Parole Donner
Catherine

Un homme dehors, assis

hier soir, rue du Renard (non loin de, voire même : tout près)

    

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Je passe pressée (pour changer) : j'ai quitté l'usine en courant, on m'attend à présent pour une réunion sur un thème intéressant (1), j'aimerais n'être pas en retard.

Il est assis calmement sur un sac de couchage, placé très précisément de façon perpendiculaire à la vitre qui sur les arrières sépare le centre Beaubourg du dehors. C'est cette géométrie parfaite qui m'a attirée l'oeil. Par ailleurs, aucun mouvement ; l'homme scrute l'intérieur.
Je songe qu'il serait mieux dedans. Pour un novembre le froid est supportable, mais à qui reste à l'extérieur un moment il peut virer pénétrant.

Le souvenir fugitif d'un hall moderne mais convivial, d'un escalator qu'on pouvait emprunter sans contrôle pour voir là-haut la belle vue gratuitement, me revient soudain. Le type serait-il lui aussi en train de se souvenir de ces temps où il aurait pu discrètement s'abriter alors qu'à présent s'il essaie, on lui interdira probablement l'entrée sous prétexte de vigi-sécurité ?

En arrivant à sa hauteur, je comprends ce qui le scotche : un écran de télé, partie d'une exposition est allumé de l'autre côté. Il me semble y voir des informations, je veux dire un journal, un présentateur puis des reportages. D'où il est, l'homme n'a pas le son. Mais il regarde comme on s'hypnose.

J'aurais aimé aller lui parler : lui demander ce qui l'intéressait dans ces images silencieuses, si je pouvais le photographier (parfois ça fait plaisir aux personnes, parfois au contraire non, surtout ceux qu'on ne prend pas), lui passer peut-être de quoi boire un coup au chaud et sans doute auprès d'un écran bruyant (je rouspète assez quand les cafés en sont équipés, si au moins ça peut servir à d'autres) ; seulement je n'en n'ai eu ni le temps, ni l'argent (2) ni non plus le courage, sans compter la peur de déranger, devenue chez moi maladive à force d'être de trop pour ceux que j'ai tant aimés.

J'ai donc suivi sans cesser mon chemin. Il a continué, impavide, à regarder la télé, elle dedans, lui dehors, indifférent d'apparence et au froid et au monde. Se souvenait-il d'un logis d'avant où ses soirées ainsi glissaient, mais au chaud et sonorisées ?

   

(1) les rencontres, table-rondes, conférences ou colloques et peu importe comment on les nomme organisés par la BPI (la bibliothèque de Beaubourg)

(2) J'ai généralement peu voire pas de liquide sur moi, mélange d'impécuniarité "de riche" aux fins de mois difficiles quand toutes charges sont payées, souvent d'imprévoyance et aussi d'inadaptation aux prix actuels (je suis restée aux rythmes d'avant quand 100 francs me faisaient la semaine quand à présent 30 euros entre cafés, journaux et petites courses familiales du quotidien peuvent disparaitre en trois jours sans qu'on sache trop où ils sont passés)

[photo : in situ, vite fait]

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