Le jour des objets
Non sous-titrée (la vie)

Adagio

Dans le métro à Châtelet, en fin d'après-midi

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Ils sont bons, nous sommes pressés. Enfin, Stéphanot qui a hâte de rentrer glander après une demi-journée intellectuelle puis amicale dont il ressent un épuisement.

Malheureusement pour lui, saisie par la musique, je m'arrête tout net. Il y a des fois comme ça où une photo, un tableau, un air bien interprété, m'attrapent avec une violence telle que quoi que se soit que j'ai à faire, qui que ce soit qui m'attende (1), je reste prise et comme éprise et pétrifiée.

Ils sont toute une bande, au carrefour principal de couloirs du Châtelet, et qui jouent avec coeur mais non sans quelques flous l'Adagio d'Albinoni.

Rien d'original, rien d'exceptionnel, si ce n'est quelque chose d'impalpable dans un certain bonheur de jouer, une urgence aussi, et mon état d'esprit.

Stéphanot en ressent l'écho qui ne proteste pas. Son loisir attendra.

Passe un rasta de la plus belle facture, dreadlocks soignés et casquette pour les surmonter. A son bras une jolie fille, à ses oreilles un écouteur. Ils ont cet air de ceux qui s'aiment et sont abstraits du monde,  légers et savourants.  Pourtant alors qu'ils  longent les musiciens classiques, le voilà qui pile, relâche le bras tendre, se libère les oreilles et reste en arrêt.

Ça n'est donc pas qu'à moi qu'ils font de l'effet.

Sur sa lancée celle qu'il accompagnait fait quelques pas, puis se retourne. Il comprend qu'elle l'attend, la rejoint et ils tournent à l'angle en direction d'ailleurs.

Stéphanot se marre à les regarder. Je suis trop prise par la musique, et n'esquisse qu'un sourire tout en retenant des larmes, arrivées là je ne sais comment.

Un type me frôle qui se précipite avec joie vers l'un des altistes. Celui là aussitôt cesse de jouer pour l'embrasser. Ils parlent à mi voix tout à leurs retrouvailles, sans doute impromptues. La mélodie ignore l'absent, et Stéphanot clowne qu'en vrai ce qu'on entend n'est peut-être qu'un enregistrement. En fait non, l'écart se perçoit, s'il ne s'entend.

Nous déposons quelques pièces ; les gens, séduits, sont généreux. Alors que nous quittons les lieux, Adagio accompli, nous croisons le rasta, à présent esseulé et qui se hâte de revenir écouter (et semble-t-il enregistrer).

J'aurai l'air de Tomaso en tête toute la soirée, et qui sait, pour mes rêves.

(1) sauf Wytejczk, mais qui ne m'attend plus (jamais).

[photo : in situ mais en discret]

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