Previous month:
décembre 2007
Next month:
février 2008

0 billets

Sérénade en fa (majeur) pour amoureux et cellulaires

Sta sera tornando dalla Libreria

Pict0044_3

billet en chantier - petits soucis de connexion lente -

C'est d'abord elle que j'ai remarquée au point de manquer foncer dans celui à qui elle parlait, et qui se tenait appuyé contre le mur d'en face, les pieds nécessairement un peu avancés sur ce trottoir où je marchais.

J'avais pour une fois le coeur moins faible que le chagrin, dans ma besace le tout nouveau Rosetta Loy (1) et la perspective d'heures intelligentes.

D'où sans doute mon nez en l'air admiratif au lieu d'en rase-motte vers la direction d'une chute prochaine.

Et qu'ainsi j'avais vu la jeune femme, à la longue fenêtre d'un bureau moderne dans un immeuble ancien, si visible au travers d'une vitre sans rideaux ni montants nombreux, avec la lumière de la pièce sur laquelle sa silhouette précise se détachait.

La vision n'était pas sans beauté. Ni son air délicatement penché. Attentif.

L'homme faisait pour sa part dans la nonchalance étudiée.  Mais à l'encontre des soupirants d'avant, en guise de mandoline c'était un téléfonino qu'il tenait et auquel il chuchotait des mots tendres à sa belle.

Elle ne pouvait sans doute du lieu de son travail pas déjà s'absenter. Ils se parlaient ainsi tout en se regardant. Avant-goût probable d'un rendez-vous du soir, dont j'espérais pour eux qu'il ne fût point trop différé.

J'ai hâté le pas, je craignais d'entendre des considérations peut-être triviales ( - Bon alors en t'attendant, je décongèle les steaks hâchés ? Tu préfères avec des frites ou des haricots verts ? On a encore ceux de chez P*card, tu sais. Ils sont périmés au 20 janvier.) en lieu et place de la conversation tendre que pour eux j'espérais.

Je ne suis cependant pas parvenue à leur imaginer un destin brûlant d'amants cachés, tenus par secret nécessaire de se parler en technique interposée et de ne se voir certains soirs qu'en ombres chinoises, l'une d'intérieur l'autre de rue. Juste une contrainte professionnelle qui les maintenait pour un temps séparés.

Je tiens encore, je crois, à me persuader que l'amour ici et aujourd'hui est presque possible ; peu importe si pour moi, il n'habite plus là, où s'il est trop tard dans mon cas pour sauver ce qui fut par mégarde, pureté d'inadvertance et trop parfaite confiance, si mal engagé.

      

(1) hélas uniquement disponible en français (!)
"La première main" de Rosetta Loy (ed. Mercure de France) traduction Françoise Brun.

[photo : même rue, un peu plus loin car il est (pour l'instant ?) des moments que je ne vole jamais]


Le piéton de Poissonnière

Sortie d'usine, tombée du soir

[photo : plus tard]

En sortie d'usine, pas d'espoir, mon neurone est hagard. Cet état de stupéfaction par l'épuisement totalitaire, dûment escorté du réflexe déjà pavlovien du vélibant moyen m'a fait emprunter une bicyclette en vue d'un trajet que pourtant je savais truffé d'un (presque) bout à l'autre de sens interdits pour la direction visée.

Il faut dire à ma décharge que j'étais chargée ramenant en ce moment régulièrement des archives professionnelles personnelles vers mon domicile encombré. Je suppose que c'est mon dos qui en passant a commandé.

J'ai donc bêtement dû pousser en marchant à côté le véhicule stupidement loué. Heureusement qu'à cet endroit les trottoirs étaient larges.

Au coin du Rex, un feu bavard. Ils sont désormais assez fréquents. Mais celui-là émettait un son assez fort pour être entendu à plusieurs pas, et répétait en boucle une mélopée rythmée.

"Rouge Piétons Rue Poissonnière - Rouge Piétons Rue Poissonnière - Rouge Piétons Rue Poissonière  Rouge Piétons Rue Poissonnière - Rouge Piétons Rue Poissonnière - Rouge Piétons Rue Poissonière - Rouge Piétons Rue Poissonnière - Rouge Piétons Rue Poissonnière - Rouge Piétons Rue Poissonière - Rouge Piétons Rue Poissonnière - Rouge Piétons Rue Poissonnière - Rouge Piétons Rue Poissonière - Rouge Piétons Rue Poissonnière - Rouge Piétons Rue Poissonnière - Rouge Piétons Rue Poissonière - Rouge Piétons Rue Poissonnière - Rouge Piétons Rue Poissonnière - Rouge Piétons Rue Poissonière - Rouge Piétons Rue Poissonnière - Rouge Piétons Rue Poissonnière - Rouge Piétons Rue Poissonière - Rouge Piétons Rue Poissonnière - Rouge Piétons Rue Poissonnière - Rouge Piétons Rue Poissonière - Rouge Piétons Rue Poissonnière - Rouge Piétons Rue Poissonnière - Rouge Pié ..."

J'ai eu beau traverser de l'autre côté et limiter ainsi l'exposition à cette étrange chanson, je me suis surprise à la fredonner bien après que le vélib ait été reposé.

La prochaine fois je me suis promis de résister jusqu'au piéton vert, histoire d'entendre une autre mélopée. Mais peut-être que l'assonnance avec "Poissonnière" fait que ça rend moins bien (?).

Lire la suite "Le piéton de Poissonnière" »


Presque (pas) peur

lundi 7 janvier 2008, Paris-R

P1060014 

Il y a 5 ans presque jours pour jours, c'était d'ailleurs un lundi, je lisais d'un trait, d'un seul, le livre qui changerait ma vie.

Il m'a balancée de l'autre côté du miroir, j'y étais par bribes, éparpillée entre deux ou trois personnages, mon rapport à la mort et à la natation, ainsi qu'un autre, un peu différent.

Il aura suffit ensuite en dédicace d'une citation, et du vampire le baiser c'était fait.

Brève incubation.

Le premier texte a débarqué 6 mois plus tard, et l'écriture 11. Déjà plus d'autre issue.

Il y a 3 ans très exactement, nous apprenions l'enlèvement de quelqu'un qui à nos yeux comptait. Deuxième bascule dans une troisième dimension et sans retour possible. 5 mois s'en sont suivis, intenses et violents. Abandonnée après l'effort par ceux qui m'y avaient poussée, ostracisée par qui s'y sentait opposé et l'était resté, j'ai perdu pied quelques mois après. Ma vie étriquée comme des chaussures trop petites. Et les coups qu'elle m'infligeait.

Il y a 49 ans naissait mon a  je ne faisais rien, je n'étais pas née, et cherchais quelque part où enfin m'incarner. Je crois en effet être à un premier tour, sinon comment expliquer tant d'inadaptation à un monde si parfait. Ma soeur de coeur venait de débarquer, elle avait, elle, enfin trouvé. Conçue sur le même modèle à quelques options près, j'ai tenté en vain de trouver à mon tour place possible. En désespoir de cause l'ai fait 5 ans après sur le gage d'un prénom et d'une région voisine. Mais trente-six ans furent nécessaires à nos retrouvailles. Il faut peut-être croire qu'il était bien trop tard.

Aujourd'hui, 7 janvier, d'une année pour moi cruciale (vais-je encore survivre ou capituler ?), je me demande donc (quand même) un peu ce qui va m'arriver. J'aimerais ne pas trop pleurer. Si possible ?

[photo : last lasting thing before destruction, rue Martre, yesterday]

Lire la suite "Presque (pas) peur" »


Les voeux agrabates de l'Amérique de Clichy

Vendredi, en allant prendre le métro

P1040011

billet en chantier, fin des travaux vers 0 heures 30

Nous partons joyeux vers une exposition.

Je prends le courrier en passant : depuis une micro éternité d'environ deux mois, j'attends un mystérieux tome trois qui semble résister à tous les efforts de ch&µ$tre.com pour me l'envoyer.

Stéphanot me fait judicieusement remarquer que s'encombrer du courrier n'est peut-être pas une bonne idée. Je lui explique la cause première de mon impatience, sans détailler les autres, de  Wytejczk une carte comme celle de Russie envoyée l'an passé serait la bienvenue, sans parler d'une Pompom girl De Luxe rendue silencieuse par un surmenage (je l'espère) passager.

La moisson est toutefois bonne. Malgré les temps informatisés qui me font friser l'e-mail bankruptcy chère au Capitaine (1), tout un lot de voeux par lettres et cartes, des officiels, des amicaux, un bon petit bonheur quoique conventionnel quand il vient d'amis que la vie tend à éloigner sans que personne le souhaite. Stéphanot est impressionné par les cartes officielles.

Mon passé de citoyenne un peu engagée dés lors qu'il s'agit de ciné ou d'écriture plus que de politique me vaut en effet depuis plusieurs années de recevoir en plusieurs exemplaires des voeux de la part de différents membres de la municipalité.

Je parcours en même temps d'autres enveloppes venues de (bien plus) loin et repense à certain des voeux officiels qui m'ont semblé cette année avoir presque un peu d'âme, j'en exprime à haute voix l'agréable surprise.

Stéphanot qui du coup tentait de lire, tout en marchant, ce qui n'est pas simple, et avait repéré par ailleurs de beaux timbres lointains, me demanda alors ce qu'agrabates signifiait.

Le mot, en français, était "agréable" mais l'écriture cursive hâtive pouvait effectivement induire une confusion. Je mis un temps de trop à piger d'où elle venait, et le garçon croyant que j'avais mal entendu voulu donc préciser :

- Ben oui, là, tu vois, les voeux agrabates de l'Amérique de Clichy.

Si l'année qui vient doit être à la mesure du fou-rire qui nous a saisi quand nous nous sommes compris, il se pourrait qu'elle soit bien un peu bonne. Enfin.

(1) Si vous m'avez envoyé des voeux et que je traîne à y répondre, sachez que je ne suis ni fâchée ni en grande peine, simplement débordée. A l'heure actuelle je ne désespère pas que j'y répondrai.

   

[photo : 04/01/08 ; fresque murale de l'ex-Dagobert, en démolition rue Martre ; à présent disparue car le chantier avance]

Lire la suite "Les voeux agrabates de l'Amérique de Clichy" »


Le martinet (partie II)

(suite du billet précédent)

Ce soir là, je n'ai pas souvenir de l'intensité du savon passé. Il ne FALLAIT pas être en retard au dîner. Lequel n'était pas une partie de plaisir, Tiens-toi-droite-pas-les-coudes-sur-la-table-mange-ta-soupe-fais-pas-de-bruit-tiens-bien-ta-fourchette-tiens-toi-droite, jamais moyen d'avaler un spaghetto en paix.

Je n'ai pas non plus souvenir d'à quel moment j'ai mis fin à cet examen permanent, je me souviens seulement que ça avait chauffé, mais qu'un jour, plus grande (de taille) j'avais dit un truc comme ÇA SERT A RIEN DE REMPLIR NOS ASSIETTES SI ON PEUT PAS LES VIDER EN PAIX ; j'avais probablement craqué de voir ma petite soeur pleurnicher d'une remarque plus blessante que d'autres ou exprimée dans un moment où elle croyait avoir tout bien fait.

Mais je me rappelle fort bien de ce qu'à présent je peux nommer "La perplexité du martinet". Les copains en bavaient. Ils m'avaient expliqué que ça faisait mal et tout. Ils avaient peur de se faire taper. Ils ne faisaient pas non plus grand chose pour l'éviter. Du moins certains. J'avais fini par en conclure qu'ils aimaient trop faire les imbéciles, et en oubliaient les suites possibles.

Globalement tout ça formait une bande de gosses joyeux. Heureux de vivre. Blagueurs toujours bagarreurs parfois. Solidaires. Fauchés comme les blés, mais sachant de chaque chose jouer.

Du lot j'étais la seule plus tourmentée. Nerveuse, vivant en permanence dans l'intranquillité (sauf quand je lisais).  Et pourtant personne me battait. Et en classe je cartonnais, certes sérieuse et organisée, mais pas ou rarement tracassée, sauf en cas d'accident, généralement orthographique (en ce temps-là 4 points enlevés sur 20 par fautes, 5 fautes = zéro en dictée, quand le texte était trop bon, et que j'en oubliais ma grammaire pour écouter les mots, il a dû m'arriver de friser le zéro).   

Ça a dû me prendre 5 ans pour comprendre, de 7 à jusqu'à 11. Jusqu'à ce que je lise "Vipère au poing". Alors tiens, c'était peut-être plutôt 12, il me semble que j'étais en 5ème.

Je ne souffrais d'aucun coups, mais de pression permanente, infligée par un père que son malheur rendait fou, un boulot qu'il vivait comme un enfermement, un enfer, disant je vais en prison comme je dis que j'ai usine (1), une femme à lui mal assortie, il se "sacrifiait" pour nous et nous le faisait en permanence payer. Colères, reproches et cris pleuvaient pour un rien, jamais quand on s'y attendait ou plutôt si, quand on s'y attendait MAIS SURTOUT quand on ne s'y attendait pas.

Et le pire, le pire, c'était quand il s'en prenait à ma mère (variations polyphoniques et variées sur le thème Regarde comment tu as élevé TES filles) pour des fautes réelles ou imaginées mais le plus souvent vénielles, et qu'un humain normal n'aurait pas relevées, que nous avions commises.

Je tendais d'éviter les Vilnius potentiels à coup de brillants résultats, de faire tout du mieux que je pouvais, effectivement un 20 en maths était (généralement) garant d'une bonne soirée, mais globalement ça ne suffisait jamais. J'ai passé toute une part de mon adolescence les poings serrés au fond des poches, prête à intervenir (2) si jamais ça dégénérait, entre mon géniteur et ma mère, ou après ma soeur encore si petite. Toujours sur le qui-vive dés que l'homme de la famille était là. Toujours à tenter de satisfaire des exigences impossibles parce que prétextes, mouvantes et floues.

Et rendant les potes perplexes qui croyaient mon sort si enviable, alors que chez eux concrètement ça bardait. Et ne pigeaient pas ma tristesse de certains jours ou ma dureté étrange de ceux où je tombais taiseuse au lieu de les faire rire comme souvent je savais. Ils admiraient que pour une fille je ne pleure pas. Forcément, tout le temps, je serrai les dents. Ce n'était pas admirable. Juste un drame qui se nouait. Invisible. Caché.F1000012

Vingt et quelques années après, j'ai failli mourir de la faille ainsi créée, et que des circonstances moches et très cumulées avaient rouvertes. Les mauvais traitements, on s'en remet (sauf dérapage définitif), les fragilités induites, j'en ai peur, jamais. Et les intersections qu'on rate à nos chemins parce qu'épuisés ou apeurés ou contraints on fait les mauvais choix ou on n'en fait même pas.

Pour les mômes le pire de tout n'est pas que ça fasse physiquement mal ou pas, le pire, c'est quand ça se comprend pas, quand il n'y a pas d'adulte pour s'interposer à l'injustice, ou quand les adultes s'entredéchirent et qu'on croit que c'est à cause de soi.

Pour les grands, le pire quand déjà ils voient bien ce qu'il faudrait faire, c'est qu'on ne fait pas toujours ce qu'on veut ou si mal ou si peu, et qu'aucune solution n'est simple, facile ou formidable. Reste à choisir ou tenter d'attraper le sentier escarpé du moins grand malheur et de l'avenir des plus petits préservés, tout en n'étant jamais certain(e)s avant un long moment de ne s'être pas gourés. 

(1) l'ascenseur social n'est pas un vain mot :-( .

(2) J'étais la seule à parfois pouvoir tenir tête, gueuler plus fort que lui, passé un certain âge, s'il le fallait. Le faire me minait.

[photo : vers 1968, probablement ; parce qu'un père brisant, peut n'en être pas moins attentif et aimant, à d'autres moments ou par instants et qui font si bien croire à un bonheur possible. Et pourtant ...]

Lire la suite "Le martinet (partie II)" »


Le martinet (partie I)

Au siècle dernier, peu après que l'Homme ait marché sur la lune (pour la première fois), c'est dire si ça date

Pict0042

Ils ne me croyaient pas les copains, d'abord ils ont pensé que je faisais l'andouille quand je leur avais demandé.

Le mot avait débarqué pour moi un soir de foot., on avait rien fait de mal, ça devait être à des vacances, Pâques ou février, on jouait par tous les temps ; on n'avait rien fait de mal, pas même envoyé la balle où il fallait pas, fâché des voisins, fait aboyer des chiens, non juste ça : on était rentré trop tard.

Et un de mes potes à un autres, et qui faisaient une sale tête à mesure qu'on s'approchait des chez-nous,  - Toi aussi, tu vas y avoir droit, au martinet ?

Et moi qui me mêlais de ce qui me regardait pas, mais il faut dire, j'ai jamais su résister au moindre mot nouveau

- Au quoi ?

- Au martinet. répète le pote un peu agacé, sur le mode, pour une fille elle joue bien au foot dommage qu'elle soit sourde.

Et moi d'insister, c'est pas possible qu'ils connaissent un mot que pas moi, des feintes au foot, des ruses aux billes, je veux bien et puis ils aiment pas qu'une fille elle gagne, mais les mots les mecs, c'est moi qui connais alors vous êtes priés de m'expliquer.

- C'est quoi, ça, un martinet ?

Et là, j'ai bien vu qu'ils ne me croyaient pas. Tous tournés vers moi comme les Groseille quand débarque leur petite Le Quesnoy.

- Ben, le truc qu'y z'ont les parents pour nous taper (quelle question).

Je me laisse pas démonter, je me dis quelque chose comme, c'est bizarre chez les Franco-français, y a pas ça chez nous, je me fais tout bien expliquer. Il s'avère que tous les ménages de la cité dûment pourvus d'enfants le sont aussi d'un instrument qui sert à les taper.

En causant je me rends compte que chez certains l'engin sert de menace diffuse mais n'est réellement utilisé qu'en cas de force majeure, bêtise capitale, le feu au grenier, un autre enfant blessé par suite d'un jeu stupide, une collection scolaire de zéros pointés, de l'argent volé.

Chez d'autres c'est rituel, avec des nombres de coups conventionnés, en retard au dîner, 5 ; mauvais bulletin de fin de trimestre 20 au moins. Souvent il y a des peines combinées 5 coups et la vaisselle à faire.  20 et plus d'argent de poche jusqu'à la Noël. 10 et interdiction de sortie pendant 2 semaines.

Je fais soudain figure de grande privilégiée. Si mes parents m'ont parfois tapée c'était dans les instants, une action réactive, cas typique : le gosse à qui on a dit 100 000 fois fais bien attention avant de traverser, et qui s'engage sans regarder, qu'une voiture frôle et à qui l'adulte qui l'a tiré vite fait en arrière envoie un aller-retour aussi fort que la frousse qu'il a éprouvée.

Pour les potes c'est une énigme.

- Tes parents te tapent jamais ?

- Ben non, normalement non.

L'un d'eux évite aux autres un retard supérieur et l'inflation des coups potentiels :

- Ben c'est normal, toi t'es sage.

Ça décoince les copains, chacun à son explique :

- T'es trop bonne en classe, y peuvent pas.

- T'es une fille, on tape que les gars. (Comme j'étais la seule fille ce jour-là, personne n'a pu démentir ça).

Puis chacun est rentré. Les uns tapés, les autres pas.

Moi aussi j'avais peur, très peur d'être en retard au dîner. C'était 19 heures et ça se manquait pas.

(à suivre)

[photo d'une vieille photo, 1970 ou 1971, Val d'Oise]


Une année nue (pour l'instant)

A la tombée du soir, de vers Les Grands Boulevards à vers Porte de Clichy

Pict0012

"Alors comme ça pour toi aussi 2008, ça sera l'année du changement." dit l'homme à son téléfonino dans un sourire qu'il ignore séduisant.

J'aimerais être celle à qui il parle plutôt que la passante qu'il croise.  Non pas tant parce qu'il est debout très beau à voir, que par cette énergie qu'il dégage, de qui sait qu'il devra bientôt affronter changements et échéances, en a souhaités certains en sait d'autres inévitables, mais saura trouver plaisir aux combats et qui à l'heure où il parle se persuade qu'il vaincra.

Si mon envie d'écrire ne me laissait pas si nue face aux contraintes et contingences matérielles à calmer, j'aurais peut-être aussi la force de lutter. Seulement le temps manque avec cruauté. Et j'ignore combien de reste me sera accordé. Je doute de mon sursis. Deux ans ont passé. Et je n'ai rien su faire pour en profiter.

J'aime remonter vers mes contrées par la rue de Douai, ses magasins de musique, l'un d'eux en particulier me fait rêver et quand le feux proche est rouge, je ne rouspète jamais. J'en profite pour regarder.

Ce soir un homme, un autre, se tenait devant qui rêvait. Il allumait une cigarette, comme un prétexte à rester. Deux noms en devanture clignotaient.

"Fender" à gauche

"Gibson" à droite.

Je me suis demandée du rêve quelle étape il habitait : celui qui n'ayant jamais touché aux objets convoités peut encore s'imaginer qu'une fois l'engin en main la grâce de l'art va le saisir et qu'il saura en tirer des sons mémorables sans grand apprentissage ; celui qui étudie ou a étudié, connaît déjà ses limites, mais cultive l'espoir flemmard du si je m'y (re)mettais. Ou enfin le déjà bon, reconnu par d'autres, au talent qu'il travaille, et qui rêve d'un instrument au gré duquel il progresserait.

Le feu est passé au vert, j'ai laissé fumer tranquille le guitariste imaginé.

Un peu plus haut dans le chemin à faire, mais plus bas en altitude, existe un café, un tout petit café au nom de "Le café", où un jour j'irai. Depuis le premier retour en vélib, et la découverte de ce trajet doux qui permet de remonter vers place Clichy sans souffrance et rapidement, je me dis "j'irai".

Je ne l'ai pourtant pas encore fait. Certains soirs, moins contraints que d'autres, j'aurais pu, je pourrais.  A présent je peux passer quelques heures sans pleurer. Et même rire et plaisanter. J'ai retrouvé cette faculté d'être à l'aise dés que la convivialité y est, et de participer au moindre bonheur.

Seulement j'espère toujours en rentrant tôt ou moins tard ou du moins sans tarder, que par après j'écrirai.

C'est souvent vrai.

Alors, le café ? Avant la fin de l'année ? Quand je serai dégagée d'au moins un chantier ?

Et pour lui ? La guitare ?

Et pour l'autre ? Son projet ?

Une amie m'écrit, "je ne crois que peu au pouvoir régénérant du nouvel an" (1), je partage son avis, mais pour une fois, j'ai bien envie d'habiller cette année nue de promesses possibles.

Et si on y croyait ?

(1) j'espère qu'elle ne m'en voudra pas de la citer ici.

[photo : Grands Boulevards avant d'enfourcher le vélo loué]

Lire la suite "Une année nue (pour l'instant)" »


Never more

Sur les Grands Boulevards, dans différents cafés, il y a deux ans, trois ans, quatre ans, cinq ans ...

(j'avoue avoir un chouille fictionné et condensé à 1, 17 ; en revanche non transposé, distillé une seule fois, filtrage à froid, vieillissement en tête de bois). Pour une fois la forme (une "note en tu") est délibérée, même si ça peut paraître un peu surfait, c'est le meilleur moyen narratif de préserver toute identité.

Pict0008

Tu m'écrivais, Allez on se voit, appelle-moi lundi (ou jeudi ou Est-ce que vendredi ça te va ?). Il y avait une vraie raison ou il n'y en avait pas.

 

Il y eu un temps où mon père se mourait et là, tu téléphonais, Je peux passer tout à l'heure, c'est bon ?
Tu l'as fait au jour précis où son transfert de l'hôpital de banlieue où son cas les désemparait vers Jeanne Garnier en soins palliatifs se révélait plus compliqué que prévu, que tout le monde avant m'avait appelé comme un messie possible et où je ne savais plus à quel saint me vouer en plus que sauf pour Rita je crois qu'ils n'existent pas. Quoi qu'il ait pu se passer après, je ne l'oublierai jamais.

Tu passais donc comme ça me prendre à l'usine que je quittais avec une légèreté qu'aux autres jours j'ignorais. J'admirais ta ponctualité. Je sais et déjà savais combien il est difficile d'être à l'heure dés lors qu'on écrit (ou qu'on peint ou qu'on compose bref ces travails dont pour passer à autre chose il faut s'arracher). Tu me surprenais par ta rapidité, matérialisée près de moi comme si la rue n'avait qu'un pas.

On avait choisi d'avance le café (Le jaune ou le rouge ? (le noir n'existait pas)) ou pas. Tu attachais ton vélo aux grilles du métro, quand tu n'étais pas venue à pied.

On buvait des bières que souvent tu payais. Parfois tu faisais ta bourgeoise, choisissait un vin blanc et ça me faisait marrer. Mais je m'en tenais à la bière, fièrement, avec ou sans Picon.

Je m'étais promis que quand pour moi ça marcherait, ça serait mon tour de régaler.

Mon tour ne viendra pas. Une part tient de nos histoires personnelles et n'a pas sa place là, une autre du déterminisme social contre lequel je me battrai jusqu'à mon dernier souffre puisque finalement il m'en est resté. La dernière est dicible et vient tout juste aujourd'hui de changer.

Parce je ne fume pas. Parce que tu fumais.

Tu n'avais encore ni arrêté ni arrêté d'arrêter.

Le plaisir c'était de papoter des heures, reprendre un coup, tu en allumais une, puis bien plus tard une autre et enfin un café, une dernière pour la route, relançant la conversation. La première fois tu m'avais demandé si ça me dérangeait. Ben non, sans doute pour un motif peu louable et pessimiste qui est qu'estimant l'air passablement et dangereusement pollué, je pense qu'on n'est pas à ça près et que mon cancer ultérieur sera problablement plus dû au stress d'une vie trop laborieuse, des particules émises par les diesels sur le périph. que j'entends d'où j'écris, de la radioactivité ambiante du lieu de mes vacances, de l'amiante dans les bureaux où j'ai perdu tant d'heures au nom de mes fins de mois, bref de tas d'autres saloperies bien plus toxiques que ton tabac blondinet. Quant à l'odeur, si je n'étais pas enceinte, je pouvais la supporter.

Parfois tu tombais à court, le plus souvent de briquet, égaré ou vidé. J'avais repris cette habitude de jeunesse d'avoir au fond du sac à main de quoi secourir le fumeur en détresse. Ce n'est pas parce que je ne possède pas cette dépendance-là que je n'en tiens aucune. La mienne est aux livres. J'imagine donc la frustation du consommateur de tabac à l'aune de la mienne quand une attente s'ouvre devant moi sans lignes imprimées pour l'accompagner. C'est insupportable, alors si je peux lui épargner ça, je le faisais (1) volontiers.

Souvent tu l'oubliais, et demandais du feu à une table voisine. Je m'amusais des regards à mon égard interrogateurs de ceux qui te reconnaissaient (2) et savourais mon anonymat (3). Plus sérieusement j'ai toujours, je crois, aimé assister à ces échanges rituels pratiquement silencieux entre gens de fumée,  le paquet tendu pour en offrir une (et jadis, classe ultime, l'étui à cigarettes qui s'ouvrait (dans les films (5)) d'un geste élégant), la main habile allumant l'extrêmité prête à rougeoiller quand l'autre a déjà le filtre au bec, les coups d'oeils échangés parfois faits pour charmer, les merci dits ou muets. Je nous trouve nous autres un peu bêtes, les tenants d'air frais, avec nos riens à échanger. Les chewing-gums s'est pas pareil (4) et ça donne l'air bovin.

Alors voilà on partageait du temps comme ça, on se parlait sans compter,  nos contraintes familiales seules limitaient les heures, ou parfois pour toi, un travail à boucler. Mais je t'avais fait rire et tu y arriverais.

Si jeudi tu m'appelles et me dis, Tu es d'usine ? Je peux passer, que j'accepte avec joie, que nous nous retrouvons, je prendrai une bière et toi un court café, non pas un café ça te donnerait trop envie de fumer, remarque une bière aussi, oh allez un Coca. - Tiens je croyais t'aimais pas ça ? - Ben en fait non mais c'est le seul truc que je peux boire sans avoir envie de fumer, ça doit être parce que c'est sucré, donc un Coca et nous parlerons le temps de nos boissons. Puis tu seras nerveuse, rien à voir avec la conversation, tu auras envie de sortir, je le sentirai. J'irai discrètement aux toilettes pour tenter le sursis, si à mon retour à table je te vois dehors en train d'écraser un mégot au cendrier, peut-être qu'on pourra encore un peu rester, mais peut-être aussi que tu diras, il se fait tard, je m'en vais. Le bon moment entre amies en sera raccourci.

On ne rallonge pas nos vies en rendant leurs bonheurs brefs, on rend seulement nos jours plus gris.

(1) Le passé n'est pas lié aux lois promulguées mais à mon manque de budget devant des prix devenus prohibitifs. 

(2) C'était avant que je ne devienne une stâââr de la blogosphère (non je rigole, en fait c'est une allusion personnelle à une série de coïncidences grenbloises l'an passé)

(3) Schadenfreude

(4) malgré un gros effort récent des fabricants pour les présenter en paquets ordonnés. J'ai du mal à croire à un pur hasard.

(5) Parce que dans la vraie vie j'imagine que plus souvent qu'à leur tour ils le faisaient avec difficulté, tombaient parfois, et que les clopes n'en finissaient plus de se casser la gueule. merci Alain pour le terme envolé.

[photo : l'un des cafés, mais récemment, et plus tard qu'au bord du soir]

Lire la suite "Never more" »