Noir c'est noir (air connu)
Tonton Tony

Je n'ai pas cent ans mais je suis assez vieille

... pour avoir été assez grande pour pouvoir en parler quand Jacques Brel mourait.

(billet initialement entamé pour le 09 octobre, je n'ai en somme que 15 jours de retard)

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Je me souviens bien que j'aimais le Grand Jacques, ne possédais pas de disques de lui à cette époque-là, il faut voir quand je relis mes carnets de bord à quel point l'argent était compté et par exemple le drame que ça avait été de me faire voler mes stylos (plumes) dans mon sac lors d'un intercours où en salle je l'avais laissé.

Donc pas de disques.

Mais je pensais bien quand même trouver dans ces carnets trace d'un discret hommage et la mention de son décès. J'avais dû au moins être attristée.

Je prends le temps ce soir d'aller y voir. L'entrée du 9 octobre 1978 est au contraire affligeante de surinvestissement scolaire et de banalité, j'avais osé écrire :

"Journée de cours sans interrogations [écrites pas métaphysiques : note de la dame plus âgée que je suis devenue] ni autre fait notable à part trois choses :

- mon rhume (en amélioration cependant) [j'étais tout le temps sans arrêt en permanence anginée ou enrhumée]

- annonce de la réunion pour les parents de la 2ème C7 [ma classe d'alors]

- annonce d'une version latine en classe jeudi"

suivent des considérations sur les cours et l'état d'avancement de mon travail scolaire et que j'ai reçu le magazine "Onze" auquel j'étais, luxe suprême (1), abonnée.

De la mort de Jacques Brel, je ne peux dire qu'une chose, ce jour-là à Bobigny centre ville, pas si loin d'où je vivais, le temps était "doux et lourd".

La lecture des pages voisines, dans l'espoir que la nouvelle m'ayant atteinte à retardement j'en ai causé plus loin, ne dit hélas rien de lui, mais montre pourtant que j'étais un peu attentive à ceux des bruits du monde qui nous parvenaient. Et que je n'hésitais pas à faire (déjà) de l'humour sur les sujets qu'il fallait pas. Ce qui donne un curieux

"Pape mort ==> pas de télé"

ou bien quelques jours plus tard un post scriptum cryptique

" - un pape polonais
- la mort de la femme du chef de bureau de papa
"

J'émets des avis bien plus fermes que ceux qui peuvent être les miens à présent sur des films vus (à la télé, par exemple "La Party" le jeudi 19 octobre 1978 sur FR3) ou des livres lus.

Parfois je me laisse un peu aller, d'une façon que l'auteur de Ce que je fais de mes jours (deuxième saison) mais de la première aussi, n'aurait peut-être pas reniée :

"Souvent avant de m'endormir, il m'arrive de penser à diverses choses (assez sérieuses) que je compte consigner ici et que j'oublie. Pendant, donc que j'y pense je signale que la veille je me suis dit qu'il faudrait que je l'écrive, le signale (nb. : c'est surtout quand j'ai lu Rousseau avant de m'endormir (2)). Après ces explications confuses, la journée [...]" (3)

Donc rien sur Jacques pour ma plus grande honte, en plus que dans une page précédente Claude François qui ne m'intéressait pas spécialement a droit à une pensée (entre parenthèse quand même) "quand on le voit [à la télé] on a du mal à réaliser qu'il est mort".

Finalement, l'autre Jacques (4) ne mesure pas sa chance, j'avais pour lui noté mon émotion.

 

Poursuivant par déception mon investigation, je tombe alors sur quelques belles consolations :

- une lucidité épatante au sujet de la télé

"Je me rends compte du temps régulier passé devant la TV. Ce qui me console est que certains jours j'arrive très bien à m'en passer en particulier quand Elise (5) n'est pas là pour l'allumer."

- le récit détaillé sur 7 pages écrites serrées des anecdotes dont un de mes oncles italiens de passage à Paris nous avait régalés.

L'une d'elle est un cadeau immense pour l'un de mes chantiers. Les autres me consolent : la fatalité  du name-dropping involontaire, c'est une tare familiale, à présent je le sais. Avec un côté comique qui éclot à retardement : les grands pontes qu'il mentionnait dont j'ignore si la présence impressionnait ou non mon père, et dont les noms alors retranscrits phonétiquement en élève ignorante mais appliquée ne m'évoquaient rien, à présent je sais qui ils sont, et je me dis, sacré Tonton.

Je suis très reconnaissante à l'adolescente de 15 ans que je fus de prendre soin des travaux et des état d'âme de la mère de famille d'enfants de ces âges qu'à présent je suis devenue. Je le faisais à l'époque sans penser à l'avenir, persuadée que j'étais par ma santé fragile qu'une maladie ou une autre très tôt m'enporterait. Ce n'est que plus tard, en 1983, alors qu'un premier chagrin d'amour (ou plutôt : un chagrin de premier amour) menaçait de me noyer, que j'ai écrit avec une vue d'avenir, une sorte d'autofiction (le terme n'existait pas) légèrement érotique, dans le but avoué (et qui fut atteint) de "me faire sourire 20 ans après".

 

D'où l'utilité, si toutefois le support se maintient, car les vieux cahiers au moins si on les a gardés on peut les consulter, de bloguer jours après jours, sinon pour aujourd'hui du moins pour demain, car le recul du temps est un don formidable.

 

En guise de demande de pardon, et parce que oui, on peut être vieux sans être adulte c'est la meilleure façon de l'être au fond vraiment :

 

 

(1) Je suppose que j'avais dû faire consentir mes parents à cette dépense ridicule parce que m'étant procurée j'ignore comment le numéro 1, j'avais ensuite écrit mon enthousiasme et mon mécontement (sur le mode : hé oh les gars, y a aussi des filles qui aiment le foot, non mais) et que ma lettre avait été publiée dans un des numéros suivants.

Du coup j'ai beaucoup ri (intérieurement) quand un ami m'a appris qu'un message que j'avais envoyé sans penser à mal figurait dans un des premiers numéro de la revue XXI. C'était ma rubrique "Peut-on changer ?". Mais je ne me suis pas abonnée parce que ça ne serait vraiment pas raisonnable dans notre budget. C'était ma rubrique "Même avant "La Crise de Croissance Ultra-Négative", l'ascenseur social était un chouille bloqué".

(2) aux parents de maintenant : vous voyez que les jeux vidéos ne sont pas si nocifs envers le sommeil de votre descendance, Rousseau faisait bien pire effet. Soyez rassurés.

(3) note pour Samantdi : j'étais déjà très très très très passionnée de physique à l'époque en plus que j'avais un prof génial qui s'appelait monsieur Zouzoulas. Et je vois que ça ne t'étonne pas.

(4) Prévert

(5) soeur (petite).

 

[photo personnelle prise à Torino probablement début septembre 1978 ; aucun rapport avec Jacques Brel, c'est juste pour l'ambiance du temps]

 

 

Billet sauvé des brouillons oubliés par la double action de
Samantdi à qui j'ai emprunté sauvagement une part de son titre, lequel venait d'un tout autre chanteur
et
Chiboum par association d'idées sur les chanteurs qui nous reviennent quand nos âmes peinent.

Gratitude éternelle envers Zio Piero, dont je comprends mais un peu tard qu'il me montrait la voie (et la voix aussi car jeune il chanta) et que je n'aurais pas dû me moquer du polaroïd dont il était si fier.

Spéciale et tendre dédicace à quelques D. septentrionaux (hommes et femme) et envers l'un d'eux (le "frère polytechnicien") pas de tendresse, non, vraiment pas, mais bien de la reconnaissance pour son travail qui m'a aidée.

 

Pour info au 31/10/1978 la place de ciné dans le petit de ma banlieue coûtait 12 francs. Et je note pour le déplorer que ça fait 20 % d'augmentation (par rapport à la fois précédente où j'y étais allée, mais quand ?)


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