A grandes enjambées
Des pas dans Paris (deuxième partie)

Adieu l'ami, on t'aimait bien

dimanche 13 mai 2007, en banlieues.

Ardbeg_abandonne_rec_mai_1989

Je n'ai pas d'amants, mais des bons et des très bons copains pour boire des coups, tout plein. Et pas n'importe lesquels ni les copains ni le contenu des coups à boire.

Tu faisais partie des plus fins connaisseurs des meilleurs whiskies, on se voyait donc régulièrement lors de dégustations subtiles. Tu organisais les voyages de notre Clan. J'en ai profité une seule fois, je n'ai ni les revenus ni les congés suffisants. Mais j'en garde un souvenir ébloui.

Le plus beau coin d'Ecosse, les Iles de Paradis (1) vers le haut tout à l'Ouest, là où l'on distille les plus solides breuvages (2).

Des péripéties, une bétaillère pour nous transporter sur l'île de George Orwell (3) quand notre mini-car ne passait pas sur le passeur, un ferry qui nous faisait quelques difficultés, ta colère en anglais, une soirée de dégustation poursuivie jusqu'à pas d'heures chez un des jeunes gars qui travaillait pour l'embouteilleur à qui nous avions rendu une somptueuse visite, tes soucis pour l'anglais quand personne ne t'énervait, et moi qui finissais par traduire le français en lui-même ; les deux compagnons qu'étant le moins pas vaillant tu m'avais aidée à ramener au bercail hotelier. Tu étais un homme bon : qui le reste quand il a (un peu) (trop) bu l'est du fond de lui-même.

Bien sûr tu ne me manqueras pas dans le quotidien immédiat et ordinaire, les dégustations sont mensuelles et je ne vais pas à toutes, mais ta présence chaleureuse à ces moments partagés et qui n'y sera plus, je la ressentirai très fort. Je crois même pouvoir dire "nous" au nom des camarades.

Je pense ce soir à ta famille que je ne connais guère (Nous sommes-nous croisés une fois, à l'occasion d'un dîner ou bien d'une fête ? Peut-être. Ma vie m'a tant secouée que mes souvenirs sont flous). Pour en être passée plus ou moins par là, je sais ce qu'elle traverse, la suroccupation fébrile et malheureuse de ces temps de juste après, jointe à une forme particulière de soulagement : la souffrance a cessé, la peur de la souffrance disparaît et l'oppression qu'en nous elle engendre.

Pour ce passage incontournable, je n'ai cette fois aucun livre de secours à leur proposer.

Je voulais leur dire Bon courage ; et à toi, Gilles, si j'y croyais

Repose en paix.

      

(1) appellation incontrôlée

(2)  un exemple que je lisais ce matin juste avant d'apprendre la mauvaise nouvelle te concernant et pour lequel en temps ordinaire je t'aurais peut-être fait suivre un mail joyeux (se souvenir de ne plus jamais différer un seul mail joyeux possible) :

" Il [Wandrille, un des personnages principaux] a débranché son téléphone, éteint son portable, glissé deux glaçons dans un verre de Lagavulin. Il aime bien ce whisky un peu tourbé, un goût de thé fumé bien fort." 

Adrien Goetz, "Intrigue à l'anglaise" (ed. Grasset page 129)

(3) Jura, où il écrivit dit-on "1984"

[photo : attente de, mais je cherche Ardbeg abandonnée, one of your favorite distillery (mai 1989 avant restauration et remise en route)]

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