Vitesse 3
Vous n'y échapperez pas (Franciliens, Franciliennes (au moins))

René Karl Wilhelm Johann Josef Maria

Hier soir, devant chez Henry 

billet non relu

Pict0009 

"Peut-être tous les effrois ne sont-ils, au fond du fond, qu'une impuissance qui demande notre aide" (1).

En attendant j'ai une fois de plus secouru un livre et le bon, et qui m'attendait et celui-là et pas un autre et j'ai vite retrouvé la page, ma page, celle par laquelle le virus m'a été inoculé, tout ça pour une histoire de dragons, non mais quelle vie.

Pourtant j'étais déjà chargée. Le jeudi c'est musique midi et soir, du coup en plus de tous mes livres en cours, de secours (2), de travail, de doc techniques pour des trucs de l'usine,  je transporte même des partoches et comme c'est le début de l'année on vient d'acheter celles qu'on va travailler, bref, je n'ai même pas tenté de rentrer en vélib c'est dire.

Mais voilà, vendredi c'est encombrants, ou du moins ça l'était et les riverains le croient encore et du coup le jeudi soir les trottoirs sont souvent garnis de "rifiuti". J'ai du mal à passer mon chemin, indifférente, dés lors qu'il s'agit de bouquins.

Alors j'ai bien vu que de ce sac poubelle fraîchement déposé et pas encore souillé, c'était des daubes qui émergeaient, des vies de stars, ou leurs témoignages prétendûment directs quand on suppose que leurs fans peuvent supposer qu'elles seraient capables de les écrire elles-mêmes ou que faire semblant ne les dérange pas, des "comment être une super-maman", "comment se sentir en pleine forme quand on est très malade", "exercices de comptabilité du premier degré pour débutants confirmés" (3), du Danielle Steel, un Mary Higgins Clark, bref, raisonnable, je me dis, passe ton chemin, chez toi c'est pas la SPA des bouquins, toute chose imprimée ne présente pas d'intérêt, laisse tomber, avance, advienne que pourra.

J'ai fait trois pas en direction de la maison.

Seulement Henry était à sa porte, une silhouette silencieuse et que je croise parfois, chacun sa folie n'est-ce pas, et qui  m'a fait Non, non, vous faites erreur, là d'un hochement de tête désolé. Je lui ai répondu Ah bon ? avec les yeux, du menton il a indiqué le sac.

J'ai donc fait demi-tour. Si Henry le dit, il doit savoir, lui.

Il ne se gourrait pas. Les grands se gourrent rarement. 

Car sous le faible fretin frais, se tenaient quelques grammaires (4), quelques classiques sentant le scolaire dont, scrupules estompés par les années enfin on se débarrassait, une édition "des Misérables" et surtout les "Lettres à un jeune poète" (1) d'un des auteurs qui me touche à coeur même si j'ai fort conscience de ne comprendre pas tout, à la façon dont pour l'opéra je sais mes limites en tant qu'auditrice, l'oreille pas encore assez exercée pour discerner certaines subtilités.

J'ai regardé vers Henry, les larmes aux yeux, afin de lui signifier merci et toute ma reconnaissance, mais il avait disparu. C'est le propre des apparitions, même de celles qui soignent leurs apparences (ce qui, je dois l'avouer, n'est pas toujours son cas), ces effacements soudain.

Alors j'ai fait ma sélection, traîné le tout jusqu'à mon étage, et malgré que du livre sauvé j'avais déjà trois autres versions (une par pièce de la maison ?), me suis précipitée sur celle-ci.

Cette édition étant dûment complétée par quelques autres textes ainsi qu'une biographie, j'y ai trouvé une lettre à Cézanne qui devrait m'être utile dans quelques mois de là, pour un travail entamé l'an passé puis mis de côté car j'étais encore au trop près de la souffrance qui l'inspirait. Et quelques détails biographiques du poète comme la liste complète de ses prénoms, dont la connaissance est inutile pour apprécier son travail, mais m'a rappelé de façon salutaire qu'on n'ignore rien tant que ce qu'on croit déjà savoir.

Je crois qu'ensuite j'ai peu dormi. Et probablement rêvé que je travaillais, fière de n'avoir pas raté ma (nouvelle) rencontre. Thank you so much, my dearest neighbour.

(1) "Lettres à un jeune poète" R.M. Rilke, traduction Claude Porcell, page 92 édition gallimard de poche 1994

(2) Je ne sais pas trop si le lien atterri là où il faut, ce qui cause des bouquins trimbalés est dans la partie "blog".

(3) Je brode mais reste dans l'idée.

(4) Ça ne se voit pas, je sais, mais je tente toujours de rattraper mes lacunes en langue classique (afin d'avoir d'autant plus de plaisir ensuite à la dépoussiérer)

[photo : le rescapé]

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