Bons bisous de Moscou
Apprendre à finir (1)

Mes voisins [des temps] anciens - partie 3 - Louis F Céline

La Garenne - (d)Rancy, vendredi 29 décembre 2006

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Mon troisième voisin, m'embarrasse bien.

J'avais lu "Le Voyage ..." sans préjugé, sans doute encore très jeune et n'y connaissant rien, probablement un hasard de bibliothèque, quelqu'un qui le rendait et je passais après.

Je me prends une grande claque en pleine gueule. A peine un peu moins que pour le 1984 d'Orwell, quoi que concernant ce dernier à part la si poétique langue Ingsoc, je n'ai pas de souvenirs du style.

De celui du "Voyage ...", si.  A tel point que j'ai d'abord cru à un récit récent, je devais être tombée sur une édition des années 60, un temps où l'on bavardait peu autour de l'oeuvre. On la présentait, c'est tout.

J'ai un souvenir (mais n'est-il pas recomposé ?)  d'avoir cherché à me documenter. Mais qui peut bien être le type qui écrit comme ça ?

1932 ? Ouah !

Autant je me méfie de la précocité, sans doute parce que je ne crois (presque) qu'au travail, autant je suis sensible à ceux qui ont de l'avance sur leur temps. Et lui, mazette, de l'avance, il en avait.

Des phrases me restaient collées à l'intérieur du crâne. Je voyais la guerre. Pensais à mon grand-père (1). J'y étais.   

Et même si je détestais ça, les tranchées, le gars capable de m'y balancer, juste en assemblant des mots, je l'admirais, et j'aurais bien aimé l'aimer bien. C'est assez logique quand on admire quelqu'un. On aimerait tant que ceux qui savent sachent.

Las, je tombe rapidement sur des déclarations effrayantes, des appels à l'extermination. Je pense à de la provocation, je n'y crois pas et puis je lis des commentaires et là "Oh non".

Je me dis, affligée, que le monde est mal fait, ce serait tellement plus simple à la fin si les bons étaient les gentils et les nuls les méchants (2).

Après, je n'ose plus trop le lire. Je sais que je ne pourrais plus le faire comme avant, plus apprécier les mots sans arrières-pensées.

Je ne sais plus si ni quand j'ai réellement lu "Mort à Crédit". Mon souvenir en est instable.

Je suis d'ailleurs quelqu'un qui ne sait bien que douter. D'où sans doute une (trop ?) large tolérance. Seulement quand il s'agit de désigner une partie de population comme responsable des maux des autres, et inciter ceux-ci à la haine envers elle, surtout si le déterminant de cette partie est une origine de naissance à laquelle elle ne peut rien, la tolérance je ne l'ai pas. Sans doute leur haine qui déteint.

Alors le docteur Destouches, ce voisin des temps précédents, qui peut-être pour (certains de) ses proches fut un type presque bien, il m'encombre, m'effraie et me désole.

Il refuse en ricanant toute circonstance atténuante.

Je pars malgré tout ce matin photographier l'un des lieux de cette banlieue qu'il a détestée et qu'au contraire j'ai appris à aimer. J'en reviens glacée ; avec l'image d'une inscription presque effacée. Peut-on garder une oeuvre et oublier qui l'a donnée ?

(1) maternel qui avait "fait" Verdun et en est revenu. Du coup je me considère comme une descendante de miraculé. Ce qui aide certains jours, et d'autres au contraire non (je ne devrais pas être là, je suis vraiment de trop).

Cf.  un billet récent de Kozlika qui évoque un peu ça

(2) et peu importe si tout le monde fume
(private joke, pardon)

[photo : Destouches effacé ; 10 rue Fanny, Clichy La Garenne, le dispensaire alors tout neuf où le docteur Destouches travailla de 1929 à 1937 ; auparavant il tint un temps un cabinet privé au 36 rue d'Alsace où également il logeait]

Une pensée émue pour Aimée Paymal dont j'apprends dans "La vie de Céline" par Frédéric Vitoux qu'elle s'était cogné la dactylographie du "Voyage ..." en plus de son travail dans le dispensaire.

et vive les ordinateurs !

Au dispensaire de Clichy, un texte de 1937 signé par Thomas Maurice, journaliste pour un quotidien belge

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