Neptune plombier (dans un très vieil appartement)
Militant mais misologue

De Kleine Prins

 
       
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C'était un soir d'octobre, il y a deux ans passés, un soir tard, retour de la chorale et surtout veille d'encombrants.
Je n'ai plus souvenir s'il pleuvait, ni s'il faisait déjà froid. On était quand même enfoncés dans l'automne.
          
Ces soirs-là, je sais rarement rentrer les mains vides : enfant de banlieue où si l'on ne manquait de rien on devait tout compter, mesurer, et sans gaspillage, je reste sidérée par ce que les gens jettent.
    
Je ne supporte particulièrement pas qu'on abandonne des livres autre qu'industriels, pas plus qu'Idéfix n'accepte qu'on abatte un arbre.
Je ne supporte d'ailleurs pas ça non plus, ni qu'on balance un meuble en bois encore en bon état.
Je ne supporte pas grand chose, en fait.
      
   
Ce jeudi là, j'ai manqué trébucher sur une grande valise de toile solide et verte. Vraiment grande, et entrouverte. Elle laissait entrevoir quelques livres.
A côté, tout un bazar, du petit meuble, des sacs, des tissus qui dépassaient. L'impression qu'on avait vidé une pièce qui servait de débarras.
         
Un homme avait repéré avant moi les aubaines potentielles, il farfouillait dans les fringues et avait entièrement dédaigné les livres.
La valise verte en était pleine. De tout. Des classiques français, dont L'étranger de Camus et des pièces de théâtre, un bon lot de bouquins en américains aux couvertures criardes et dont les auteurs ne m'étaient pas ou peu connus, des volumes de technique d'écriture "How to (re)write a better screenplay" celui là le titre m'a marqué, mais aussi des ouvrages d'analyse de scénarii, et puis surtout un joli paquet de livres en néerlandais.
          
C'est une langue que je pratique trop peu mais connais encore pour l'avoir étudiée dans ma jeunesse en l'honneur d'amis Flamands. En voyant parmi les textes celui "De Kleine Prins" van Antoine de Saint-Exupéry (met tekening van de shrijver), j'ai su qu'ils étaient pour moi, qu'ils m'attendaient, que ce Petit Prince avait grand besoin que je le recueille et l'adopte.
D'aussi loin que mon souvenir, j'ai toujours eu une affection pour ce texte, l'amour qu'il portait, son décalage par rapport au monde des hommes sérieux. Je m'étais très tôt sentie adulte parmi des grands qui m'en déniaient la possibilité. Ce petit prince était mon cousin, libéré d'inopportuns parents ; les serpents et les chapeaux ne m'intimidaient guère. Je comprenais que je ne comprenais pas tout, surtout la fin (je ne voulais pas qu'il meure). J'admirais cependant sa philosophie.
                
Le cousin, je l'ai pris à part, le glissant dans mes habits, comme s'il avait eu froid ; j'ai ensuite remis la plupart des livres dans la valise, ne laissant de côté que quelques vulgarités, vies de stars indifférentes. 
      
L'homme qui avait récupéré quelques fringues me jeta un oeil soupçonneux, il se demandait sans doute quel trésor en négligeant la valise, il avait bien pu manquer. J'avais sans nul doute l'expression vibrante de qui vient d'en découvrir un.
Avant de quitter les lieux à son tour il a jeté un oeil méfiant aux vies de stars, en a prélevé une, je crois pour la forme.
J'ai refermé le bagage avec facilité, ses attaches fonctionnaient, et je l'ai traîné jusqu'à mon domicile où il perche toujours.
Il était fort lourd, mais j'avais serré les dents.
       
21 jours plus tard, enclenchée par des mots précis et tendres qu'une amie m'avait adressés le bon soir au bon moment, je commençais mon apprentissage. Que je le veuille ou non et comme mon dessin est incertain, le temps pour moi était venu d'apprendre à écrire un mouton, l'amitié d'une rose, la solitude infinie des planètes, les chapeaux perdus aux ventres des boas, les mécaniques en panne aux déserts inattendus, la fin des hommes et celle des princes.
      
Certains soirs de profonde fatigue, certains soirs de confiance doublement brisée, je pense que ce petit prince qui pour moi parlait du Nord a scellé mon destin, que quelle que soit la vie qui me reste, c'est lui que je dois suivre. Au diable juges et géomètres, peu importe les rois, indulgence aux alcooliques s'ils ne sont pas violents,
et que vivent les roses et les petites planètes ...
          
Eugène dit que j'ai raison. J'aimerais encore le croire. 
      
    
[photo : la valise verte recueillie le 16 octobre 2003 et une partie de son contenu d'alors]
      
         
          
Si vous voyez une étrange coïncidence entre ce billet et le numéro hors série du magazine Lire, vous avez tort pour une fois : c'est très exactement volontaire.
       
Ceux que les langues et traductions passionnent, trouveront par ici quelques bonheurs :

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