Avis de chute de livres force 4 mollissant 2 à 3 en fin de nuit
Les Secs

Un putain de parfum de fin

Hier, Denfert, au bord du soir

Pc180032

J'arrive au ciné bien trop en avance. Le musée où j'étais allée m'éduquer fermait trop tôt pour que je puisse harmonieusement enchaîner l'un puis l'autre, et comme il fait bien trop froid pour se promener me voilà au café.

Parce qu'il bénéficie avec le cinéma d'une parfaite proximité je me retrouve ainsi là où il y eut deux ans en juin j'avais fêté en compagnie des copains du ciné-club dont je suis, une victoire inouïe, voulue et formidable.

J'étais alors heureuse et me croyais aimée, soutenue, entourée (1), n'avais pas encore croisé Michel Jouffreau, ce genre de rencontre réelle ou fictive qui survient dans la légèreté et qui fait qu'après tout a changé (2).

Le coeur serré je mesure que deux années sont passées, deux années vécues dans un brouillard épais, les doutes, la solitude ressentie et les difficultés. Deux années dont j'espère un jour être capable de retrouver les beautés, car il y en eut, et d'autres rencontres et du travail acharné qui si je dure finira par payer.

Une odeur abominable m'arrache à mes pensées. Je ne suis pas la seule à être incommodée, un homme qui à une table voisine dégustait un café, lève en même temps que moi les yeux vers celui qui vient d'entrer et qu'on prend pour sa source si rien ne vient nous détromper. J'identifie l'effluve suave, douceâtre, âcre et écoeurant de la mort laissée à l'oeuvre. Il provient de son manteau, qu'il a ôté comme un consommateur ordinaire et soigneusement plié sur le siège voisin du sien.

A quel macchabé l'a-t-il donc chouré ?

Le quidam commande un alcool que le serveur lui apporte avec un empressement suspect, puis feuillette un journal comme si de rien n'était. J'en suis à lui imaginer quelques existences fantastiques ou distraite (un médecin légiste qui par inadvertance en sortant se serait gouré ...) ce qui m'aide à tenir baissé le rideau de fer coupe-feu qu'à l'instant même où j'identifiais le parfum particulier j'ai mentalement baissé pour me prémunir de souvenirs malheureux et me dire qu'il doit n'avoir pas conscience de la nuisance émise, quand il allume un surprenant cigarillo, fort luxueux si on considère l'ensemble de sa mise, celle d'un type en costume fatigué, et le portant et le porté, après une journée harassante.

A une table voisine mais pas si proche quelques jeunes femmes qui avaient feint de ne rien remarquer à la première odeur froncent le nez à la fumée. Etrange société où certaines protestations sont admises quand d'autres aussi légitimes, non. 

Je renonce à tracer au buveur un destin de sérial-killeur à moins que débutant : aucune odeur même forte ne sait masquer la première fors la javel extrêmement concentrée (3).

Le serveur s'approche de l'homme, et demande à encaisser, comme il le fait ordinairement seulement en fin de service. La falourde désengourdie fouille sa poche, en sort la monnaie requise et éteint ce qu'il fumait, vide l'ultime goutte de son verre, puis renfile le pardessus puant, ce qui a pour effet de réactiver la diffusion de senteur, et s'escane sans demander son reste. 

Le garçon s'empresse de nettoyer la table libérée, frottant avec infiniment plus de conviction qu'il n'en mettra peu après pour la mienne, et l'apprête pour le dîner. Je me demande si les consommateurs suivants percevront quelque chose où s'il aura suffit de trois minutes et d'un chiffon efficace pour effacer toute trace du passage insupportable.

Lors de la séance de cinéma qui suivra, j'apprendrai la fin inéluctable du ciné-club dont je faisais partie depuis 20 ans au moins. Ce ne sera pas une surprise, depuis le rachat de l'usine par une autre plus fortunée, nous jouons à son sujet "Chronique d'une mort annoncée", mais à présent ont été prises les mesures administratives qui par ricochets rendront de l'association la survie impossible (à moins de l'apparition d'un mécène providentiel). Je pourrai ainsi (jouer à) croire que le consommateur malodorant n'était que le messager de la nouvelle mauvaise à venir.

Le besoin d'en parler à Wytejczk non pas du visiteur mais de la fin des films projetés, lui qui aimait tant que je les lui raconte après, car les séances étaient uniques et qu'aux mêmes heures il travaillait, sera si fort que je croirai le voir passer sur son scooter, alors que je sortirai. Je saurai qu'il n'en est rien.

L'étrange fumeur, lui, était vrai.

   

(1) Je parle de certains des tout proches, pas des amis fidèles qui me sont restés.

(2) J'ignore d'ailleurs si sans l'Hôtel j'aurais ouvert Traces et trajets ; j'étais alors encore dans l'optique de tenter d'écrire pour papier.

(3) Enfin je crois.

(4) A dire vrai, je songe encore, j'hésite mais je rétice, à tenter de joindre à ce sujet une des personnes IRL qui inspira ce personnage bien-aimé de coursier polonais, à moins que son frère ... Pourquoi déranger alors qu'il est (déjà) trop tard et que tant de problèmes plus cruciaux sont soulevés ?

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