Fifty fifty
Comme si exprimer nos craintes les faisaient arriver

Faible femme

ce soir après avoir lu le journal

Au fond sur ce blog, et contrairement aux apparences de certains jours sombres, je parle peu de moi.
N'ai aucune intention de le faire plus que ça. L'époque où je vis, le lieu privilégié où il m'est donné de le faire, les personnes que j'aime ou que je rencontre ou simplement croise sont intéressante. Moi pas.
Je ne fais pas partie des femmes exceptionnelles.
Ma santé n'est pas dramatiquement mauvaise, elle a ses aléas. Plus que quelqu'un de pleine santé, j'ai appris à serrer les dents et même si quelque sale cumul m'a rendue en danger (mais c'est très récent, trois ans seulement), aller bosser alors qu'on ne tient pas bien debout et quand même assurer, je sais fort bien ce que c'est.

J'ai deux enfants. En suis heureuse et heureuse qu'ils soient là. Pour autant je ne crois pas qu'il soit indispensable pour une femme d'être mère, ni d'ailleurs pour quiconque d'être parents. C'est une responsabilité. Les petits nouveaux qui viennent ont besoin d'être choyés et pas seulement élevés comme en batterie. Longtemps plus tard, on ne cesse pas, on ne cesse jamais, d'être parents (sauf accidents).
Avec leur père nous étions amoureux et leur venue semblait naturelle même si nous avions et avons toujours peur d'un avenir sombre et qu'ils nous en veuillent un jour de les avoir nés.
Cette planète-ci est bien mal barrée.
En attendant, nous étions deux, et très honorés de les accueillir et affectueux.

On a fait ce qu'on peut.

Mon emploi permettait à l'époque des congés maternités de longue durée. Ce n'était ni mal vu ni encouragé. C'était considéré comme normal.
Ceci m'a entre autre permis de les allaiter, puis les sevrer en douceur, de consacrer du temps, malgré la fatigue, à l'éveil de leurs premiers mois. Je ne prétends pas pour autant que l'allaitement maternel soit la panacée. J'en ai bavé, guidée simplement par la constatation que pour eux ça semblait parfait, goulus et repus qu'ils se montraient, et l'idée que tout ça était fait pour, même si dans mon petit cas particulier non sans quelques difficultés.

J'ai certes mis ma vie personnelle et professionnelle entre parenthèse pendant ce temps-là. Je ne regrette pas. Il me semble bon que ce choix ait été possible sans que pour autant je perde mon emploi.

Ils étaient sortis des mois fragiles. On pouvait les confier sans crainte à quelqu'un d'autre qui si il ou elle était attentif avait déjà face à lui un petit être suffisamment expressif pour rendre compréhensible un mal-être, une douleur, une faim, une nécessité ou partager quelques rires.

Je reprenais le travail en ayant retrouvé mon corps et la plupart de mes capacités. Pour être vraiment tout à fait remise, mais de façon naturelle, sans rien forcer, en laissant l'organisme se refaire une santé il m'aura fallu à chaque fois une année. Mon emploi n'étant pas fait d'intenses efforts physiques, j'avais déjà repris le chemin du gagne-pain avant de me "retrouver" et en étant je pense opérationnelle.
Les accouchements n'avaient pas présenté de problèmes particuliers. Le second avait été entièrement naturel (1).

Quand nous sommes rentrés de l'hôpital, je devais rester souvent allongée. Ce n'est pas parce que je m'écoutais. J'étais pourtant en ce temps-là du genre dure à cuire et, bosseuse née (2), je suis portée à m'activer. Mais j'avais besoin de récupération comme, j'imagine, après un marathon et n'avais pas trop de toute mon énergie restante et mon attention pour aider le petit nouveau à atterrir, l'accueillir avec respect. Ce n'est pas facile d'arriver ici. Les sons sont si forts, la lumière violente, l'air sec et coupant. Le respirer, on apprend vite, mais c'est si fatiguant.
Au bout de quelques jours que j'avais ressenti comme très spécifiques, le temps que le corps du petit hôte et le mien achèvent d'achever vraiment leur séparation et de faire le deuil de l'ancienne fusion, je pense que leur père aurait, au lait près dont je détenais seule les capacités d'intime fabrication, pu prendre le relais.
Ce n'était à l'époque pas exactement encouragé par la société, le congé paternité n'existait pas et peut-être qu'un certain nombre d'hommes qui pourraient à présent en théorie le prendre n'osent pas de peur que n'en pâtisse leur emploi (s'ils en ont un).
Du coup c'est moi qui ai assumé la présence première plusieurs mois durant. C'est sans doute dommage, sans doute un peu réduit.

Que seraient-ils devenus s'ils s'étaient sentis très vite expulsés en concurrence extrême avec un métier passant avant tout le reste et eux petite partie jugée indispensable mais tolérée à dose limitée d'une existence en plan de carrière ? Je préfère ne pas le savoir, mais les voir à présent, l'une adulte et l'autre adolescent, heureux de vivre dés lors qu'aucune catastrophe en cours n'assombrit leurs jours, me confirme que j'ai au moins bien fait de ne pas courir le risque sur eux d'essayer.


Peut-être qu'il n'y a pas de lien entre cette question et cette constatation. Dans le doute je suis, en attendant, plutôt fière d'avoir copieusement manqué d'ambition. Pourquoi suis-je persuadée que les petits conçus puis traités comme annexes d'un plan de carrière ont plus de risque d'être de ceux qui adultes provoqueront des canicules à faire crever les vieux, en commençant par leurs propres et si performants géniteurs et parents (3) ?

Mais je suis plus que jamais inquiète quant aux jeunes et futures mères à venir. Auront-elles encore l'accès à un tel choix ? Celui de laisser un temps passer l'enfant en premier, sans pour autant renoncer à leur part active au monde extérieur.
Plus que jamais, ce n'est pas gagné.



(1) Ni voir ni prétention ni conseil, question de circonstances.
(2) Ce n'est pas bien. Ce n'est pas mal. Ce n'est pas un défaut. Ce n'est pas une qualité. C'est comme ça. Née dépourvue de case "glander" et dans un milieu où ça n'existait pas. Se détendre par moments, oui, c'est nécessaire au corps sinon à l'esprit, mais avec parcimonie.
(3) Air des temps : ce ne sont pas et de moins en moins nécessairement les mêmes personnes - constatation neutre, n'y voir aucun jugement -.

  


Non sans lien avec ce billet, la rubrique "parthénogénèse" des notules de Philippe Didion pour le dimanche 11 janvier 2009

Et pour ceux qui ont le sens de l'humour (noir) un brillant article de David Carzon (ne serait donc pas tout à fait mort l'esprit chansonniers bien que les politiciens de nos jours soient devenus leur auto-parodie).

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