Le coiffeur de ma mère
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Tan tan tan tan -- Tan tan tan (air connu)

Sta' sera, grands boulevards, pas tard. Jeudi pour le début.

 

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Je sortais de chez le kiné. Percevant sans doute une fatigue périlleuse, il m'avait plus qu'à l'ordinaire plongée dans un sommeil de réparation.  Il est en effet un peu épuisant d'être à la fois personnages de fiction chez les autres,  mère de famille et salariée d'usine  dans une vie concrète et y subissant (commentaires du médecin inclus) les examens médicaux afférents à l'un des premiers, en cours de créations dans une autre, et désormais seule, sans amour et sans guide pour accomplir tout ça.

Cet état particulier de sommeil ou somnolence s'accompagne d'un grand froid.
Le froid appelant la faim dans un faux apaisement, j'avais donc attrapé un cornet de pâtes à une sympathique mais chère échoppe (j'étais entre temps aux arrières de Mouffetard).

Je m'étais assise dans un coin de square pour les avaler ; deux gars plutôt jeunes ignorant ma présence restèrent un moment à deux pas.  Ils causaient cinéma.

- Tan tan tan tan -- Tan tan tan, chantonna l'un d'eux soudain. Tu vois en fait, moi j'y vais pour ça. Rien que pour l'entendre.

- Ouais enfin, mais y a pas que ça, rigola son copain. Puis ils cherchèrent à convenir d'un moment favorable pour aller voir Jones (Indiana) le retour du retour du revenant retrouvé.


En me souvenant d'eux, je souriais ce soir, remontant la longue file d'attente d'un des cinémas voisins de l'Opéra (1). J'allais vers le métro dans l'idée raisonnable de rentrer chez moi. Je me demandais quelle part des spectateurs qui piétinait là le faisait pour la musique et quelle autre pour la bonne bouille de ce cher Harrison qu'on aura vu vieillir en héros.

J'ai levé les yeux. Idée malencontreuse. C'est pour un tout autre film qu'ils attendaient comme ça. Il m'a dés lors semblé longer entièrement nue le reste de la file, en sortant de là ils en sauront davantage sur moi que moi. Pourtant je n'y suis pas. J'ai juste avant-hier hanté ces endroits et ce peuple-là. Paniquée à l'idée d'une nouvelle crise d'invisibilité, j'ai fixé mes mains, mon sac de sport, des unes j'ai touché l'autre. Ça allait, j'existais. A la première vitrine j'ai par sécurité vérifié mon reflet. Il persistait.

Flottait cependant un doute presque solide : n'étais-je pas vraiment morte deux ans auparavant et à présent en train de errer dans quelques limbes après qu'un film soit paru qui illustrait clairement la cause finale de mon trépas ?

J'ai tenté de me parler à moi-même avant qu'il ne soit trop tard. Mais n'y suis pas parvenue. J'ai beau m'entraîner assidument l'exercice ne m'est pas naturel, j'avais trop pris ce pli de m'adresser à ceux que j'aime mais qui ont si bien répondu absents en mon année de malheurs que je ne cause plus qu'au vide.

Arrête !

Ah tiens, ça a marché.

Encouragée par cette micro victoire, je me suis concentrée sur le souvenir de chacun de ceux qui depuis une semaine m'avait accordé un intérêt, un geste tendre, leur affection. L'un m'a offert un heureux dîner en me disant amie, l'autre m'a embrassée alors que je n'osais guère (mais en éprouvais également l'élan), l'amie qui me convie auprès d'elle avant un moment qu'elle me sait difficile, la personne rencontrée qui me demande la permission de me laisser son numéro, celle dont le livre m'a arraché un peu de solitude (2), l'amie qui accepte que je la raccompagne, Viviane Hamy, Coline Serreau, d'autres qu'à l'instant injustement j'oublie.  Stéphanot aussi, qui m'attend à la maison.

Parce qu'eux au moins sont là, je n'ai pas le droit de laisser tomber. Je suis donc parvenue à rentrer chez moi. La pluie ou mes larmes faisaient floc à chaque pas, mon sac pesait son volume en béton, mais j'y suis arrivée.

En guise d'Eurovision, j'écoute Quadrophenia. Puis relis Adeline Stephen de façon calendaire, date par date du même jour de tous les ans où elle l'avait écrite.
Peut-être qu'après ça ira mieux. Les morts ne mentent plus, leurs trahisons
sont closes, ainsi que leurs lâchetés.

Je dois réapprendre à me laisser aimer par ceux qui sont présents, à ne plus laisser mon esprit égaré par l'absence, admettre une fois pour toute l'oubli impossible, mais apprendre à la tolérer avec sérénité. Ne pas laisser une fin incomprise me priver des moments partagés, qui furent si forts, intenses, bons, justes et nécessaires. Poursuivre sans relâche le chemin qu'ils m'indiquaient. Même si seule c'est si loin.


(1) Garnier.

(2) Véronique Ovaldé "Et mon coeur transparent" (éditions de l'Olivier).

 

  [photo : par dérision associative, en fait prise le 9 mai dans le quartier latin]

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