Je n'ai pas cent ans mais je suis assez vieille
In excelsis deo (1)

Tonton Tony

Hier (le 26) à Albuquerque, si l'on en croit Hubert Artus sur Rue89 et la très réactive wikipédia (1)

   


Je l'apprends par le Tiers-Livre , les veilleurs sont (toujours ? souvent ?) les mêmes, voilà que ce que je n'ignorais pas devoir survenir sans grand délai (je l'avais su salement malade (2)) est advenu, voilà que c'était hier, voilà qu'on a l'air malin, nous à survivre en sachant que Jim Chee, ni Joe Leaphorn n'en feront d'autres, voilà qu'on est orphelins d'un grand oncle qu'on aimait bien.

Moi qui des polars aime le voyage et le militantisme, je le plaçais tout là-haut auprès de Maj Sjöwall et Per Wahlö (ce n'est pas la même région, je sais), parmi mes préférés de l'âme.

Je dois sa découverte à mon ami Pierre et elle fut un gag : il m'avait signalé que chez Rivages existaient d'extraordinaires polars qui se déroulaient en pays Navajo, que oui vraiment tu vas aimer.

Je savais pouvoir lui faire confiance. Peu fortunée de façon chronique et parce qu'alors (3) sa notoriété n'avait pas (déjà) atteint les bibliothèques, j'avais dû attendre un mois favorable et une première occasion pour m'y précipiter.   

Elle s'appela "La mouche sur le mur", les V.O. en ce temps-là étaient rares et chères. Je pris le livre les yeux fermés au point de ne pas vérifier un seul instant autre chose que le nom de son auteur que j'avais soigneusement mémorisé.

Au bout d'une quarantaine de pages, j'attrapais un doute solide : de navajo, point. Un privé comme tant d'autres. Et qui se lisait bien.

Mais où donc étaient les indiens ?

Enquête menée auprès de Pierre ("C'est pas mal ton type, là, sauf qu'il parle pas d'indiens, ni de réserve, ni de philosophie, c'est vraiment lui ?") et de mon amie Sylviane (4), il s'avéra que j'avais déniché d'emblée le seul de la série qui les négligeait.

Après un grand éclat de rire, je me suis rattrapée. J'ai par après guetté les suivants, au point de me passionner pour les amours de Jim, ce qui je le vois étonne grandement certain(e)s.

J'ai basculé en V.O. dés que ce fut possible. Puis en ai fait comme des Agatha Christie une sorte de magma fondateur, confondant les titres, la chronologie et les situations, mais les connaissants par coeur en même temps. Je me suis même passionnée pour les peintures de sable, les cérémonies de soins, et la mythologie (ou doit-on dire cosmogonie ?) locale. Ceux qui s'étonnaient, trois lignes plus haut sont bouche-bée, je le sais.

C'est que j'y étais si bien, moi, là-bas où je ne mettrais sans doute jamais physiquement les pieds. Et je sais bien un peu pourquoi : les tiraillements permanents que ressent Jim entre son éducation, ce qu'on lui a enseigné et par ailleurs sa pratique professionnelle et son monde contemporain ressemblaient tant à ce décalage que je subissais d'entre la mienne, ma périphérie d'origine, et celui où par la force des choses économiques je me trouvais à évoluer.

Jim me consolait du monde.

Joe me faisait rêver à un père bon possible. J'aimais croire à la façon dont il aimait sa femme.

Ce qui ne gâtait rien : les intrigues étaient parfaitement huilées, pas d'embrouille, tout lecteur attentif pouvait s'y retrouver. C'est un confort que j'aime, même si atteinte par une trop grande expérience, au fil des ans je suis devenue de ceux que la résolution du mystère dans l'ensemble indiffère.

Etrangement, Tony Hillerman est pour moi aussi une noce. Un mariage de bons amis, une tablée internationale. Je fatigue de mon anglais une jeune femme, épouse ou fiancée d'un ami du marié qui est américaine.

Gentille, elle me fait à un moment donné un compliment sur mon expression dans sa langue. Je m'étonne un peu, mon parler, pas assez soutenu par des voyages manquants, est passablement rouillé. Mais lui avoue qu'en revanche, je vais toujours voir les films au ciné en V.O. (5), et surtout je lis beaucoup en américain, ah oui, fait-elle, soudain encore plus intéressée, mais qui ? En ce moment je dévore tous les Hillerman que je peux trouver.

Et j'ai eu droit au plus beau sourire qu'on m'ait jamais fait avant Virginia Woolf (6) et Siri Hudsvedt,

- But he was my teacher.

Et nous sommes parties à discuter de l'homme et de son travail tout le temps qui restait. Ce fut un des plus beaux mariages auxquels il m'ait été donné d'assister.

J'ai juste un peu oublié, parmi tous ceux de nos amis qui se sont épousés un peu autour des mêmes années, qui étaient les mariés. Seule m'est restée dans le souvenir cette conversation-là.

Le sentiment, ce soir, d'avoir perdu un viel oncle préféré que je fréquentais régulièrement depuis 18 années. De ceux d'avant, il est un des rares que j'aime toujours autant.

Merci Zio Tony and have a nice last sacred dance.

 

(1)  faut-il s'en réjouir ou bien s'en méfier, de cette rapidité ?)

(2) au contraire de Frédéric Fajardie que j'ai eu le sentiment de voir en pleine forme la veille encore et dont l'annonce du décès m'avait frappée de stupéfaction. Je suis définitivement de ceux qui aux chagrins préfèrent être préparés.

(3) à la mémoire 1990 ou 91, au plus 1992 ou 93.

(4) libraire

(5) Je n'étais pas encore dans ma phase "films-improbables-où-il-ne-se-passe-rien-dans-des-pays-déserts", j'allais voir des films américains, parfois même presque blockbusters.

(6) ni voir ni présomption ni causeries hugoliennes, c'est juste codé par nécessité.

 

Pensée par ailleurs pour mon amie Colette, le même jour décédée. Décidément triste octobre.


A la relecture, ce billet me semble étrange : je voulais parler de lui et ne parle que de moi. Revoir demain matin si je laisse en ligne ou pas, ou carrément réécris.

Le titre est trop familier, mais je ressens comme la perte de quelqu'un que je connaissais bien, alors qu'il n'en était rien.

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