Assomigliances
Simon en marcel et Gilda en jupe

obsessionnel et imposé (Un moment de désespoir)

   
vendredi 26 mai 2006, Grand Palais (Paris), à l'aube de l'après-midi
      
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Elle est coiffée un peu comme toi, cette Solitude (1), mais nettement plus dénudée que la dernière fois que nous nous sommes croisées. Tu n'as pas le nez grec, pas plus qu'aquilin. Mais je t'ai déjà connu une semblable attitude, mélange de détermination, tension et accablement.
    
D'avantage qu'une ressemblance, c'est le titre du tableau qui m'a mise en arrêt. La force d'évocation du thème contenue dans ce profil et son décor dépouillé.
   
Peut-être qu'au fond et tout d'abord, je n'ai pas même pensé à toi.
   
Mais elles sont arrivées. Sans que je ne les voie, ni les entende venir. Je possède en effet cette faculté quand une oeuvre me parle, d'être aspirée dedans, d'en oublier le monde, de causer en silence à ses figurants avec une intensité telle que la réalité s'inverse et devient secondaire.
Cette forme de folie n'est pas sans risque ni cette compétence sans affliction, dés lors que j'en deviens capable de faire pleurer une enfant en lui contant l'histoire des gens sur le tableau quand ils ont existé et que je la connais. Trop de souffrance nous en rend transmetteurs.
    
Avec la Solitude, je ne discutais pas, j'étais simplement en contemplation ; résignée devant cette compagne, pour toujours et à jamais (2).
      
Elles sont arrivées, sans doute de ma droite. Sans que je ne les voie, ni ne les entende. Mais très vite elles ont parlé.
    
De toi.
    
Une pierre m'est tombée du coeur vers l'estomac. J'ai voulu fuir seulement j'avais égaré l'usage de mes jambes et de l'angle où leur présence m'avait surprise, j'aurais dû demander aux dames pardon pour passage. Pour ça il faut émettre un son, j'en étais incapable ; en deux phrases entendues, qui t'évoquaient trop bien.
      
Association d'idée à cause de la coiffure, ou bien des mains, à la fois solides et longues comme le sont les tiennes ? Pure coïncidence d'une conversation déjà entamée ?
    
Elles causaient de toi et de ton travail, dont l'une visiblement était fine connaisseuse.
   
Le caillou intérieur dans sa chute avait commis quelque dégât. Je sentais le sang couler par une blessure invisible, et ce début de mal de mer, en bord de Seine, en plein Paris.
 
Je me suis adossée au mur.
 
Leurs mots laudateurs me parvenaient distinctement. Mon cerveau les enregistrait, récepteur fidèle ; comme pour te les rapporter scrupuleusement un jour. Ce qui ne sera pas.
   
Celle qui prenait le plus fréquemment la parole t'avait croisée en circonstances professionnelles, elle dressait de toi le portrait public. N'eût été la plaie que je ressentais si fort quand elle n'existait pas, j'aurais souri à la part des choses. A ces images de nous, qu'humains, on donne ; assez fidèle cependant ; à ce pas de côté que si souvent on fait.
      
Ca me battait trop fort aux tempes. Mes membres s'encotonnaient. Je voulais que ces femmes m'oublient et qu'elles décampent. Surtout ne pas attirer l'attention. Mourir en paix (je vous en prie, laissez-moi).
Stéphanot était à l'école, qui aurait pu m'aider.
   
J'implorais du regard la ferme Solitude. Aidez-moi à tenir, le temps qu'elles s'en aillent. Aidez-moi.
Elle le fit. A sa façon, en ne retenant pas plus leur attention, prises qu'elles étaient dans leur conversation dont l'apparence du tableau avait peut-être constitué l'amorce.
    
Elles s'éloignèrent sans avoir épuisé ton sujet. En d'autre temps je les aurais suivi pour compte-rendu efficace et humorisant. Te faire marrer à sa lecture. J'ai su faire ça, je crois.
      
Mais aujourd'hui je ne le pouvais plus. Mes jambes refusèrent de remplir leur office, me contraignant à glisser doucement le long du mur jusqu'à être accroupie. Je crois que je pleurais mais sans m'en rendre compte.
       
La gardienne de salle, consciencieuse, s'est approchée :
- Je peux vous aider ? demanda-t-elle
Je bredouillais comme qui n'a pas parlé depuis le siècle passé :
- C'est rien, c'est pas grave. C'est juste ce tableau. M'a fait trop d'effet. J'ai la tension trop basse, c'est rien, ça va passer.
    
Elle me proposa obligeamment sa chaise. Je parvins à l'atteindre puis à m'y affaler. Elle s'écarta discrètement, le temps que je me remette, comme habituée des fous qui devant une simple toile peuvent être pris de malaise. Je la sentais qui d'un oeil me vérifiait un peu.
      
A force de m'appliquer à une respiration profonde, le coeur me revint, la pierre se dissout et le saignement imaginaire suivit.
   
Pour les larmes ce fut plus long.
 
Je parvins cependant à me recomposer, lever et enfin à quitter les lieux. Sans un regard pour la Solitude, de crainte que l'effet ne reprenne et la mémoire de la conversation des deux visiteuses.
      
Je les croisai à nouveau à la librairie de boutique qui voisine la sortie. Elles parlaient de télé et puis d'épilation.
J'en conçus du soulagement et comme un lent dépit.
   
 
[photo : bricolage perso sans doute provisoire à partir de ce que j'avais sous la souris dans l'idée d'une symétrie de mouvement et de silhouettes pour tenter d'exprimer en image l'idée de ce billet ; ce n'est cependant pas ce que j'aurais souhaité]
    
Mario Sironi
Solitudine

1925
(2) emprunt éhonté à un ancien cousin.
(puis-je dire ça comme ça ?)

      

Plus d'info sur l'expo (réelle) qui a inspiré cette fiction, ici :

http://www.rmn.fr/italia-nova/

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