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Coiffeur

La société stratifiée

 

Je viens de bas bien plus haut qu'en bas. Dans ces années de fin des "Trente glorieuses", un salaire très moyen pouvait faire vivre une petite famille : nous n'avons jamais eu ni froid, ni faim et avons pu bénéficier de tous les soins médicaux et les ustensiles (lunettes, semelles orthopédiques ...) dont nous avions besoin. Luxe suprême : nous pouvions même une fois par an retourner au pays.

Mais ça veut dire qu'au quotidien rien n'est dépensé avec légèreté : chaque fantaisie qu'on s'accorde, chaque sortie doit être compensée par une privation sur autre chose. Certes à la façon des Européens bien nantis, et sans qu'aucun sacrifice ne demande un tragique effort (par exemple enfant : je vais au ciné mercredi, pas de pains au chocolat aux goûter cette semaine). Et qu'aussi la moindre panne d'un équipement de la maison, engendrera des mois où il faudra "faire attention" - par exemple ne pas acheter de nouveaux habits, ni chaussures (à moins d'un changement de pointure), aller à la bibliothèque plutôt qu'à la librairie, attendre le mois suivant pour aller chez le cordonnier (1), manger moins souvent de la viande (2). 

J'étais plutôt bien adaptée avec des bouffées d'exigences toujours liées à des activités - ne pas "avoir" me dérangeait peu, ne pas "pouvoir faire" si -. Ainsi un vélo bien trop coûteux mais qui me faisait rêver à des performances inédites, une raquette de tennis "qui tapait plus fort dans la balle", un somptueux sac en cuir pour y tenir mes partitions de musique, le fait même d'apprendre la musique (3).

Les études n'ont pas été un choix mais une sorte de mono-way out. Le seul objectif était "s'en sortir". Ça n'aura pas trop mal fonctionné même si en quelque sorte j'y ai laissé vingt ans. J'ai un toit. Ce n'est pas la même peur perpétuelle que celle du loyer qu'on ne parvient plus à payer (ou la banque à rembourser).

Il y aura eu toutes ces années de s'en sortir ric-rac, gagner de quoi faire face aux dépenses courantes, faites effectivement sans plus se priver, mais assez naturellement (sauf pour les livres, j'avoue et pour une paire de chaussures, parfois) sans excès. Trois périodes de quelques mois sur 25 ans où l'argent est présent et dont il reste : un clavinova, le souvenir de trois voyages fondateurs (Maroc, Écosse et Californie), une année avec quelqu'un qui gardait notre enfant à domicile et nous soulageait de quelques tâches ménagères (quel gain sur la fatigue, confort d'une maison propre, temps épargné) et quelques participations à des projets professionnels d'amis, plus un coup de pouce ou un autre (plus qu'intégralement remboursés à retour à meilleure fortune). Quelques beaux vêtements aussi et une paire de chaussures, mais c'était le syndrome "libération de Florence Aubenas" qui avait joué en même temps qu'un semblant de mini-héritage (4).

En accédant enfin à un métier de choix, mais qui hélas est mal payé comme si souvent ce qui peut être exercé par passion, j'ai tout naturellement retrouvé mes habitudes de fauchée. Ça n'a pas même demandé d'effort, ce sont des automatismes qui se sont réinstallés. Ne rien jeter de ce qui peut resservir. Glaner (5). Ne pas aller seule au café à moins d'une envie pressante. Pas d'achats de choses périssables qui ne se mangent pas. Bien manger quand ça se présente et sauter d'autres repas - mes horaires décalés font que ça s'y prête -. Ne plus voyager sauf pour se rendre à un événement précis ou répondre à une invitation. Profiter de la moindre opportunité, par exemple le dézonage merveilleux des pass navigo. Limiter les sorties, après des années où poussée par la précarité que je sentais arriver, j'ai amplement profité (opéra, notamment). Se laisser pousser les cheveux puis faire couper très courts et tenir le plus longtemps possible. Ne jamais changer un appareil qui ne soit pas en panne. Continuer à ne pas fumer (6). Il me reste encore ce que je considère qui relève du soin (le kiné "préventif", la danse, la natation en club).  Je pourrai aussi à la prochaine période de chômage faire la chasse aux mini-prélèvements superflus (7), réclamer ici ou là quelques "restants dûs" (dont un reliquat de 50 à 70 € sur un Plan Épargne Entreprise, presque un gag).

On en vient très vite, pour peu qu'on y ait déjà été habitué, à décrocher de la société à vitesse normale, celle où l'on peut hésiter entre un achat ou  un autre, une destination de vacances ou celle d'à côté, offrir des cadeaux le cœur léger, pour (re)tomber dans une vie de moindres dépenses, de fonds de poches et de petits chocolats (8), de ne rien donner à ceux qui font la manche parce qu'on a sur soi moins qu'eux dans leur soucoupe.

Et puis un jour quelqu'un vous fait une proposition de travail, mais pour laquelle il faut être un entrepreneur, un investisseur et vous vous rendez compte que si vous avez toutes les capacités intellectuelles et encore la force physique nécessaire, vous n'êtes pas capable d'accéder à sa strate de monde - une planète où les euros se manipulent en milliers pour les petites sommes, où l'on dit l'argent n'est pas un problème, mais parce qu'on suppose que vous disposez vous aussi d'un petit tas -. Et où vous prenez conscience que quand bien même un gain inattendu vous rendait riche de l'investissement nécessaire, vous ne sauriez pas faire tellement vous n'avez jamais eu ça.

Un jour ce sont les amis qui vous fournissent votre outil de travail personnel, alors que vous étiez au bord d'aller vous endetter. Et vous prenez conscience que sans eux les chances de s'en sortir après eussent été solidement amputées. Et que qui n'a pas la chance d'avoir des amis formidables peut très vite décramponner sans espoir de remonter la pente, puisque plus même outillé.

Un jour, la femme d'un homme que vous savez richissime vient vous acheter un deuxième exemplaire d'un ouvrage au prix raisonnable et incrédule vous le fait répéter : la somme représente pour elle moins d'un centime d'euros pour vous. Il se trouve qu'elle est sympathique et pas du tout de ces riches clients arrogants, et vous communiquez aisément et dans plusieurs langues, mais voilà vos pays financiers sont des mondes parallèles qui ne s'effleurent même pas.

Un jour un ami vous indique que l'on peut créer une SARL "sans activité" en amont d'un projet qui tarde à se préciser, et ajoute que ça ne coûte rien. Les simples frais de la simple déclaration, effectivement possible, représentent au moins la moitié d'un mois de votre salaire - parce que peu élevé et à temps partiel -. Son rien est votre demi-mois.

Un jour l'employée d'une boulangerie voisine, où l'on achète régulièrement de quoi faire le midi lorsqu'on a embauché plus tôt et où l'on ne prend plus qu'une salade au lieu de la formule avec boisson et dessert,  et qui est tout sauf stupide (et sans doute dans une proche situation) rajoute plusieurs morceaux de pain en plus du minimum salade-syndical, et vous reconnaissez ainsi quelqu'un dans la même tranche du mille-feuille social que vous. 

Un jour des potes tiennent une discussion technique, mérites comparés de tels ou tels appareils électroniques et vous prenez conscience de votre silence alors que le sujet quelques années plus tôt vous aurait accrochée. Simplement vous savez qu'il y a fort peu de chance pour qu'à l'un de ces appareils vous ayiez désormais accès. Vous vous efforcez a minima de suivre les évolutions du vocabulaire.

Un jour une amie vous offre ce que vous vous offriez vous-même encore sans trop d'hésitations il y a quelques années, mais qui a été une des premières choses à laquelle vous aviez renoncée quand les temps ce sont durcis, parce que c'était un tel plaisir mais parfaitement personnel et que quand on a une famille, on supprime en premier ce qui ne tient qu'à soit (et c'est le micro-onde qu'on a remplacé). Et c'est un cadeau fou, devenu fou à l'échelle de votre strate actuelle.

Un jour c'est cet homme de la rue qui vient à la boutique assez régulièrement. Toujours classe, malgré la débine. Parfois frappé par d'autres, lui-même semble si peu violent, et que vous tentez de faire secourir ou auquel vous fournissez au moins de quoi se panser. Et vous vous rendez compte qu'il n'y a rien de vraiment secourable que vous puissiez lui dire, car vous êtes pour l'instant dans une couche différente, incapable de vous mettre à sa place, de suivre le raisonnement de survie qui l'amène à rester à proximité de ceux qui parfois se comportent en bourreaux. Ils lui font du mal mais s'il était totalement et absolument seul il ne serait peut-être déjà plus là.

 

Au delà du grand bonheur que je ressens d'avoir des amis, et de ceux remarquables, qui ne vous laissent pas tomber à votre tour de mouise, je reste frappée plus que jamais, par le cloisonnement si marqué de notre société, plus fort encore qu'aux temps d'avant ; différentes couches qui vivent sans échelles transversales, et qui de fait s'entraversent si peu.

Et le retour si fort des vieux réflexes d'autolimitation, mais de survie (économique) aussi, dès l'enfance inculqués.

En attendant la prochaine (r)évolution, 

Thank you so much.

 

(1) Un jour d'ailleurs mon père s'équipera d'un minimum de matériel et fera lui-même ces travaux pour nous. D'où que j'ai porté longtemps de ces fers si bruyants et casse-gueule au bout de mes souliers. Si l'on était ainsi équipés de nos jours on ferait biper plein de portiques d'accès.

(2) "privation" qui me réjouissait.

(3) Mon désir de violon hélas transformé en piano parce que la mère d'un collègue de mon père, trop âgée et arthritique, se débarassait du sien [écrire un jour quelque chose sur : le syndrome du soldat Ryan]

(4) Il y a un truc très rigolo à écrire sur cet épisode surprenant. Plus tard ..?

(5) 1/3 de ma garde-robe provient de fortunes d'encombrant et 1/3 aussi de nos petits meubles. Le fait est que bizarrement je tombe régulièrement sur des vêtements à ma taille et en fort bon état ou auxquels il manque une bricole, un bouton.

(6) On ne le dit pas assez mais un gros avantage d'être fumeur est de pouvoir décider de s'arrêter lors d'une période désargentée. Le non-fumeur perd là une précieuse marge de manœuvre ;-) . 

(7) les "abonnements formules [un joli-nom-qui-ne-veut-rien-dire]" dont les banques sont friandes et qui nous font payer le simple accès à un compte, une carte, un déibt autorisé, un chéquier ; les petits assurances ci ou assurances là, une poignée d'euros chaque mois et dont on s'aperçoit qu'elles furent souscrites un brin dans notre dos (une case qu'on n'a pas pensé à décocher ou qu'on a cochée avec trop de légerété) lors de l'achat d'un appareil, par exemple un téléphone et qu'entre-temps on n'a peut-être même plus.

(8) Ceux qui accompagnent les cafés dans les bons cafés et qui peuvent vous sauver d'une fringale ultérieure.

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