Des expressions illustrées par les auteurs mêmes
Les tâches ménagères

Parents mélomanes, planquez vos Tintin !

samedi soir au Châtelet

11042009(001)
Perchée en une place adaptée à mon budget, je n'avais croisé aucun programme sur le trajet escarpé qui y menait.

J'étais en confiance. Natalie Dessay et Myung-Whun Chung, leur présence laissait espérer un grand moment. Quant aux barytons Stéphane Degout et Laurent Naouri, si je ne les connaissais que de nom, on m'assurait qu'ils étaient très bien. Ce qui fut confirmé.

J'avais passé la journée sous l'emprise d'un trac léger. Mon empathie a les frontières floues. Quand j'aime ou admire quelqu'un j'ai peur à sa place alors que mon propre sort, plus particulièrement depuis trois ans me laisse impavide.

Ignorante de ce qui suivrait, je me laissais porter un morceau après l'autre. Elégant, raffiné, l'orchestre me rappelait Fred Astaire dans sa façon de danser jouer. En deuxième partie son interprétation de l'ouverture de "La forza del destino" me laissera subjuguée (1). 

A peine après que le vin [eût] dissipé la tristesse, Natalie Dessay entona un air dont les premières mesures me semblèrent familière. J'étais restée sur l'émotion du titre précédent ; quelques pensées de traîne me laissèrent inattentive un très court instant. Seulement une vieille mémoire enfantine en profita pour dresser l'oreille, identifier avant ma part consciente l'air des bijoux, bien interprété ce soir-là mais l'air des bijoux quand même, et me secouer d'un vaste rire intérieur que toute mon énergie eut peine à contenir (mais j'y parvins).

Une fraction de seconde mais suffisante pour le rendre fort, Haddock et Tintin avaient partagé ma loge, Milou s'était installé sur mes genoux, la cantratrice n'était plus la même et Irma cherchait partout, désespérée quelques précieux bijoux.

M'étant pris les pieds dans cette faille bande-dessinato-temporaire, je ne fus que peu capable de profiter de l'air comme il était chanté, alors qu'il n'est pas sans beauté et que les notes aiguës glissaient en fraiche cascade.

De grâce, parents mélomanes qui espérez transmettre le goût de l'art lyrique à vos charmants enfants, cachez soigneusement en étape préalable vos Tintin de jeunesse. Ils risquent, trop bien lus et relus (2), d'entraîner d'étranges effets secondaires ma foi embarrassants pour peu que votre enthousiasme pour le chant ait effectivement possédé quelque pouvoir communiquant.


[photo : in situ, avant la représentation]

 


(1) J'ai un lien particulier avec Verdi et Bach pour en avoir beaucoup entendu enfant, l'un sans savoir, l'autre en l'aimant. A volte mon cerveau me les met en fond sonore avec autant de réalité que si j'étais au concert. Parfois ça aide à survivre, voire paradoxalement à se concentrer pour travailler. Parfois c'est très gênant. Car la vie n'est pas un film. Hélas (ou tant mieux ?) pour moi. Mais il y a aussi de longs moments de grand silence froid. Ou d'écoute volontaire des sons de l'extérieur.

(2) Enfant des années soixante et ado des soixante-dix, j'ai été biberonnée aux Astérix et aux Tintin, qui étaient de traditionnels cadeaux de Noël et d'anniversaires ou de remerciement d'invitations. Ils étaient d'excellentes lectures et relectures aux jours fièvreux chez moi fréquents. Le résultat est là aussi une sorte d'imprégnation indélébile.

esquisse du 11/04/09, complété le 13/04/09

 


Pour l'intérêt documentaire (le son est comme il peut (1944), une version légèrement commentée d'une direction de Toscanini sur l'ouverture de "La forza del destino" :



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