Nager ("Jean-François")
Considérations bloguesques (1)

Les rubriques

 

Partie dans l'archéologie de ma messagerie afin de participer à une collecte de "premiers messages" pour un ami , j'ai redécouvert les mails que je m'envoyais de "l'Usine" à la maison. Avoir la messagerie professionnelle ouverte était l'une des rares façons de prendre quelques notes d'écriture discrètement. Par souci d'efficacité, j'avais pourvu ma page de rubriques, sans doute aussi que ça donnait à l'ensemble une apparence de sérieux. Nous avions peu accès à l'internet et si ma hiérarchique de l'époque était quelqu'un de bien qui ne cherchait pas l'embrouille si le travail était fait (1), je me méfiais de n'y pas trop traîner. Les accès étaient très filtrés, "Embruns" m'était inaccessible ("site ou blog gay ou lesbien") et même Amnesty international ("site présentant des éléments à caractères pornographiques" (2))

D'où qu'il m'arrivait si quelqu'un me passait par mail en cours de journée un lien vers un blog, de le noter dans mon message à moi-même afin de le consulter de retour chez moi.

Donc voilà, en débarquant le matin je m'ouvrais un message à destination de mon adresse personnelle, puis le repliais en tâche sous-jacente, le rouvrais vite quand je devais y noter un truc, complétais, repliais ... et en fin de journée juste avant de partir je m'envoyais ce qui me faisait office, une fois de retour chez moi et les tâches familiales et domestiques accomplies, de feuille de route pour la soirée.

Au fil du temps s'était stabilisée une liste efficace de rubriques.

Le paragraphe "notes", où j'inscrivais des bribes d'écriture, très rapidement, très furtivement, prenait parfois malgré tout d'inquiétantes proportions.

 

A FAIRE URGENT
MESSAGERIE URGENT
BLOGS URGENT
A FAIRE DANS UN DELAI
A FAIRE ASAP
A FAIRE AU CALME
MESSAGERIE ASAP
MESSAGERIE AU CALME
BLOGS ASAP
BLOGS AU CALME
LIENS
NOTES
TITLES
NAMES
A LIRE
A ECOUTER
A VOIR
VRAC

 

En la retrouvant alors que j'en avais oublié l'existence, je suis un peu fière - c'était un bon système pour lutter discrètement contre l'adversité -, et le cœur serré - car il s'agit de la part visible de ce que j'ai enduré -. Je ne sais pas comment j'ai pu faire pour tenir le coup sans tout planter là pour ne plus faire qu'écrire. Enfin si, je sais, je dois une fière chandelle à mes amis, et très particulièrement ceux rencontrés par l'internet, ceux qui comprenaient ce besoin, cette folie. Et c'était important de ne pas tout planter là pour mes enfants, encore jeunes, et pour tenir le temps d'assurer la permanence du gite - on serait à la rue ou dieu seul sait où à l'heure qu'il est, sans ça -.

C'était en 2007, septembre.

Six ans et d'autres sortes d'empêchements plus tard, mais d'avoir quand même avancé, même si pour l'instant de façon trop désordonnée, l'élan est intact. C'est quelque chose de plus fort que moi et si violent que je passe mon temps à éviter de tout casser pour mon entourage et je ne suis toujours pas tirée d'affaire, toujours pas en position de dire Mon travail c'est ça et je n'en veux pas d'autre, j'écris et pour le reste, tout le reste (3), foutez moi la paix.

 

 

(1) C'est par la suite que ça s'était gâté.
(2) Ben oui, les détails de certaines tortures (la nausée qui m'avait saisie à l'instant où j'avais compris et qui est au bord de revenir si j'y repense)
(3) sauf faire un peu la fête ou l'amour

 

PS : Toujours aussi surprenant pour moi de constater cette sorte de prémonition (comment appeler ça autrement) qui m'avait fait en fin d'année 2008 dans chaque micro-interstice que comportaient mes journées transférer peu à peu les messages personnels qui figuraient dans ma boîte à lettre professionnelle (4) vers mon compte gmail où je les retrouve si besoin est, à présent. Le clash qui a décidé de mon départ a eu lieu juste après. Je suis partie sans retour ni rien perdre de ce qui à mes yeux comptait. Ceux que j'aime étant de grande qualité, il y a des mots formidables, des textes, en fait, et qu'il aurait été regrettable de laisser perdre. Ne serait-ce que longtemps plus tard pour le plaisir de mes petits-enfants, si j'en ai, quand ils feront le tri, si lire est encore possible.

 

(4) C'est comme les coups de fils, on peut s'efforcer de n'en pas passer de personnels sur le lieu de travail, on n'empêche pas facilement les autres d'essayer de nous y joindre. Donc il y avait pas mal de messages entrants.

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