La fin de l'opéra (en tout cas pour nous, les gars)
Serais-je devenue trop âgée ?

La petite chanson de deux gags tristes

Ce qui suit est presque une fiction, condensée de deux micro-mésaventures similaires dont une seulement frôlée.


Tu habites une grande ville.

Moi aussi (une autre).

La crise économique étrangle les fins de mois. Je m'en sors tout juste, reliquats de droits des dures années d'usine.

Pas toi.

Ne m'envie pas, elles ont failli avoir ma peau.

Ce livre te manquait.

Je viens de lire ce livre. Il m'a ému. J'en ai recopié des passages entiers.

Ai-je besoin de le conserver ?

Ce livre est rare. Est-il si rare ?

Dans ma mémoire il est vivant.

Je te le donne. Je le rends.

Je te le rendrai. Mais non, c'est pas la peine, garde-le. Fais-en ce que tu veux.

Il te sera plus utile qu'à moi. Il m'a tant émue, tu sais, j'en ai recopié des passages entiers.

Écoute, fais-en ce que tu veux.

(chez moi je ne sais plus où les mettre, ça en devient dangereux).

Parfois la nuit ils tombent, ils choient.

Ne cesse pas d'écrire, je t'en prie.

(un autre jour) Quand même j'aimerais bien l'avoir sous la main. Si j'en recherchais un exemplaire sur l'internet.

Je dépose une douce alerte. Assez vite je l'oublie.

Écoute, ce livre il est à toi. C'est tellement plus légitime.

(plus tard, presque longtemps plus tard) Tiens une librairie d'occasion le vend.

Les fins de mois sont sèches. On verra plus tard s'il est encore là.

J'en avais recopié des passages entiers - le sais-tu ? des poèmes -. Ce soir je les relirai.

Manque-t-il des éléments importants de compréhension ?

C'est étonnant, ce résumé. On dirait qu'il est triste.

Cette librairie est dans une grande ville, elle est sans doute dotée de très nombreux clients. Il ne devrait pas rester en vente longtemps.

Je suis déjà allée dans cette ville, peut-être que je la connais.

Parfois on ne sait pas comment payer son loyer.

Mais, voyons, cette description du lieu, mais voyons. Bon sang, je sais.

On dirait la presque histoire d'une fille qui aurait racheté un livre qu'elle avait donné. Écoute, fais-en ce que tu veux.

Aurais-tu avoué ? À quel surprenant embarras avons-nous (de peu) échappé ?

Ce monde fait de nous d'étranges miséreux. J'espère que le volume trouvera preneur.

À chaque chose un peu de bon : mon petit système d'alerte en zones insoupçonnées est vraiment performant.

Note aux nouvelles générations : si la tourmente vous contraint à vous défaire d'objets très personnels, demandez à un pote, un collègue, un cousin, habitant non loin d'être l'intermédiaire. Contre un léger pourcentage où un petit gueuleton financé par les ventes, il enverra pour vous et en son nom les colis. Vous lui ferez promettre de ne jamais rien vous révéler des acheteurs et éviterez ainsi d'apprendre que votre ex-femme vous a racheté les tome II et III de cette encyclopédie introuvable qu'au moment de la séparation de haute lutte vous aviez gardés (qu'elle se contente du I) ou que le nouvel homme de votre vie envisage de vous offrir pour la Saint-Valentin un exemplaire numéroté de votre ouvrage le plus ancien dont vous lui avez un jour avoué qu'il ne restait plus rien et que vous ne saviez pas vous-même s'il vous en restait un.

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