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Panem et circenses ou comment le rugby m'a rejointe en bordure de défaite d'équipe nationale

Hier après-midi et hier soir, à Paris puis vers Saint-Cloud

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billet non relu (heure trop tardive)

J'y avais soigneusement échappé, et semblait-il la plupart des gens de mon entourage.

Bien évidemment, habitants d'une ville hébergeant la compétition, nous n'avions pu éviter quelques paquets de supporters, au demeurant plutôt civilisés par rapport à quelques hordes footballistiques, au souvenir que j'en avais.

J'étais assez goguenarde : on sentait partout la pression médiatique, les commerces tentaient de suivre, les calicots aux devant des cafés proclamaient une connivence qui semblait indifférer, et sauf quelques passionnés qu'on ne pouvait soupçonner de ralliement opportuniste, personne, vraiment personne n'en parlait.

Puis il y eu cette Nuit Blanche au musée. Trois pompiers sur la pointe des pieds et qui regagnaient en catimini une sorte de QG auxquels ils accédaient par une porte dérobée, ou du moins des plus discrète aux regards. Le dernier à s'y glisser revint sur son geste de refermer après son passage, glissa sa tête par l'entrebaillement maintenu et souffla au gardien de salle qui sur sa chaise se morfondait :

- On a gagné. 21 - 19 (1)

Et le gardien après avoir failli sauter de joie sur son siège :

- C'est pas une blague au moins ?

Et l'autre fit Non, non de la tête qu'il repassa à l'intérieur de la pièce réservée et referma l'huisserie.

Quelques salles plus loin, les gardiens se communiquaient le score via leur talkie-walkie (2) et certains visiteurs s'enhardirent à le leur demander.

De toutes façons nous étions en bord de Champs Elysées et les klaxons, le grand défilé des soirs de victoires n'allait pas tarder.

Nous sortîmes qu'il battaît son plein. Beaucoup de filles, beaucoup de jeunes, tous très sapés y compris dans le style négligé et qui visiblement venaient davantage profiter d'un soir de délire sur voie publique autorisé que participer d'une véritable liesse.

Pour être venue jadis prendre la température et quelques photos aux soirs de football, j'ai sentie une toute autre ambiance. Somme toute fort distanciée.

C'est ce soir-là que j'ai dû me rendre à l'évidence : avait lieu sur notre territoire une compétition internationale d'une certaine ampleur, on ne pourrait pas y couper. Surtout si l'équipe nationale continuait à gagner, ce qu'apparemment elle faisait.

Il en fut à nouveau question après un cours de danse, dans le hammam où entre femmes on suait. Les copines parlaient du match du soir, de comment, où et avec qui elles comptaient regarder. Et puis c'est parti sur des considérations techniques à croire qu'elles étaient toutes lectrices de LaVitaNuda.

Me revint un souvenir boueux de classe de seconde où un prof de gym motivé avait voulu nous en faire faire comme sport collectif attitré et où sur plus de 25 élèves (filles, les cours de gym n'étaient pas mixtes) nous n'étions guère que deux à connaître les règles du jeu telles qu'alors elles étaient pratiquées et où j'avais fait figure de crac juste parce que je savais taper un drop et faire un essai plongé (au foot il m'arrivait de faire goal depuis que les garçons sur le terrains me supplantaient à la course, alors plonger je savais).

Les temps avaient changé, le rugby était devenu "in", dans le vent, épatant, top tendance, branché, hype, définitivement trop kiffant, dard ou ausch.

Nous enchaînions sur une soirée. Restaurant réputé chic, je me disais au moins là, nous allions y échapper.

Las, à peine dans la place face à nous un écran géant. Heureusement silencieux. Mais un très grand écran quand même. Pendant tous le dîner, dans mon dos (j'avais laissé les places avec vue à ceux qui se sentaient concernés) ça s'est rudement agité. Je lisais un score supposé sur les visages plein d'espérance puis tourmentés de la plupart de mes commensaux.

Cette soirée que nous partagions était de type annuel. Et je ne sais si les lieux qu'à 1 heure au plus tard nous devions quitter, où la défaite d'une équipe nationale qui avait draîné une forte identification mais la fin de soirée fut plutôt triste et comme escamotée. Je me pris à espérer qu'y entrait pour partie le poids de l'absence d'un de nos plus vieux camarades, mais je crains fort que le sentiment de défaite n'y était pas pour rien.

Le marketing télévisuel et d'état l'aura donc (une fois de plus) emporté.

(1) Le gag c'est que j'ai appris plus tard que ça n'était pas le bon score, pas tout à fait.

(2) ou leur équivalent moderne dont j'ignore le nom, mais qui ressemblent si fort à ceux qu'enfants nous avions pour jouer.


Face à moi

Ces jours-ci, vers Poissonnière

   

Dans une des librairies où j'ai pris l'habitude de me réfugier depuis qu'elle existe et depuis ces deux longues années où la solitude d'âme est entrée dans ma vie, je raconte la belle rencontre que j'ai faite avec un auteur de thrillers que je trouve formidable mais dont je n'avais pas pu finir l'un des premiers livres, malgré qu'auprès de nombreuses personnes il a eu grand succès (1).

J'explique comment grâce à l'internet nous nous étions croisés alors que j'avais émis sur celui-là de ses travails un avis cruel, et que j'ai regretté depuis. Je m'étais trompée, ayant pris pour une écriture à l'efficacité systématisée, ce qui était sincère et juste probablement un peu trop dans l'air du temps de la ligne dure des polars flippants.

Je vois soudain l'attention de mon interlocutrice se reporter sur quelqu'un qui vient d'entrer.

Il s'agit d'une toute jeune fille, d'une douzaine d'années ou treize mais qui ne serait pas grande. Elle est doucement timide, mais pas non plus tant. Elle ne veut pas déranger. Elle émet de l'espoir, pas par ses paroles, elle n'a eu qu'à dire Bonjour, mais par son corps même.

Mon amie libraire qui visiblement la connaît, lui dit que non, il n'est pas arrivé mais qu'une livraison est attendue ce soir tard ou demain, propose d'appeler si le livre commandé y est bien.

Et la jeune fille de répondre, comme à sa place j'aurais fait :

- Oh non, je repasserai.

Car pour elle repasser là où vivent les livres n'est pas un souci.

Elle n'a rien dit de sa déception d'une attente déçue. Mais j'ai vu son espoir s'éteindre comme la lumière d'une lampe de la pièce qu'on quitte. 

Je sais qu'il existe encore des jeunes et tout jeunes pour lesquels l'image n'a pas tué la magie. La magie des mots sur une page ou un écran et qui dans notre tête s'assemblent pour en former et qui nous ressemblent et qui ne nous sont pas imposées.

J'en ai d'ailleurs une chez moi.    

Mais voir l'une de ces exceptions culturelles arriver à ce moment précis en ces lieux-là, m'a émue sans limites. J'ai cru un instant me retrouver trente ans après face à moi.

(Si ce n'est qu'elle était toute jolie et bien vêtue quand à son âge j'étais indéfinie et informe sous les pulls épais que me tricotait ma mère et beaucoup moins civilisée et polie - moi qu'elle -).

    

(1) D'ailleurs le film y afférent sortira ... le jour de mon anniversaire.

J'espère que personne ne m'en voudra si je dis que sauf circonstance particulière, ça sera sans moi.


Le blues de l'abri (lutter contre)

Un livre de cette rentrée m'a permis de trouver une appellation pour ce que j'éprouvais. De façon très atténuée et bien moins dramatique, il ne faut pas exagérer, ma vie a tourné comme celle de la narratrice. Sur un mode un peu similaire (puisque je suis là, puisqu'il y a besoin d'aide, puisque j'éprouve de la sympathie pour qui en a besoin, autant aider et très vite l'engrenage car dans certains cas, aider ne peut se faire à moitié), j'ai mis de côté une vie grise le temps de porter secours. Mais quand on fait partie des gris la société ne l'admet pas.

Elle veut juste de nous qu'on consomme.

Alors je l'ai payé cher, comme elle, à tous points de vue. J'y ai notamment perdu, en conséquence indirecte, mais conséquence quand même, je crois, je ne sais même pas, ma seule richesse qui était l'amitié.

Je suis peut-être en train d'y semer ce qui me restait d'emploi.

Quand me saisit par trop fort, "le blues de l'abri", je m'en vais par l'internet prendre quelques nouvelles. Parfois même c'est Yves qui m'en fournit.

Je n'ai jamais été déçue à ce jour (1). Et ce matin moins que jamais :

"Est-ce que vous êtes remise de tout ce qui vous est arrivé en Irak et de la médiatisation qui l’a entouré ?

C’est à vous qu’il faut poser cette question ! Je pense qu’on peut tout à fait s’en remettre. Je ne voudrais donner de leçon à personne et chacun fait comme il peut dans des situations difficiles, chacun essaye de trouver ses marques. Les gens se disent il faut tourner la page, il faut oublier, je crois qu’il faut faire l’inverse : il faut se souvenir de ce que l’on a vécu, il faut enregistrer son expérience pour la digérer, et c’est ce que j’ai fait. Je ne tiens pas du tout à tourner la page, à oublier quoi que ce soit, ça fait partie de ma vie. Vous avez eu des coups durs j’en suis sure, et vous n’avez pas essayé de les oublier. Il faut aller au-delà. Ça fait partie de ce qui vous construit, qui vous fait avancer. J’estime que dans ma vie de journaliste, c’est quelque chose d’important que j’ai vécu, il y en a eu d’autres, des bonnes, des mauvaises et ça fait partie des accidents de parcours, de ce qu’on vit quand on a des métiers comme ça.

Avez-vous pardonné à vos ravisseurs ?

Oui, j’ai pardonné, mais je ne pense pas que cela se pose en ces termes-là. Quand on choisit soi-même d’aller dans une situation de conflit, il n’y a ni pardon ni excuses, ce n’est pas en ces termes-là que ça se pose parce que eux, ils ont fait ce qu’il croyait devoir faire dans une situation pareille. Pour ma part, j’ai fait ce que je croyais devoir faire. Pardonner voudrait dire que moi j’étais du côté du bien et eux du côté du mal. Moi je n’estime pas leur devoir un pardon. Si cela pouvait se faire, peut-être ce serait dire pourquoi ne pas faire une enquête sur ce qui s’est passé, mais c’est hors de propos et ce serait ridicule dans un pays où il y a des gens qui meurent tous les matins. Ce serait indécent. Ça fait partie de l’histoire de l’Irak, comme d’autres choses et ma petite personne ne mérite pas tout ça."

extraits d'un article lu sur SudOnline.sn propos recueillis par Par El Hadji Gorgui Wade NDOYE (ContinentPremier.Com, ONU- Genève) à l'occasion du 5e Rassemblement pour les droits humains .

L'intégralité de l'interview est là.

Ça valait la peine, oui, ça la valait. Et je n'ai rien à regretter. Et tant pis pour ma vie. Elle était grise, elle est gris foncé. La belle affaire ...

(1) pardon pour cette pointe de scepticisme, mais j'ai tant subi et de façon si surprenante.

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La vie des morts n'est pas (toujours) un conte de Noël

billet pour Samantdi

(relu et corrigé le 09/10/07, 19 h)

C'est en Normandie. Une toute petite ville. Devenue très jolie. Un petit côté Portmeirion à mes yeux de Parisienne libre, et qui se sent très number 6 quand la boulangère voulant rendre service lui signale que son mari (le mien) est à la charcuterie.

Il y a un cimetière. Simple et accueillant.

Parfois cependant sont votées quelques modifications, un agrandissement d'un côté, un alignement cadastral de l'autre, pas grand-chose vous savez, mais de quoi obliger quelques morts à légèrement se déplacer.

Le long d'un mur il y avait les tombes des enfants. C'était un endroit blanc. Les enfants de la petite ville, les enfants d'un temps où devenir grand était un exploit, les enfants des temps des guerres, et de plus récents enfants maladroits ; ou qu'une maladie moderne avait saisis trop tôt.

Parmi ces enfants-là deux (ou trois ? (1)) qui s'ils avaient vécu auraient été mes oncles. J'ai toujours regretté de n'avoir pas de Tontons Français. Ceux-là dataient d'avant-guerre, ils auraient (peut-être) été épatants à souhaits même sans savoir flinguer. Sur les croix blanches il y avait des noms d'écrits. Je me souviens d'un Jean-Louis (2).

Moi-même je n'étais pas bien grande et je trouvais un peu étrange d'être plus âgée que des oncles potentiels.

Il a fallu libérer les emplacements. Il existait déjà un caveau de famille, qui ressemble à une simple tombe, tout le monde a été regroupé, mes grands-parents et leurs défunts enfants. Il n'y a plus de prénoms. Juste les deux noms de famille accolés.

Ma mère m'en avait parlé quand c'était sur le point de se faire, ou déjà à peine fait. D'une façon très neutre : il fallait agir, elles (les soeurs adultes et survivantes) l'avaient fait. J'avais pleuré. Leur mort m'avait de beaucoup précédée, mais apprendre leur déménagement posthume c'était comme si on me l'annonçait.

    

C'est toujours en Normandie. Cette petite ville à laquelle mes tourments me font trouver l'allure de Portmeirion.

Il y a une maison. Une maison dans la ville. Non loin d'un Calvaire et de la rue de Hurlevent (3).

Ma grand-mère y est morte quelques mois après le débarquement. Quelques mois aussi après avoir mis au monde un petit gars qui à l'hiver ne survivrait pas. Les maisons étaient brisées, ou leurs toits, y passait l'air froid, l'huminidité solide. Aux microbes ces lieux étaient hospitaliers, de même que les organismes affaiblis par les mois bousculés (4) qui avaient précédé.

Ma mère et ses soeurs n'aimaient pas cette maison. A tout jamais de leur cauchemar. Une Maman bien-aimée qui meurt en souffrant alors qu'on est encore toute jeune fille ou enfant.

Je ne l'ai visité qu'une fois. Ou deux. Mais je me souviens parfaitement de l'agencement des pièces, d'une salle de bain d'avant la plomberie, d'un grenier fait pour écrire, de la chambre où ma grand-mère a fini ses jours. Du papier peint. D'une grande cuisine qui faisait office de seconde entrée. D'un vaste rez-de-jardin vers l'arrière remplissant la même fonction que nos sous-sols modernes.

J'avais je crois 19 ans, connaissais fort bien la maison de la place, "la vraie", celle où ils logeaient "Avant" et où mon grand-père est presque parvenu à finir ses jours. Celle "du calvaire" n'était que le replis temporaire d'après-guerre, quand tout par ailleurs était déconstruit.

Seulement c'est dans cette dernière que ma grand-mère était. Son âme, son fantôme, ses derniers électrons où que sais-je. Le vestige de ses soupirs ?

Pour moi les morts ne sont pas nécessairement où on les a mis. Ils ont leur propre vie.  Je m'entends bien avec eux, j'ai été si longtemps, enfant, entre deux. Et puis plus récemment, mais pour tout autre chose.

La maison "de ma grand-mère" était à vendre. Mon grand-père mort, l'héritage devait se trouver réparti. Personne ne la voulait. Trop de mauvais souvenirs (ou de trop mauvais) pour celles qui auraient éventuellement pu la racheter. Le toit était à refaire. La salle de bain à installer (et peut-être de dignes WC ?). Trop de travaux, trop de frais.

Elle est restée longtemps ainsi. Se dégradant au fil du temps. N'intéressant personne que mon secret espoir de la racheter un jour. A cause du grenier (5) et de ma grand-mère.

En attendant j'avais déjà bien assez de mal à nous loger ma petite famille et moi-même tout contre un Paris qui me convenait. Portmeirion à l'année, je me méfiais.

Et puis il fallait travailler.

La "bonne" nouvelle est tombée alors que j'étais, je crois, en congé de maternité d'après Stéphanot. C'était un jour de bonne lumière, l'après-midi. Je me revois dans le couloir, les traces de soleil jouant avec la poussière, au téléphone ma mère, heureuse, surexcitée et qui appelait, Tu sais pour la maison, on a enfin trouvé quelqu'un, un bon prix.

Elle fut déçue par mon absence de joie. J'ai dû bredouiller un "Je suis contente pour toi". J'ai réussi à contenir la peine qui me submergeait jusqu'à la fin de notre conversation, sans pour autant trop l'abréger.

Puis j'ai éclaté en sanglots. C'était un temps où ça ne m'arrivait jamais, je croyais encore dur comme fer en l'amitié, c'était ma certitude pour avancer dans la vie et j'étais jeune maman de deux chouettes enfants, même si le reste était rude, pour tenir c'était assez. And young I was just kind of tough. Alors si je craquais, c'est que c'était grave. Et du profond de moi.

J'ai pleuré violemment jusqu'à l'épuisement. Je savais, je ne sais comment les travaux qu'ils feraient (6). Je ressentais que ma grand-mère ne saurait plus où se mettre, où aller. Qu'ils allaient fracasser sa bibliothèque, que moi seule voyais, jusqu'aux titres mêmes, que c'en serait fini de son repos en paix.

Car ma grand-mère avait lu, et beaucoup en quantité. Des romans à 4 sous. Elle lisait quand ses peines lui ôtaient le sommeil. Elle lisait pour oublier. Des romances chastes. De l'édifiant. Du écrit comme des dictées d'école. Mais elle lisait.

Je me sentais coupable de n'avoir pas su à temps trouver les moyens de la protéger. Je ne sais même plus où elle est. Sauf en moi, rarement, parfois (7).

Ce n'est pas rationnel, je sais. Ce ne sont que des sentiments. Des choses qu'on ressent, confusément. Samantdi, je comprends ta peine. Un déménagement, même pour un mort, c'est fatiguant. Et il n'aura sans doute pas la force de pendre la crémaillère. 

Tu pourras peut-être quelque temps encore le retrouver plus présent en son ancien logement. On ne peut pas savoir à l'avance, tu sais.  Et ça m'étonnerait fort que tu le perdes. Il semble si vivant dés que tu l'évoques. Courage.

(1) Je me souviens de deux tombes seulement. Mais je sais qu'ils furent au nombre de trois.

(2) Et c'est là que j'en recause à ma mère et qu'elle me dit "Jean-Louis, ah non, ils s'appelaient Marcel et Ernest".

(I just swear, pour Ernest, j'ai pas fait exprès)

(3) Je rebaptise par souci de discrétion mais en fait pas tellement (le rebaptisement et donc non plus la discrétion).

(4) La ligne de front avait pas mal oscillé sur zone, les civils avaient été priés d'évacuer, mais les lieux de replis s'étaient trouvés à leur tour pris dans la tourmente. Ils avaient dû prendre des risques pour s'en sortir vivants.

(5) Comme quoi la chambre à soi, j'y pensais déjà. Bien longtemps avant que.

(6) Ils ont effectivement tout restructuré. Pour le peu que j'en ai entrevu. Et ce que m'en ont raconté ceux de la famille que les nouveaux propriétaires, fiers de leurs réalisations ont fait visiter.

Tout est fonctionnel et parfait, confortable.

Tout est bousillé. La maison n'a plus de charme(s), au sens premier comme figuré, au pluriel comme au singulier.

(7) J'aimerais pouvoir glisser un lien vers un billet de monsieur Le Chieur sur "ses" morts de 14-18, il parle mieux que moi de ce sentiment-là. L'humilité du descendant.

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Ponctualité

Le bonheur vient-il de ces deux mots : la bonne heure? Cela voudrait-il dire qu'il vient toujours à la bonne heure? Le bonheur est-il ponctuel? Il l'a été pour moi mais au sens figuré. Entre un dimanche matin 10 heures et le mardi qui suivait 14 heures. Pendant ces 52 heures j'ai su ce qu'il signifiait.

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Il aura donc été fort ponctuel sur plus de 40 années.

Et pas d'une grande ponctualité calendaire, je l'attendais infiniment plus tôt que les 41 ans 6 mois et 30 jours auxquels il a enfin daigné me rejoindre pour l'esquisse d'une valse, aussitôt interrompue qu'entamée.

Il aura aussi été d'une étrange qualité : ce n'était qu'un bonheur d'un malheur qui cessait. Pas un pur pas un de toute beauté, non, seulement un bonheur soulagé.

Et d'un soulagement de courte durée. Des détails sur le malheur à peine clos eurent tôt fait de l'achever. La conscience de la mort frôlée pour qui on se souciait. On l'avait su, on le savait, mais le lui entendre dire, même avec le sourire, c'était une tout autre affaire ; et l'écouter confirmer les visions que j'avais eu pendant plus de 5 mois et qui n'avaient cessé de me hanter qu'au prix d'intenses efforts de concentration sur les combats à mener.

Je ne voudrais pas non plus me plaindre. Mon lot de malheurs n'a pas été des pires. En oubliant de vivre, j'en ai dépassé la plupart, en travaillant comme un robot je m'en suis protégée, et des bonheurs m'avaient déjà croisée, mais tous furent compliqués dans leurs conséquences mêmes ou par l'état dans lequel j'étais au moment de les éprouver.

Je n'ai que peu su goûter celui des naissances des enfants que j'ai engendrés, l'exercice physique ayant dans les deux cas mes forces excessivement entamées. Et celui de la rencontre qui m'a sortie de mon sort de robot, je n'ai alors pas bien pu le reconnaître car coincée à l'usine je n'ai pas su croire à une suite possible.

Elle eut pourtant lieu et de quelle façon. Mais sa fin pour l'instant est un dangereux désastre. Et je ne saurais connaître à nouveau d'heures bonnes tant que ce dernier demeurera inexpliqué, à défaut d'une réparation que le temps qui file nos jours comme des collants fragiles, et nos âges déjà avancés, joints à la cruauté implacable d'un déterminisme social dont nous ne sommes pas les seules victimes, rendent chaque jour plus improbable.

S'il vient toujours à la bonne heure, le bonheur m'a oubliée. Ou ne m'a pas trouvée à son goût quand il m'a effleurée.

J'étais à lui si peu habituée, je n'avais su que pleurer. Peut-être que ça l'a éloigné ? J'aimerais qu'il sache que s'il revient, je saurais l'accueillir et ne plus l'effrayer.

J'aimerais qu'il comprenne que j'ai besoin d'un peu de lui pour pouvoir, enfin, sereinement travailler. Qui pourrait intercéder ?

[photo : mardi 14 juin 2005, marie du Xème]

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Poisse persistante à Poissy

         

Je n'ai plus l'habitude de travailler en entendant des sons humains autour de moi. Pourtant des humains, y en a, à l'emboutissage on est trois. Enfin trois en simultané. Sur l'ensemble des équipes avec une organisation qui ressemble aux 3/8 du temps où mon père bossait, on est 12 avec un ou deux des équipes volantes pour en cas de pépins.

Des pépins, y en a. C'est pas toujours des graves. Et puis moi je déteste pas. Enfin pas toujours. Au lieu d'être juste là à vérifier que les presses et les robots qui les servent font bien leur boulot de machines, quand ça plante, on refait comme autrefois, on bosse pour de vrai.

Alors ouais ça fatigue. Et il faudrait pas que ça dure des jours de rangs (comment tu faisais, toi, Papa ?). Mais n'empêche à la fin de la journée, dans ces cas, on est un peu fiers. C'est du travail d'homme, quoi.

Alors oui quand tout marche, on est seulement trois. Parfois on se voit. On se parle, même. Mais on ne s'entend pas.

Vous avez déjà entendu un gros porteur qui décole ? Ben les presses c'est un peu ça. Sauf qu'en plus l'avion, après, il s'écraserait.

Donc dans ces cas-là, les sons humains, forcément, t'entends pas. Tu finis par savoir lire sur les lèvres du type que tu croises et qui te cause. De toutes façons les dialogues, c'est pas Cyrano, vous savez comme dans le film avec Depardieu. Il parle trop bien lui.

Nous c'est plutôt "Bonjour" "Bonsoir", "Ça va ?", "A quelle heure tu fais la pause ?" "Hé, la 3, qu'est-ce qu'elle a ?", "Faudrait passer la 5 en manuel, tu y vas ?".

Et c'est même pas des sons humains, ça, vu que les sons on les entend pas.

Mon père il avait cru s'en tirer en se faisant muter au département peinture. J'étais minot mais je me souviens sa joie, quand on lui avait dit qu'il quitterait l'emboutissage.

Il me disait "Fiston, je deviens sourd. On a des casques, mais ils gênent. Il faut les enlever parfois."

Je crois son "parfois" c'était du "souvent". Alors oui, côté peinture. Trop cool, moins physique, plus tant de bruit, juste les chaînes qui transportaient les carcasses des bagnoles. Le bruit de succion bizarre quand la mécanique les sortait du bain. Le calme de la zone finition.

Mon père il préférait ça, il avait l'impression de faire un truc utile, un truc qui bien fait pouvait avoir de la beauté, pour les gens plus tard qui rouleraient dedans.

Le truc utile, c'était pas mal pour les fins de mois, il y avait à ces postes-là des primes qu'ailleurs il y avait pas. Et puis médicalement ça rigolait pas. Ceux des peintures ils étaient suivis.

Son cancer, il a été diagnostiqué très tôt. Il avait lui aucun symptômes. Mais ses poumons viraient à l'éponge sale. Et qui partait par bout. Et que ça laissait des trous dans ses respirations.

Au début il a presque trouvé ça marrant. Un arrêt maladie long. Jamais eu droit à un tel truc, qu'il avait. Même s'il était suivi en ville par un type très compréhensif, comme médecin. Un type bien.

Mon père au début, avant d'être trop mal, quand il y allait je veux dire chez le toubib, pas à l'usine, l'usine dés que ses poumons avaient été repérés il y a plus remis les pieds, c'est tout juste s'ils lui ont laissé le temps de reprendre ses affaires, deux ou trois trucs perso qu'il avait dans un long casier, à l'époque on disait pas encore "vestiaires" je sais pas pourquoi. Donc, oui mon père au début quand il allait chez le médecin et que de la fenêtre de la sale d'attente il regardait l'usine, il se disait, c'est quand même pas mal que j'y suis pas et que la paie elle tombe quand même.

Elle l'a pas fait longtemps. Il avait pas passé l'hiver.

J'allais sur mes 15 ans. J'ai complètement planté mon année scolaire d'à ce moment-là. Et le temps que je repique, j'avais mes 16 révolus, à l'usine, sympas, ils m'ont pris. Mon père était un bon, il y avait du respect. C'était encore possible de faire ça.

Il faut dire aussi que ma mère elle travaillait pas. Je veux dire quand mon père il était là. Et qu'elle travaillait pas au dehors, rapport à l'argent à ramener. Mais à la maison elle n'arrêtait pas, c'était toujours tout propre, tout bien rangé, même que ça me gavait, parce qu'il fallait mettre des patins. Enfin jusqu'à la maladie de mon père. Après, les patins sous les pieds dés quand on rentrait, c'était comme moi, elle s'en foutait. Et aussi les housses sur les fauteuils du salon.

On mangeait bien, du temps de maman.

A la fin mon père il mangeait plus rien. Mais elle cuisinait toujours pour trois. Et même encore, maintenant, des fois.

Pourtant ça fait onze ans. Non douze. Douze qu'il est parti et onze que je l'ai comme remplacé. Sauf que moi à la peinture, ils m'auront pas.

Je préfère crever d'un bras avalé par une presse mal réglée. Je finirai pas comme papa. Tout sauf crever comme lui, comme ça.

Alors maintenant je suis aussi un peu sourd. Pourtant les protections maintenant on les met. A la zone peinture là aussi c'est protégé, pas comme avant les bacs à ciels ouverts, les voitures qui faisaient trempette et les mecs à côté qui respiraient toutes les saloperies. N'empêche même protégé j'irais pas. Même pour pas devenir sourd.

Des bruits humains, si ça tombe, il y en a peut-être. Et que c'est moi qui les entend pas.

Il faudra que j'aille voir mon docteur. C'est le même que pour papa. Il était tout jeune à l'époque, je veux dire le toubib,  son cabinet était tout frais, maintenant la peinture dans des endroits qu'il a pas tout fait refaire, elle date un peu et ça se voit. Mais la salle d'attente et le cabinet sont toujours nickels. Et de la fenêtre on voit l'usine. Alors je lui dis, vous voyez je deviens sourd à cause de ça.

Il dit je sais et puis il se tait et puis il a dans ses yeux un remords ou un regret, enfin une tristesse comme ça. On sait tous les deux pourquoi mais on se le dit pas. A l'époque pour mon père il avait tenté qu'on se batte, qu'on essaie à prouver que c'était tout ce qu'il avait respiré à son travail qui lui avait mis cette maladie-là. Mais ma mère elle a pas eu la force. Pourtant il l'avait presque persuadée en lui disant, Si vous le faites pas pour vous, madame Perrin, faites-le pour les autres, ceux qui sont dedans, ceux qui arrivent après.

Quand Papa est mort, elle est morte en dedans. Elle était encore là, mais elle n'y était pas. Elle a duré 4 ans comme ça et puis elle s'est éteinte en entier. Je dis pas "Elle s'est éteinte" pour faire comme les bourgeois quand ils ont les trouilles de dire "Elle est morte", je veux juste dire qu'elle est crevé comme une bougie qu'on aurait éteinte. Comme ça. Un matin elle s'est plus levée. Et puis très vite c'était tout fini.

Donc moi, la peinture j'irai pas, je lui avais promis. Même si à l'emboutissage il se dit que ça va licencier ; on verra bien quand ça sera temps. C'est là que je veux continuer. Et tant pis si les sons humains je les entends de moins en moins.

 

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La brève traversée (mais non sans dangers)

Station Saint Maur, un soir tard ou plutôt pas très, pas tant que ça.

    

Ils sont sur le quai d'en face, deux hommes tout jeunes et une femme de leur âge et qui regardent un plan.

Non loin de moi une autre femme, et jeune aussi. Je comprends qu'ils se connaissent quand ils l'interpellent dans une langue étrangère que je ne parviens pas à identifier, ce qui est assez rare. Mais la musique de celle-là ne me dit rien. J'aurais tendance à dire à l'Est du Roumain.

Comme souvent quand on est dans un pays dont la langue n'est pas la nôtre mais qu'on sait l'utiliser, ils intercalent des mots en français. Suffisamment pour que je comprennent qu'ils ont quelqu'un à aller chercher gare de l'est et qu'ils se sont gourés de quai.

Alors tout va très vite, ils bondissent sur les voies et en quatre enjambées remontent du côté où je me tiens stupéfaite. Pas même eu le temps de me dire (dans cet ordre (1)) 1/ photo ?  2/ prévenir que les deux sortes de rails du milieu il y a je crois bien un peu de jus qui passe 3/ Oui mais c'est peut-être si on les interrompt dans leur élan que ça risque de dégénérer peut-être qu'ils ont calculé leur coup ; ou plus précisément j'ai tout juste le temps de prendre connaissance de mes pensées qu'ils reprenaient pied du bon côté.

La jeune femme qui regardait le plan avec eux, est restée de l'autre et quand une rame arrive je comprends qu'elle ne s'était pas trompée. Qu'aurait-elle alors fait ?

L'autre qui les renseignait n'a rien dit, s'est juste un peu reculée sur le quai afin de ne pas gêner leur remontée.

Puis c'est notre rame qui arrive et je les perds de vue, ils montent à un wagon différent du mien.

Je reste à méditer sur la rapidité du danger. Combien une situation où tout semble calme, voire même un peu joyeux (leur erreur de direction paraissait plutôt les faire rire) peut très vite devenir potentiellement mortelle.

La violence dont j'avais été témoin en pleine rue en plein jour quelques mois plus tôt me revient en mémoire, ainsi que ma propre histoire pourtant peu physique. Ces instants où tout risque de basculer

ou pas.

Ceux de ce soir s'en sont sortis à merveille, contents d'eux peut-être. Je me demande combien de fois la vie leur sourira avant d'estimer que ça suffit comme ça, assez joué. Je pense à Stéphanot et qui aura bientôt l'âge d'être tenté d'agir à l'épate et qu'il faudra que je mette en garde.

Et puis j'ouvre mon livre parce que si j'ai fait l'effort de prendre le métro plutôt que le vélo c'était pour lui.

(1) Les chagrins cumulés et les désillusions ont fait de moi un pur paparazzo, déjà que j'avais un peu tendance. Je ne me rends même plus compte si c'est moche ou pas. Après tout nous vivons dans une société de la performance, et me voilà donc en bonne voie de paparazzo performant.

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Le pont de fer

J'ai très longtemps habité près d'un pont SNCF, tout au nord de Paris. Un pont très noir, qui tremblait au passage des trains de marchandises, un pont que j'aimais. Comment pouvait-on aimer un tel amas de ferraille, lui trouver un quelconque charme ? Sans aucun doute, je devais être le seul dans ce cas.

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sous lequel il fallait marcher afin de rejoindre la gare ou bien de la quitter, selon le sens dans lequel on allait, matin ou soir, traditionnelle transhumance de tous ceux qui perdent leur vie à la gagner.

Pendant des années je suis passée dessous, les pieds de plombs, les épaules enfoncées, les oreilles verrouillées : le bruit des trains et leurs vibrations fortes, les ta-dag ta-dag / ta-dag ta-dag retentissants, ajoutaient à ma fatigue du matin et mon épuisement du soir.

Un mauvais passage, un de plus, dans une vie quotidienne qui en était tissée. 60 mètres un peu plus pénibles que les autres à franchir. Je n'étais pas à ça près.

Certains soirs cependant, quand je parvenais à sortir assez tôt "de l'usine", et que la lumière rasante d'un soleil vaillant lui était favorable, je n'étais pas insensible du pont à sa beauté, j'ai toujours pour les ouvrages d'arts du siècle dernier ou d'avant l'admiration spontanée. Je suis une tendre des rivets, une camarade de la brique rouge, une étrangère des trop belles pierres et une réticente du béton armé (1).

C'est l'écriture qui a tout changé.

Pour ce pont, et pour ma vie même et la fin aussi, qu'elle m'a fait frôler.

J'en ai attrapé le virus lors d'un rapport textuel, un livre dévoré en janvier 2003 et dans lequel je me suis et m'étais retrouvée. Le mal était incurable, l'incubation fut silencieuse. Six mois. Puis un texte au lieu d'un simple message à une amie bien-aimée, et il s'est déclaré. J'étais encore rieuse, inconsciente des dangers de cette particulière pathologie et toute à la découverte d'une nouvelle vue sur les choses et les gens. Les symptômes ne m'empêchaient guère de vivre ma grise vie. Ils coloriaient mes loisirs et jusqu'à mes trajets.

Le pont vieux et noirci avait dés lors attrapé quelques couleurs, des angles de visions qui le rendaient moins menaçants ; les trains swinguaient parfois en passant. Surtout au bord du soir, quand la corvée d'usine était accomplie et que j'y avais survécu une fois de plus.

Cinq mois passèrent ainsi.

Puis le message est arrivé qui m'a fait basculer, passer du personnel aux tentatives de général, d'une écriture messagère à celle pour qui voulait. La maladie m'a alors saisie dans toute sa force et je n'ai pas su lutter, atteinte au point d'effrayer d'autres patients chroniques qui tentaient de m'accompagner par leurs conseils avisés et leur chaleureuse et tendre proximité.

La rue sous le pont de fer est devenue ma rue Watt, sa poésie m'éclaboussait, à en rester parfois stupéfaite, à en louper certains matins mon train urbain. Je m'étais mise à l'aimer plutôt que de la passer vite fait.

La photographie numérique est entrée dans mon existence la même année, j'ai pu saisir l'image des lieux sans complexes de coûts.

Entre les mots et les clichés mon temps, mes temps sauvés, se sont trouvé happés. Qui des miens pouvaient comprendre ces photos de passage noir, ces lieux jugés dégradés alors qu'ils portaient certains jours tant de beauté ? J'ai appris rudement la solitude de qui sait voir ce que les autres ignorent, de qui détient sans le maîtriser, un petit pouvoir caché.

J'ai très longtemps habité près d'un pont SNCF, sans vraiment le voir, le croyant sombre, lugubre et noir. J'y habite toujours. Désormais, je sais l'aimer ; mais j'en suis seule.

Et désolée.

(1) En toute éthique je ne devrais pas, c'est celui-là qui nous nourrit.

PS : Il faut dire aussi qu'entre temps l'éclairage a été refait ; que la poésie n'empêche pas l'honnêteté :-) .

[photo : le pont ferroviaire de Clichy Levallois, décembre 2006]

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L'incompréhension des excuses

Au cours des deux ans écoulés

billet relu et complété le 2 octobre à 12h57

S'agit-il d'un phénomène préexistant dont je n'étais simplement pas consciente ou bien est-ce ma vie qui ayant déraillé induit sur les autres d'étranges comportements ou eux qui sont normaux et moi larguée ?
Mais voilà que depuis deux années, souvent des gens que je croise d'une façon ou d'une autre me prient de les excuser pour du mal qu'ils ne m'ont pas fait.

    
Ainsi ces jours-ci une femme inconnue auprès de laquelle j'ai commandé un livre d'occasion et qu'elle m'avait envoyé avec grand soin et rapidité. Je l'avais reçu et lu avec bonheur. Simplement l'acheteur est censé rapidement signaler au site qui sert d'intermédiaire que l'objet est bien arrivé et évaluer la prestation. Ce que j'avais négligé, je l'avoue.
J'ai rattrapé mon retard ce week-end et comme je disposais d'un espace pour commenter en ai profité pour préciser que j'étais navrée de n'avoir pas plus tôt rempli mes devoirs de destinataire.

Voilà que par le truchement de cet intermédiaire commerçant elle me fait parvenir elle-même un petit mot pour m'exprimer elle aussi sa désolation d'avoir tant tardé. Ce qu'elle n'a ni n'avait pas fait.

Cette anectode serait oubliée si elle était isolée. Mais voilà, ça m'arrive sans arrêt. Y compris avec des ami(e)s qui décommandent très proprement en temps et en heure, parce qu'ils ont autre chose venu s'imbriquer, un rendez-vous léger que nous nous étions fixés. Si rien d'autre n'a été bouleversé ce n'est pas gênant.

Ou des inconnus que la tête perdue dans mes pensées et les pas trop hâtifs pour le peu de cerveau qui me reste, oubliant aussi que si je me sens comme un zombie j'ai plus de consistance qu'un fantôme,  je bouscule et qui me disent "Pardon".

Ou encore un site d'information sur l'internet qui a publié parmi d'autres deux de mes photos détournées par un contributeur peu scrupuleux et qui s'était servi sans me prévenir avant de les leur fournir incluses dans un travail qu'il leur a présenté. Je leur signale l'abus, ils y mettent très très rapidement bon ordre ... et me réécrivent à nouveau plus tard pour exprimer leur confusion. Ravie de leur réactivité et de leur correction, je n'en demandais pas tant.

Dans le même temps ceux qui m'ont laissée sur le carreau, épuisée et perdue,  éperdue n'ont semble-t-il pas un seul instant envisagé de réparer ne serait-ce que l'ombre portée du mal qu'ils m'ont fait. Pour l'un d'eux c'est simple, il ne sait pas envisager que ses actes et paroles puissent avoir conséquences ou portée. Je tiens le cas pour irréductible.

Mais les autres, ceux qui me sachant tenus par un lien familial ou de subordination ont abusé ou abusent de la situation sans ce soucier un seul instant des conséquences possibles ? Ceux des amis d'avant qui se sont éloignés avec un bel ensemble  quand les malheurs conjugués m'avaient rendue un peu (!) morose et réapparaissent peu à peu comme si de rien n'était ou par le biais d'un emprunt à celle que j'étais avant qu'ils ne me laissent, brisée par le cumul encaissé et leur désaffection même ?

Je cherche peut-être une cohérence là où il n'y en eu jamais, sans doute que les êtres humains sont ainsi fait.

Me laisse d'autant plus perplexe cette avalanche de charmants "pardon" pour des fautes imaginaires ou non avérées, qu'ils ne m'en veuillent surtout pas de ne pas savoir pardonner un mal qu'ils n'ont pas fait.

Peut-être qu'à force de s'additionner ils parviendront patiemment à compenser des autres inconscients les malversations ? En attendant merci aux trop attentionnés (dont certain(e)s, j'espère, se reconnaîtront).


Littérature du dimanche (en option : après-midi, pipaule)

dimanche après-midi, non loin du Père Lachaise

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Elle ne passe pas inaperçue, une corpulence à écraser un vélib, habillée des couleurs voyantes de qui préfère tant qu'à faire l'assumer. Et des lunettes noires dont on s'aperçoit en se tournant vers elle qu'elle vient à peine de les ôter alors que le soleil d'octobre, dehors s'est déjà caché.

Si nous sommes plusieurs à nous être tournées vers elle, ce n'est pourtant pas en raison de son aspect que nous ignorions avant qu'elle ne se fasse remarquer, plongé(e)s que nous étions tou(te)s dans la contemplation de bonnes tablées de livres dûment commentés, à moins qu'à la recherche d'un moins récent déjà établi dans les rayonnages.

Si nous l'avons remarquée c'est qu'elle a parlé très fort, d'une voix de stentor, impossible à ignorer.

Si elle éprouvait le besoin de parler si fort, c'est qu'en fait elle n'est pas vraiment entrée dans le magasin ; comme si elle avait peur de ce qu'elle y pouvait trouver.

Si elle avait cette appréhension, c'est qu'elle ne doutait bien un peu que ce qu'elle cherchait ne s'y trouvait pas. Mais elle semblait en avoir un urgent besoin et les commerces ouverts le dimanche en fin de journée sont assez peu nombreux (pour l'instant du moins).

Alors elle est restée sur le seuil (de la porte, pas les éditions) et elle a interpelé le libraire à la quasi-cantonade :

- Par hasard vous n'auriez pas Voigacila (1) ?

et devant l'air écarquillé du bon garçon qui classait quelques classiques quand elle l'avait hélé,

- Oui, vous savez, de la littérature pipaule (sic).

Avec courtoisie et sang-froid, une jeune femme qui elle aussi travaillait là, répondit :

- Nous ne vendons pas de magazines, désolés.

La dame salua d'un mercitantpisaurevoir et reprit sa route. Personne n'a rien dit, non. Pas pipé mot, mais après un silence ébahi et peut-être charitable de quelques secondes, un grand rire collectif a retenti dans toute la librairie.

J'avais ri moi aussi de bon coeur. Je préfère cependant croire, à l'heure où je l'écris qu'elle agissait par pure provocation, plutôt que sous l'emprise d'un état de manque qui lui épuisait le bon sens. J'aime à imaginer qu'elle a ainsi écumé toutes les librairies du quartier.

(1) Port' nawak ce titre, c'est juste pour garder l'idée.

[photo : ce que je regardais quand la dame n'est pas entrée]