression au mieux d'être transparente, un petit fanôme en plus vivant, au pire d'être si laide qu'ils éprouvent le besoin de regarder ailleurs. L'un d'eux m'a répondu une fois le plus sérieusement du monde et très surpris que je proteste : Mais c'est seulement par galanterie ! Son idée était qu'une très jolie femme pouvait prendre ombrage qu'un homme qu'elle croisait ne la complimente pas et que ça devait lui faire plaisir de se l'entendre dire. Ah mais non mais attends là, je crois qu'il faut que je t'explique.

Bien que nous soyons au XXIème siècle déjà un peu entamé, l'incompréhension persiste. Que les vrais harceleurs, des dangereux, des pervers existent et sont trop nombreux mais pas tant. Qu'en revanche beaucoup d'hommes sont avant tout dépourvus de la conscience que leur attitude est gênante, pesante et qu'elle peut être perçue comme une agression. Qu'il faut peut-être savoir rester indulgente à la part qui ne relève que d'une vague tentative déplacée de flatterie - le compliment glissé au passage s'il n'est pas vulgaire ou rabaissant -. Et qu'aussi on peut parfaitement se parler, et entamer dans la rue ou autre lieu public une conversation, mais à condition indispensable qu'elle soit placée sous le signe d'une égalité. 

 

 

PS : Parfois un simple, Mais pourquoi vous faites (/ dites) ça ? peut se révéler des plus efficaces. Et si l'homme envahissant se montre insistant : Vous aimeriez qu'on fasse ça à votre fille ?

(1) jamais des vieilles et moches, espèce de dégonflé !

(2) avec les pseudos, sait-on jamais

(3) Pour ceux qui me suivent aussi sur d'autres lieux, c'est lui à qui j'avais lancé "Je dois y aller, Bessette m'attend !" et que sa relative inculture avait rendu d'une surprenante efficacité.

(4) Ainsi cette fumeuse assise derrière moi sur le muret qui borde l'église Saint Pierre à Uccle et entreprise exactement comme si je n'étais pas là par l'homme qui se trouvait assis tout près de moi. Je crois qu'elle s'était posée là pour finir sa clope tranquille, au lieu de quoi après avoir répondu par une banalité elle s'est hâtée de s'éloigner. Lui n'a pas capté combien c'était pesant pour elle, humiliant pour moi et gênant pour toutes les deux. Comme il allait fort mal à ce moment là j'ai laissé filer. Peut-être qu'il faudrait que je m'équipe d'une dose d'indifférence au mal-aller et me défende aussi bien face aux souffrants qu'aux autres. Peut-on changer ?

Commentaires