Depuis Yves
Pardon pour le silence

Bach in ourselves

Mardi 20 janvier 2009, Washington DC.

Un homme s’assit dans le métro à Washington et se mit à jouer du violon; c’était un matin froid de janvier. Il joua six morceaux de Bach pendant environ 45 minutes. On a calculé que pendant ce temps, à une heure d’affluence, plusieurs milliers de voyageurs avaient traversé la station, la plupart d’entre eux pour se rendre à leur travail.

Il y avait pourtant parmi eux quelques enfants. En fait en les voyant on comprenait que sans doute leur parent les avaient scolarisés près de leur lieu de travail : les uns portaient leur cartable, les autres un porte-documents.
Les plus petits bénéficiaient sans doute d'une garderie d'entreprise.
Quelques-uns de ceux en âge de marcher, saisis par la mélodie, s'arrêtaient. Le parent correspondant, le plus souvent retenait un soupir, écoutait le temps de trois ou quatre portées, puis fouillait selon la façon dont il était genré dans son sac à main ou bien une poche de pantalon, déposait une pièce dans l'étui ouvert devant le musicien, et entraînait son moutard vers leur sérieuse destination.
Comme si le fait de payer devait clore l'épisode.

Un des enfants tout en se laissant faire, se dévissa le cou pour suivre des yeux l'homme au violon le plus longtemps possible. Au tournant du couloir, sans émettre un mot, il rentra sa tête dans les épaules et reprit un pas docile. Déjà le geste de l'adulte qui plus tard s'en irait travailler.

Le musicien jouait divinement bien. Mais parmi les voyageurs, peu semblaient le voir, sans parler de l'écouter. Beaucoup regardaient leur montre avant le bout de couloir, comme s'ils avaient pris l'habitude sur ce parcours de se chronométrer et que cette extrêmité était un point de passage déterminant et déterminé.

Certains cependant, marquaient un temps d'arrêt, et comme les parents des enfants attentifs, versaient leur obole, généralement plus rapidement, même si d'eux-mêmes venait la décision.

L'homme ne remerciait jamais. Il était tout entier concentré dans les chants qu'il jouait et faisait à ce point corps avec son instrument qu'on les aurait cru nés ensemble.

Une femme entre deux âges, silhouette intacte et conservée, tailleur professionnel discret, bottes Bossi au talon affiné, à première vue l'équipement parfait de qui gagnerait, soudain s'était arrêtée.

On a alors pu remarquer que sa tenue n'était pas si conventionnelle que l'allure générale ne l'avait laissée supposer. Un maquillage léger, des cheveux teints en châtain clair, la coupe droite entre mi-longue et courte de tant d'autres dames en mitan d'espérance. Mais gentiment décoiffés. Et les lunettes à cheval sur la tête mises un peu à l'endiablée comme qui n'a pas déjà l'habitude de devoir en porter. Au lieu du sac à main élégant présumé, une gibecière bleu-vert qu'on devinait pesante. Et pas non plus le réglementaire - chez les autres - porte-documents fin de cuir sombre. La besace était son tout.

Elle s'était approchée. Avait déposé le sac à ses pieds, comme quelqu'un qui s'apprête à rester. Deux morceaux plus tard s'en fut contre le mur, à quelques pas discrets et cependant proches, du musicien qui poursuivait comme si rien, plus rien, ne pouvait l'arrêter.

Ce qu'il fit pourtant.

Je vais être en retard pour lui, ce soir, avait-t-il alors articulé comme s'il poursuivait avec la femme une conversation déjà entamée.

Elle eut de ses yeux pailles un sourire bienveillant :

- Yehudi, vous savez, c'est ce soir, pas avant. 

Il eut l'air amusé, et comme surpris qu'on l'ait identifié.

- Vous me voyez ? demanda-t-il après une légère, oh si légère hésitation.

- Je m'entends bien avec les fantômes, j'ai failli en être un, pas longtemps après les années quatre-vingt.

Alors le violoniste dont on remarquait le grand âge une fois son instrument posé, avoua comme un gamin une bêtise

- Vous comprenez, je ne voulais pas manquer l'investiture. L'espoir était éteint depuis si longtemps.

Puis : - C'est curieux, j'imaginais qu'on m'entendrait, mais pas qu'on me verrait.

Il ramassa toute la monnaie ; léger ébahissement que ceux du siècle suivant puissent encore apprécier.

Le violon rangé, ils quittèrent les lieux, bras dessus bras dessous, bien décidés ainsi fortunés à profiter ensemble de cette étrange journée, en attendant d'aller assister à l'arrivée officielle en fonction du nouveau président.

Le flot des indifférents, des pressés, des stressés, lui, n'avait pas bougé, qu'ils aient ou non décidé qu'après leurs heures ils en seraient.

Plus tard le vieil homme avoua, comme on le fait d'un secret que pourtant on aurait dû garder :

- J'ai été envoyé également pour veiller. Les présidents des Etats-Unis sont si souvent menacés. Il lui faut au moins le temps de changer quelques choses. Il va compter.

   


Ceci est ma participation au non-sablier de Kozlika du jour d'après une amorce qu'elle n'avait pas choisi mais quand même si
Un violon sous le toit chez Frédéric Ferney, qu'on pourrait bien peut-être convier à un Paris Carnet.

L'amorce était celle-ci :

"Un homme s’assit dans le métro à Washington et se mit à jouer du violon; c’était un matin froid de janvier. Il joua six morceaux de Bach pendant environ 45 minutes. On a calculé que pendant ce temps, à une heure d’affluence, plusieurs milliers de voyageurs avaient traversé la station, la plupart d’entre eux pour se rendre à leur travail. …"

Je précise en découvrant que la situation réelle racontée n'est pas sans similitudes que je suis partie bille en tête sans avoir lu l'original, c'est souvent chez moi l'effet Kozlika. Même quand je n'ai pas le temps, même quand ça ne va pas.

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