Souffrances réelles, apparences trompeuses
Mes voisins [des temps] anciens - partie 2 - Henry Miller

Les gens partis

      

Clichy la Garenne, au bord du soir.

Ballon_captif_au_dessus_de_paris_050313p

 

J'accompagne Stéphanot à une de ces visites à but médical qu'on accomplit comme pour sa voiture une révision périodique, voire un contrôle technique. Il m'a fallu courir un peu au sortir d'usine, repasser vite fait à la maison, y rejoindre l'enfant puis filer pour arriver à temps.
A l'heure d'atteindre l'accueil du cabinet, mon esprit gazeux (1) est donc légèrement en retard sur mon corps concret. Aussi je salue poliment mais sans l'identifier la patiente qui quand nous arrivons s'apprête à repartir et m'a gratifié d'un chaleureux Bonsoir.
   
Ce n'est qu'en atteignant la salle d'attente toute proche que je me dis que cette dame, sans doute, je la connais.
 
Pour une fois je n'ai pas tort. Car une fois son paiement achevé, ou les papiers qui lui restaient à remplir, elle nous y rejoint, et très poliment nous demande d'une façon plutôt élégante si nous habitons bien là où nous habitons, anciens voisins des parents de Cyrano (2).
   
Je me souviens d'eux fort bien. Ils habitaient au 4ème gauche de notre immeuble plutôt convivial où un doux sortilège semble destiner cet appartement précis a être doté d'habitants conviviaux, malgré un taux de remplacement élevé (3). Je me souviens donc fort bien des parents de Cyrano. Son papa travaillait d'ailleurs dans la même usine que moi.
Après leur déménagement j'avais encore échangé quelques nouvelles par la messagerie qui nous était commune, et puis un jour plus rien et plus son nom dans l'annuaire interne. Il avait donc probablement changé d'employeur sinon de métier.
   
Très vite elle ajoute, vous comprenez, nous n'avons plus du tout de nouvelles et l'expression de son visage, même si elle n'ajoute rien, me dit combien elle le regrette.
   
Mon coeur se serre, je pense à Wytejczk, je suis sur le point de lui dire, Oh, je sais ce que c'est. Mais de lui elle n'aurait que faire, et je suis désolée de ne pouvoir la soulager de son chagrin né des gens devenus absents quand on croyait avoir encore beaucoup à partager. 
 
Je lui explique le peu que je sais, le contact un peu gardé puis perdu quand le père de cette famille avait (probablement) quitté l'entreprise où nous travaillions.
   
Elle semble s'excuser, je crois je dis de rien, c'est normal ou quelques paroles de ce genre, l'esprit déjà lancé vers toutes pistes possibles semblables à celle qu'elle vient de tenter en vain auprès de moi pour retrouver ses amis partis, mais qui dans mon propre cas iraient à la recherche de l'ami effacé.
A peine rentrée et connectée, j'effectue une recherche mais qui ne donne rien : je suis la seule à l'avoir mentionné à part quelques autres qui ont repris mes mots.
   
Je me prends à rêver de croiser sous peu Farid, son frère et qui pourrait me renseigner, me dire si au moins mon ami va bien quoi qu'il ait choisi de faire désormais loin de moi.
   
(1) double private joke dans deux directions qui n'ont rien à voir entre elles, c'était plus fort que moi ;
pour l'une d'entre elle je salue l'auteur du Désordre
qui a pris jeudi sans mollir la défense de nous autres, les auteurs du gazeux du virtuel
   
(2) rêvez pas, c'est un prénom fictif ; quoiqu'un peu sur zone.
   
(3) les appartements sont spacieux pour un couple, très bien pour un couple avec un enfant, déjà plus délicats à occuper quand on en a deux, du moins selon les critères de conforts actuels. Nous y défions vaille que vaille les ans à 4 et voyons ainsi se succéder au dessus, en dessous et à côté des jeunes couples qui dés la deuxième naissance au foyer, même s'ils étaient heureux là, cherchent à s'en aller.
    
[photo : 13 mars 2005, ballon captif au dessus de Paris]
La photo peut sembler sans rapport avec le billet mais pour Stéphanot elle en a un, alors voilà.
   

      

Le titre est directement inspiré des "Gens absents" de Francis Cabrel, chanson qui m'a accompagnée durant 4 à 5 mois au début de l'an 2005 et que je n'ai plus jamais ré-écoutée depuis par crainte qu'elle ne se révèle une redoutable petite madeleine pour le meilleur et pour le pire.

    

Ce billet est également issu d'une réflexion issue des "brouillons" de Laure Limongi après et pour préparer une récente journée d'études à la BNF sur l'écriture de l'intime ; sur la part de mise et remise en perspective, les allusions qu'on glisse, les niveaux de lecture possibles et imbriqués selon qui lira et connaît des parts ou d'autres de nos réalités crues (au deux sens du terme).
   
Le même sujet à plat et en écriture droite intime, donnerait en effet quelque chose comme :
"En accompagnant mon fils chez l'ophtalmo, j'ai croisé une femme dont le visage m'était familier mais que je n'ai pas su plus que ça reconnaître. Elle m'a demandé si j'avais des nouvelles de nos anciens voisins seulement je n'ai pas pu l'aider et ça m'embête bien."
   
J'y aurais probablement ajouté le détail du nouveau degré de correction nécessaire aux yeux de l'enfant, une indication sur mon inquiétude quant aux frais induits, et qu'aujourd'hui pour un décembre à Paris il faisait doux (alors que tous ceux qui habitent loin s'en foutent) et qu'en remontant vers l'appartement comme à la boulangerie il y avait la queue nous n'avons pas acheté le pain (mais nous aurions dû). 
   
J'en profite pour remercier Emmanuelle Pagano qui m'a donné l'indication de la journée d'étude à la BNF
que du côté blogueurs on aurait bien aimé pouvoir prolonger, tellement le sujet méritait à nos yeux d'être approfondi.
 

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