Eurêka !
La première fois qu'un SMS institutionnel me fait bondir de joie

Investi

 

J'ai beau être cartésienne, je n'ai pas su traverser la journée sans une superstition d'appréhension : la précédente investiture de Barack Obama avait vu ma vie basculer - pour le meilleur, in fine, mais sur le coup ça n'était pas gagné -. 

Alors jusqu'à la soirée bien avancée, j'ai craint une péripétie analogue, ou peut-être espéré - sait-on jamais ? -.

La précédente cérémonie, que j'avais totalement manquée, avait sans doute joué un rôle en creux : ce mardi-là j'avais espéré rentrer tôt, tout en hésitant avec une soirée littéraire rue de la banque à laquelle participaient des amies. J'espérais rentrer tôt afin de voir cet homme devenir président de son pays, alors que le nôtre glissait vers du pire, un agité dangereux qui liguait ses concitoyens les uns contre les autres. Et puis la cheftaine dont nous étions mes deux collègues et moi pourvus, avec sa manie de croire qu'en informatique elle s'y connaissait et de vouloir tout automatiser avait planté un programme et bousillé quelques fichiers dont nous avions besoin d'urgence pour répondre à des utilisateurs (pardon, des clients) internes.

J'étais restée, bonne poire, fatale erreur, à réparer. Elle s'était sentie obligée de rester aussi mais peut-être bien qu'elle aurait voulu elle aussi ce soir-là partir tôt. Et alors que je perdais du temps à réparer le résultat de sa bêtise (une de plus, c'était fréquent, elle n'avait pas compris que son rôle était de diriger l'équipe, nous dégoter de bons projets, intéressants et non de se mêler de faire le travail, nous étions compétents et du genre à bosser sérieusement), elle s'en était pris à moi violemment, m'accusant de son erreur. Une partie de mon calme est sans doute venu de ma sidération et qui m'aura sauvée, ça faisait des mois qu'elle abusait de son autorité envers les uns et les autres, mais reprocher à quelqu'un sa propre incompétence dépassait les bornes. Je suis parvenue à la fois à ne pas me laisser faire et ne pas trop élever la voix, ni esquisser le moindre geste. Mais j'avais senti la violence se lever en moi.

Or ce n'est pas mon tempéramment.

Mais je sais me battre.

Et je me méfie de la colère blanche. Celle qui quand j'étais gosse m'a parfois permis d'avoir le dessus sur des grands et des forts qui menaçaient trop quelques-uns que j'aimais. Celle du "Cette fois ça suffit". Celle de quelqu'un qui n'a plus peur de rien pour elle-même - à part les maladies de longue souffrance qui nous finissent légumes -. 

Alors j'ai su qu'il ne fallait plus que je retourne dans cet endroit, que je n'avais pas d'ordre à recevoir d'une personne d'aussi mauvaise qualité. Que je ne voulais pas devenir ce qu'elle me poussait à devenir : quelqu'un de brutal, parce qu'acculé.

Dans un monde où un homme à la peau noire pouvait devenir président d'un pays qui pratiquait encore la ségrégation quelques années après ma naissance, je n'avais pas à me laisser ainsi priver de ma capacité de bien travailler. Et j'étais libre de dire Ça suffit. J'en paierai le prix, mais je devais sauver ma peau, ou plutôt la sienne, et mon intégrité morale. J'ai vraiment, grâce à lui, eu cette pensée : Les temps changent, les temps ont changé. Fini d'être enfermée.

Nous sommes convenues de nous expliquer le jeudi quand j'arriverais, elle n'était pas stupide, elle avait senti qu'elle ne se maîtrisait plus et mon calme, ma résistance la rendait encore plus folle. Je crois avoir dit bonsoir de façon courtoise, je savais à cet instant que je ne reviendrai pas. Ma décision était irrévocable.

J'ai passé un coup de fil cependant un peu secouée à une ancienne collègue et amie qui pouvait me conseiller (et l'a fort bien fait), mon meilleur ami, puis comme pour Barack c'était foutu, suis allée faire une apparition pâle à la soirée littéraire. Ce qui m'a beaucoup aidé : ma nouvelle vie était par là. Je le savais alors depuis 6 ans déjà. 

Grâce à une mesure du gouvernement Sarkozy destinée au départ à permettre aux patrons de licencier plus facilement, j'ai pu à ma demander quitter l'entreprise dans des conditions décentes et sans avoir à effectuer le moindre préavis. Le père de mes enfants s'est occupé de passer prendre mes affaires personnelles - je lui en sais gré -.

Alors cette fois-ci, ce soir, comme j'étais rentrée tôt à la maison car par le froid très fatiguée, j'ai regardé sur l'ordinateur, celui que les amis m'ont offert, la nouvelle investiture du même président. Cette fois-ci plus personne ne pouvait m'en empêcher. Et si je ne suis pas dupe, trop d'esprit critique et d'expérience, de l'exercice de démagogie, si je reste persuadée que le capitalisme et son "produire toujours plus" mènent la planète à son épuisement, j'ai néanmoins été émue. L'homme est un grand professionnel, et très charismatique. On peut le croire humain, intelligent et chaleureux.

En quatre ans, je n'ai pas encore retrouvé une vie tout à fait normale, ni réussi à m'en sortir vraiment, il n'empêche que le chemin parcouru grâce à la révolte induite n'est ni négligeable ni honteux. We, people, are gonna make it (aren't we ?).

Trop fatiguée ce soir pour écrire vraiment, faire autre chose qu'aligner les mots à plat. Trop fatiguée aussi pour relire. Mais en ce moment, avec l'épuisement, c'est ça ou rien. Et je voulais conserver une trace.

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