Ces cafés parfois où je vais seule (exprès)
Perplexité germanisante

Un tourment de quatre-vingt dix ans

Hier soir peu importe où

Pict0003

C'est l'image qui m'a plu. Le petit bonhomme espiègle et le violoncelle plus grand que lui, la mimique expressive du garçon et qui me rappelait Stéphanot au même âge.

Je n'ai même pas regardé le timbre, alors que nous étions pourtant dans un lieu de philatélie et que c'était pour ça que se vendaient vieilles cartes et vieux couriers, non pour leur contenu mais pour la façon dont leur expédition avait été à l'époque acquittée.

J'avais pour ma part sur moi de quoi payer le prix requis, je ne me suis posé aucune autre question. Mon homme attendait non loin plus fatigué qu'impatient, je ne souhaitais pas m'attarder.

Ce n'est qu'ensuite au petit bar à bières (locales) pour habitués où nous avions trouvé refuge contre faim et froid, que j'ai pris le temps de regarder mes trouvailles ; cet achat n'avait pas été isolé.

Certains timbres étaient de toute beauté. Je n'ai aucune idée de leur valeur. Il me suffit qu'ils soient admirables ou de lointains spaciaux ou temporels qui peuvent me faire rêver et ouvrir la porte d'histoires qui voudraient en sortir. C'est mon boulot sur cette planète tant que j'en aurai la santé, écouter les récits cachés, les mettre en mots, parfois en photos, en rêve en films, et permettent qu'ils se transmettent aux autres qui peut-être en sauront l'usage. Je m'en veux chaque jour d'avoir trop tardé à le comprendre.

Au dos de cette photo qui suffisait à mon bonheur, une flamme en Allemand du 30 mars 1917.

Mon coeur se met à battre, je suis l'une des sept descendant(e)s d'un survivant d'alors. Rien de ce qui se rapporte en vieille Europe à ces temps troublés ne me laisse indifférente. Vous comprenez, j'ai failli y rester avant que d'être née.

L'oblitération est allemande mais le texte en français, pimenté de quelques fautes qui me font sourire malgré moi, en 1917 on n'écrivait pas forcément mieux qu'en 2007 contrairement à ce qu'on aime croire.

Je ne souris pas longtemps. Les mots sont brefs, comme de quelqu'un qui n'a pas l'habitude ; quoi que l'écriture soit soignée. Il s'agit d'une dame, sans doute encore jeune et qui adresse à sa "Chère maman" un mot d'inquiétude. Elle est d'elle sans nouvelles depuis un retour et demande "écris-moi un peu".

Je pense aux téléphones à peine inventés, à l'internet pas même imaginé, aux kilomètres rudes à traverser, à la poste seul lien entre les gens loin. Je pense à nos privilèges de gens de maintenant, vous rendez-vous compte, chère Ketty dont je détiens par je ne sais quels étranges transmissions cette part de votre correspondance, pardonnez-moi de m'immiscer, mais voyez-vous votre maman si elle n'a pas répondu, n'avait rien jeté, que j'ai dans ma poche un appareil qui me permet d'appeler du bout du monde qui j'aime, ou si je crains de déranger d'envoyer quelques mots de façon instantanée. Vous rendez-vous compte que je parle ici de votre mot à quelques centaines de personnes qui passeront y lire (ou non) et dont certaines sont au Canada, en Australie, en Nouvelle Zélande ou au Maroc ou en Iran, c'est à dire plutôt loin de la France où je loge normalement ; qu'en ce moment-même je n'y suis d'ailleurs pas mais que pour ce qui est d'ici ça ne change fichtre rien.

Seulement ces privilèges n'ont en rien changé l'humain. Qui ne veut ou ne peut plus donner de nouvelles n'en donne pas, décroche, débranche, se déconnecte, ne rappelle pas. Qui est comme moi n'ose souvent pas (r)appeler de peur d'encombrer, ce qui dans certains cas solidifie bêtement un silence qui n'était que négligent ou sur-occupé.

Etant pour deux personnes en ce moment, inquiète sur leur sort comme vous l'étiez pour votre mère, je partage donc vos tourments, la guerre ouverte en moins (c'est beaucoup), et si j'arrive un peu tard, je tiens à vous dire aujourd'hui en 2007 un jour d'automne quand vous écriviez au printemps, combien je vous comprends. 

[photo : la carte, recto]

       

spéciale dédicace à Milky

Commentaires