Les émeutières - saison 1 épisode 1 - : Entrez dans la nasse
Les émeutières - saison 1 épisode 2 - : Voyez comme on (en)tasse

Paris - Roubaix, en marge

(des gens parfois l'extrême gentillesse)
            
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Je prends le tram pour y aller. C'est un dimanche mais ils sont fréquents, et les trams et les dimanche.
      
Je me rends dans une ville que je connais sans y être physiquement jamais allée ou si peu, une fois ou deux je crois ; en 1985.
Ca fait 20 ans au moment que j'écris et qui date d'avril 2005, le 10 précisément.
          
Ce sont des choses qui m'arrivent et me sont parfois d'une aide fort concrète. Je n'ai par exemple pas besoin de plan pour m'orienter dans cette ville.
         
Le tram, j'aime bien. Ca me rappelle l'Italie, Torino, Turin. Pourtant nous en sommes loin. Je l'ai pris à Lille.
          
Je vais à Roubaix.
            
Il fait gris, un beau gris uniforme mais assez lumineux, pas un gris sombre ni hostile. Les photos peut-être viendront bien. Sans soleil, mais non sans chaleur bien qu'il fasse plutôt frais. Je suis venue pour ça, capter des instants, saisir des images, c'est mon travail préféré du dimanche. Je porte donc mon appareil en bandoulière, un caban bleu-marine adapté au climat et un inévitable jean, celui sans trou car si je suis ce week-end dans le Nord, c'est pour l'assemblée d'une association dont je fais partie et aux membres desquels je ne souhaite pas faire honte par une tenue trop négligée, d'autant que pour celui avec, c'est un trou d'usure et non d'apparat. Un petit sac au dos, un carnet de notes à la poche de cul droite et des stylos un peu partout.
       
Ca expliquera la confusion.
       
C'est jour de course cycliste ; mais à celle-là je n'assisterai pas. Non que je me désintéresse, j'aime le vélo, mais l'arrivée est plus tardive que mon train de retour [vers Paris].
         
Terminus. Nous sommes tout un lot à descendre. Certains sont hâtifs et joyeux. Je me dis qu'ils y vont.
      
Un homme d'entre deux âges se le dit aussi, de moi. Il repère également que je regarde alentours.
   
         
Je suis tout simplement occupée à flairer les trajets possibles, à la recherche du meilleur chemin à photos compte tenu du temps qui m'est imparti. Ce n'est pas sauvagement dicible sans passer pour une folle.
            
Il m'aborde avec la retenue de qui ne voudrait pas déranger mais s'en sent le devoir juste pour rendre service, et m'indique sans que je n'aie rien demandé :
- Le vélodrome, vous savez, c'est par là.
          
Il m'explique précisément l'itinéraire afin que je ne m'égare pas.
A peine perplexe, mais certainement confuse, je le remercie de mon mieux pour ces informations. Je n'ose pas en démentir la nécessité, il serait trop déçu.
      
Il ose alors un sourire ravi :
- J'ai vu tout de suite que vous étiez journaliste.
      
Je réponds aussi par un sourire dont j'espère qu'il passera pour un aveu, acquiescer serait mensonge et je ne pratique pas, expliquer beaucoup trop long, et puis je ne tiens pas à briser son plaisir ni sa satisfaction. Pour des raisons personnelles et militantes, je suis trop heureuse de croiser quelqu'un qui semble tenir ce métier pour louable, digne d'aide et de respect.
       
Il prend congé sans s'attarder.
         
Je regarde alors ma montre, et comme si j'estimais qu'il m'en restait le temps me dirige vers l'estaminet le plus proche non sans avoir fait du geste et de loin un nouveau salut reconnaissant à l'homme si serviable. C'est que je veux pas lui faire le chagrin d'aller dans l'autre sens, empruntant une rue pleine de promesses photographiques qu'entre temps j'ai repérée et dont je sais qu'elle me mènera vers l'hôtel de ville.
      
   
L'appel de l'image m'empêche donc de me rendre au vélodrome juste pour satisfaire ce passant secourable. Je choisis une solution médiane en entrant dans le café.
      
Quelques minutes plus tard, au comptoir accueillant, j'en sirote un, plutôt âcre mais d'une chaleur réconfortante. J'en profiterai pour aller aux toilettes.
      
Je constate qu'une fois de plus on m'a prise pour quelqu'un d'une profession qui m'aurait bien convenue. Seulement d'où je venais elle était inabordable, impossible même à envisager. J'en suis plus triste que flattée, personne ne me prend jamais pour une ingénieure ce qu'en réalité je suis, quoique médiocrement. Il est pesant, à force, d'assumer le statut permanent d'erreur de casting.
    
Aucune crainte ne me tracassait, il me faut pour ça des conditions extrêmes et des dangers palpables, cependant à ce premier contact je me dis que les gens d'ici sont de grande bienveillance envers leurs visiteurs. Je n'imagine pas un seul instant les autres différents du premier que j'ai croisé.
       
Quittant l'abri du troquet après avoir payé, je sors mon appareil photo de sa sacoche et le tiens prêt à l'emploi. J'oserai même de loin en loin demander qu'on m'autorise : de Roubaix je ramènerai des murs, mais bien aussi des gens. Cette moisson sera l'une des meilleures, ainsi qu'une autre, plus tard en octobre à Lille.
            
Je reviendrai.
Même s'il fait froid. 
         
(Roubaix, un an après, vingt ans plus tard ; texte rédigé le 9 avril 2006 à partir d'un souvenir réel datant d'un an plus tôt ; j'ai juste un doute pour le caban mais je le laisse pour une amie).
         
[photo : Roubaix, grille d'un parc longé, 10 avril 2005]
 
            
La suite du feuilleton ce soir tard ou demain. En ce moment j'écris décidément en poupées russes, les textes s'imbriquent et s'emboîtent. C'est par manque de temps, face à ce qui s'offre. Mais je finis toujours, sauf catastrophe, par déboucler les boucles et ne laisser personne au milieu du gué. Pardon pour l'involontaire suspens. Ce blog est en train de pulvériser sa "ligne éditoriale" (!).
Comme dirait quelqu'un que j'aime lire
c'est fascinant.
Effet du printemps après un long, trop long hiver ?

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