Directement le gel douche
Petite pépite noyée

Quelque chose a changé

pour Emmanuelle

 

Longtemps longtemps j'ai aimé les livres sans vraiment me soucier de qui les écrivait. D'abord il faut dire ce qui était, c'était beaucoup des bouquins pour enfants et par exemple j'ai longtemps cru qu'Enid Blyton était une marque de fabrique, peut-être le nom d'une équipe composé des initiales de qui en faisait partie.
Ensuite il y avait les grands messieurs morts qu'imposait la scolarité. Ils écrivaient des choses superbes et qui souvent m'épataient. Mais ils étaient triplement d'un autre monde, par la classe sociale, leur genre (masculin), et leur époque.

Il y avait aussi une vieille dame anglaise dont parfois dans la presse j'avais vu une photo. Ma mère possédait tous ses livres et les relisait si inlassablement qu'ils en étaient usés.

Cette romancière-là présentait à mes yeux davantage de réalité. N'empêche, je l'imaginais, dans du cossu, du chic. J'aimais l'humour qui dans son travail affleurait, en anglais je me suis assez vite débrouillée, un peu comme une langue maternelle oubliée que je redécouvrais, je trouvais qu'elle troussait rudement bien ses mystères, on aurait eu de quoi parler ; mais je me serais mal, très mal vue, invitée chez elle à prendre le thé. Avec ou sans nuage de lait.


Elle m'aurait sûrement trouvée très délurée, et mal élevée, habillée comme l'as de pique avec mes pantalons de chez Tati aux ourlets successifs et mes pulls extraordinaires par ma mère tricotés (1).

J'aimais donc infiniment les textes, dés enfant, mais je les dissociais presque complètement des gens. Ils étaient écrits par des martiens dont la vie personnelle ne me regardait pas, à l'exception un peu plus tard (bac de français) de certains événements qui pouvaient parfois expliquer pourquoi dans tel ou tel passage une tempête (chez Chateaubriand) ou l'ivresse d'un navire, ou une scène armée étaient si bien rendus.

Je ne saurais plus dire tant la présence de mes amis est évidente quand a eu lieu le basculement. Quand les cueilleurs, libérateurs et grands-couturiers des mots ont pris pour moi réalité et que les martiens sont devenus les autres, ceux d'un ancien temps qui n'avait pas bougé, ou bien ceux d'un temps intermédiaire qui se passionnaient pour boursicoter et toutes ces choses si hautement performantes qui permettent de gagner (2).

L'internet y est pour beaucoup. Un site "Mauvais genres" depuis disparu (3). Des rencontres, parce que ma vie est tissée de coïncidences improbables que j'essaie d'écouter. L'une d'elle fut plus forte que tout et dés son instant j'ai su que j'étais foutue même s'il m'a failli plus de 4 ans (4) ensuite pour savoir pourquoi.

Je me suis parfois même croisée dans certains livres et c'est un peu étrange ; doux amusement et satisfaction d'avoir été utile à des gens que j'aimais.

Cependant de mon enfance et mon goût pour les histoires, d'un père peut-être qui fabulait de façon permanente et sans rien maîtriser, j'ai gardé ce pli de passablement dissocier l'écrit de la réalité, peu importe à quel degré il en est inspiré (5).

Les frontières me sont étrangères. Je ne suis pas leur amie.

Je ne m'en souciais que si pouvaient avoir lieu des conséquences éventuelles graves ou dans certains cas s'abstenir de gaffer.  Et pour mes propres travails dans la seule mesure d'éviter de faire du mal à ceux que potentiellement j'impliquerais.

Ce soir quelque chose a changé.

Je viens de lire un texte formidable. Rien à en retirer, rien à y rajouter, chaque pas est le mot juste, sa longueur est parfaite comme sa densité. C'est un texte en état de grâce. A en pleurer de beauté.

Il faudrait être une enclume pour n'être pas ému(e).

Il s'agit d'une fiction. C'est très bien précisé.

Je connais hélas une part de la réalité qui l'a tissée.

C'est la première fois de ma vie, je crois, que je regrette l'existence d'un écrit presque parfait.

Nous n'avons pas fini d'y penser.

 

(1) Qu'on ne se méprenne pas, ma mère quand elle tricotait le faisait d'une façon formidable. Certains des pulls n'ont pas bougés et je les porte encore. Je suppose cependant que pour beaucoup, tant au collège qu'au lycée, j'étais la fille aux gros pulls uniques et hors de toute mode.

(2) mais au fond quoi, pourquoi, pour qui et pour quoi faire ?

(3) un autre site, bibliosurf, en est issu consacré à la vente en ligne.

(4) et un si long et patient et tendre travail de persuasion de la part de la principale intéressée. Je n'ai pas fini de la remercier.

(5) Je parle des textes écrits, pas des simples témoignages ou narration "à plat" d'un fait advenu.

Par exemple ce qu'écrit Bénédicte, dans ses récits de "Flic", même si elle s'est inspirée directement de faits survenus, c'est un vrai travail d'écriture, et qui n'a pour moi pas grand-chose à voir avec une démarche de type Rentrer chez soi décrire sa journée (compte-rendu). La réalité ne m'intéresse qu'en son résultat (bien) distillé. Ça n'empêche pas l'émotion.

   


Comme s'il existait un plafonnement collectif du chagrin éprouvable, ma propre vie reprend sens d'un seul coup à cette même période, et si je n'avais jamais cessé de travailler j'ai retrouvé une capacité qui fut la mienne il y a encore trois ans.
Le résultat concret est un grand coup d'accélérateur que ma carcasse peine à assumer et qui se combine en exponentielle à l'accélération traditionnelle de rythme de toute rentrée.

Je m'étais promis d'écrire un billet au sujet des "Mains gamines" qui est un livre fort et nécessaire, n'ai pas réussi à me dépêtrer des noeuds entre mes fatigues, mon travail et mes emplois du temps.

Alors soyez courageux, lisez, faites-vous votre propre idée.

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