Vers la fin du Méliès ? Je le crains
Même que Gavroche aussi

Il voulait du pain et je n'ai pas compris

 

Prise d'une fringale en sortant du théâtre, j'avais acheté du pain à l'excellente boulangerie voisine, que je ne connaissais pas mais je sais assez bien repérer d'emblée celles où le pain sera bon.

Le boulanger avait coupé en deux la baguette, l'avait glissée dans un sac plastifié, par égard à la neige qui tombait, et croyant qu'à la maison Celui qui devrait m'attendait, j'avais pris le métro sans tarder.

Un peu songeuse - la pièce ne pouvait me laisser indifférente, et puis dans le métro, un homme croisé d'une rare beauté, non pas dire que je le trouvais beau mais qui détenait une forme un peu magique de beauté universelle, un dieu de statue grecque, quelque chose de cet ordre. Et puis un de ses potes, pétant d'énergie, jean baskets simple hoodie et pas l'air d'avoir froid pour deux sous.

Oui donc tout cela en tête alors que je sortais porte de Clichy et qu'il neigeait à présent vraiment avec bise glaciale assortie. Et le grand thermomètre horloge du dessus d'immeuble près du périph qui indiquait +1°C quand j'aurais dit -4°C facile, ou plutôt difficile à supporter. 

Je prenais la photo devenue traditionnelle ces derniers mois de cette information quand l'homme m'a abordée, pas très grand, fin, habillé comme moi à meilleure saison (jean, blouson de cuir, plus épais que le mien, une écharpe), et qui fumait une cigarette à ce point peu entamée que j'ai cru qu'il me demandait du feu.

Il disait quelque chose comme "Madame, dupé, dupé", j'ai terminé mon cliché, peu capable de zapper instantanément des activités suivantes : lire, écrire, photographier vers le présent du tout de suite maintenant, puis je lui ai fait ce geste international bras écartés paumes ouvertes, "Je ne comprends pas", il a répété "Dupé, dupé", esquissé un geste de la main vers la bouche, puis l'expression qui signifie comme à soi même "Bon, laisse tomber", et j'ai compris trop tard que c'était du pain qu'il voulait, que je rapportais pour ma petite famille - ai-je dit "enfants" ? - il avait filé, filé, et moi trop engourdie par le froid pour tenter de le rattraper, "Monsieur j'ai compris, du pain, tenez !".

Je suis rentrée en me maudissant et le climat et la saison (1), ainsi que la cigarette qui avait en quelques sortes brouillé le message, m'orientant vers un "désolée je ne fume pas" qu'il ne sollicitait pas. Peut-être que la cigarette était la seule chose qu'il parvenait à demander.

Triste monde où dans nos villes de surabondance gaspilleuse on croise comme dans les temps d'avant mon enfance, à nouveau des gens qui ont faim et froid. Rien à voir avec un ordinaire quêteur au discours rodé.

Le pain n'a pas été perdu qui nous régale en ce dîner. Il n'empêche que je m'en veux, vieille parisienne empêtrée dans ses pensées au lieu d'être réceptive au monde et de pouvoir aider (2).

"Nous ferons mieux une autre fois" disait, à peine plus tôt Ariane A. 

J'espère.

 

(1) En même temps c'est un peu bête : l'été j'eusse été plus réactive mais le même n'aurait pas eu faim

(2) Je m'en veux d'autant plus qu'à l'inverse des cas où sur une foule qui déambule c'est précisément moi qu'on choisit pour demander son chemin - et ça, j'avoue que j'en ai un peu assez -, je devais être la seule personne passant par là et équipée de pain et que son abord à la nuit tombante ne risquait pas d'effrayer.

Réflexion a posteriori : se dire que si j'avais été dans une situation financière assainie au lieu d'avoir moi-même raclé la monnaie pour acheter ce pain, alors que je ne comprenais pas ce qu'il sollicitait, j'aurais proposé quelques euros, voire tendu un billet, mais voilà, je ne l'ai pas fait ; alors que le même moi-même de l'an passé quand la situation était difficile mais encore acceptable, y aurait pensé, l'aurait fait. Quelle idiote ! Le froid me rend plus stupide que moi.

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