Déclarations d'intentions
Une année nue (pour l'instant)

Never more

Sur les Grands Boulevards, dans différents cafés, il y a deux ans, trois ans, quatre ans, cinq ans ...

(j'avoue avoir un chouille fictionné et condensé à 1, 17 ; en revanche non transposé, distillé une seule fois, filtrage à froid, vieillissement en tête de bois). Pour une fois la forme (une "note en tu") est délibérée, même si ça peut paraître un peu surfait, c'est le meilleur moyen narratif de préserver toute identité.

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Tu m'écrivais, Allez on se voit, appelle-moi lundi (ou jeudi ou Est-ce que vendredi ça te va ?). Il y avait une vraie raison ou il n'y en avait pas.

 

Il y eu un temps où mon père se mourait et là, tu téléphonais, Je peux passer tout à l'heure, c'est bon ?
Tu l'as fait au jour précis où son transfert de l'hôpital de banlieue où son cas les désemparait vers Jeanne Garnier en soins palliatifs se révélait plus compliqué que prévu, que tout le monde avant m'avait appelé comme un messie possible et où je ne savais plus à quel saint me vouer en plus que sauf pour Rita je crois qu'ils n'existent pas. Quoi qu'il ait pu se passer après, je ne l'oublierai jamais.

Tu passais donc comme ça me prendre à l'usine que je quittais avec une légèreté qu'aux autres jours j'ignorais. J'admirais ta ponctualité. Je sais et déjà savais combien il est difficile d'être à l'heure dés lors qu'on écrit (ou qu'on peint ou qu'on compose bref ces travails dont pour passer à autre chose il faut s'arracher). Tu me surprenais par ta rapidité, matérialisée près de moi comme si la rue n'avait qu'un pas.

On avait choisi d'avance le café (Le jaune ou le rouge ? (le noir n'existait pas)) ou pas. Tu attachais ton vélo aux grilles du métro, quand tu n'étais pas venue à pied.

On buvait des bières que souvent tu payais. Parfois tu faisais ta bourgeoise, choisissait un vin blanc et ça me faisait marrer. Mais je m'en tenais à la bière, fièrement, avec ou sans Picon.

Je m'étais promis que quand pour moi ça marcherait, ça serait mon tour de régaler.

Mon tour ne viendra pas. Une part tient de nos histoires personnelles et n'a pas sa place là, une autre du déterminisme social contre lequel je me battrai jusqu'à mon dernier souffre puisque finalement il m'en est resté. La dernière est dicible et vient tout juste aujourd'hui de changer.

Parce je ne fume pas. Parce que tu fumais.

Tu n'avais encore ni arrêté ni arrêté d'arrêter.

Le plaisir c'était de papoter des heures, reprendre un coup, tu en allumais une, puis bien plus tard une autre et enfin un café, une dernière pour la route, relançant la conversation. La première fois tu m'avais demandé si ça me dérangeait. Ben non, sans doute pour un motif peu louable et pessimiste qui est qu'estimant l'air passablement et dangereusement pollué, je pense qu'on n'est pas à ça près et que mon cancer ultérieur sera problablement plus dû au stress d'une vie trop laborieuse, des particules émises par les diesels sur le périph. que j'entends d'où j'écris, de la radioactivité ambiante du lieu de mes vacances, de l'amiante dans les bureaux où j'ai perdu tant d'heures au nom de mes fins de mois, bref de tas d'autres saloperies bien plus toxiques que ton tabac blondinet. Quant à l'odeur, si je n'étais pas enceinte, je pouvais la supporter.

Parfois tu tombais à court, le plus souvent de briquet, égaré ou vidé. J'avais repris cette habitude de jeunesse d'avoir au fond du sac à main de quoi secourir le fumeur en détresse. Ce n'est pas parce que je ne possède pas cette dépendance-là que je n'en tiens aucune. La mienne est aux livres. J'imagine donc la frustation du consommateur de tabac à l'aune de la mienne quand une attente s'ouvre devant moi sans lignes imprimées pour l'accompagner. C'est insupportable, alors si je peux lui épargner ça, je le faisais (1) volontiers.

Souvent tu l'oubliais, et demandais du feu à une table voisine. Je m'amusais des regards à mon égard interrogateurs de ceux qui te reconnaissaient (2) et savourais mon anonymat (3). Plus sérieusement j'ai toujours, je crois, aimé assister à ces échanges rituels pratiquement silencieux entre gens de fumée,  le paquet tendu pour en offrir une (et jadis, classe ultime, l'étui à cigarettes qui s'ouvrait (dans les films (5)) d'un geste élégant), la main habile allumant l'extrêmité prête à rougeoiller quand l'autre a déjà le filtre au bec, les coups d'oeils échangés parfois faits pour charmer, les merci dits ou muets. Je nous trouve nous autres un peu bêtes, les tenants d'air frais, avec nos riens à échanger. Les chewing-gums s'est pas pareil (4) et ça donne l'air bovin.

Alors voilà on partageait du temps comme ça, on se parlait sans compter,  nos contraintes familiales seules limitaient les heures, ou parfois pour toi, un travail à boucler. Mais je t'avais fait rire et tu y arriverais.

Si jeudi tu m'appelles et me dis, Tu es d'usine ? Je peux passer, que j'accepte avec joie, que nous nous retrouvons, je prendrai une bière et toi un court café, non pas un café ça te donnerait trop envie de fumer, remarque une bière aussi, oh allez un Coca. - Tiens je croyais t'aimais pas ça ? - Ben en fait non mais c'est le seul truc que je peux boire sans avoir envie de fumer, ça doit être parce que c'est sucré, donc un Coca et nous parlerons le temps de nos boissons. Puis tu seras nerveuse, rien à voir avec la conversation, tu auras envie de sortir, je le sentirai. J'irai discrètement aux toilettes pour tenter le sursis, si à mon retour à table je te vois dehors en train d'écraser un mégot au cendrier, peut-être qu'on pourra encore un peu rester, mais peut-être aussi que tu diras, il se fait tard, je m'en vais. Le bon moment entre amies en sera raccourci.

On ne rallonge pas nos vies en rendant leurs bonheurs brefs, on rend seulement nos jours plus gris.

(1) Le passé n'est pas lié aux lois promulguées mais à mon manque de budget devant des prix devenus prohibitifs. 

(2) C'était avant que je ne devienne une stâââr de la blogosphère (non je rigole, en fait c'est une allusion personnelle à une série de coïncidences grenbloises l'an passé)

(3) Schadenfreude

(4) malgré un gros effort récent des fabricants pour les présenter en paquets ordonnés. J'ai du mal à croire à un pur hasard.

(5) Parce que dans la vraie vie j'imagine que plus souvent qu'à leur tour ils le faisaient avec difficulté, tombaient parfois, et que les clopes n'en finissaient plus de se casser la gueule. merci Alain pour le terme envolé.

[photo : l'un des cafés, mais récemment, et plus tard qu'au bord du soir]

 

spéciale dédicace pour Fauvette qui ne m'en veut pas d'avoir besoin de daubiner à mes heures, on dira comme ça que cette chanson fait bonne toile de fond

(Labo si tu passes par là surtout n'y va pas, tu détesteras :-)  à moins éventuellement d'apprécier le clip pour son côté ultra-kitchissime italien ;-) ;-) )

Il tempo tra di noi

quoique cette version-là soit peut-être encore pire :

Il tempo tra di noi - Milano

cela dit,  "Ci sono attimi che non ritornano più" c'est, l'air de rien, exactement le thème du billet qui précède, mais appliqué à tout autre chose.

Plus sérieusement, un article de Zyneb Dryef chez Rue89

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