Les personnages de "Le rouge et le noir" (livre premier)
Devoirs d'aînesse

Correspondances, poste restante

Correspondances_v1

Chère Alexeïa Grigorievitcha,

    

Des gens très bien ont dit que la vieillesse est un naufrage, je suis seulement un peu en avance sur mon âge, et n'ai plus trop envie de (sur)nager. Du temps du Titanic tu m'as tendu la planche, sauf que depuis tu en as eu besoin, d'autres secours sont nécessaires, je me noie calmement en toute compréhension ; sans ressentiments mais non sans regrets.
   
Je n'ai pas su faire bon usage du morceau de bois, l'ai partagé dés que ce fut possible. Trop peu consciente de ma propre existence et assez peu soucieuse de la préserver. Quand on n'a connu que du gris ou de la douleur, comment pourrait-on penser autrement ?
      
J'ai froid. J'ai profondément froid.
Sans la planche. Sans ton secours.
       
Depuis que tu m'as quittée, de l'eau a coulé sous les ponts du Don et dans la mer d'Azov et moi j'ai coulé tout court. Ce n'est pas du mauvais humour rouillé et qui grince, l'humour c'est toi qu'il a suivie, en profitent ceux qui chaque jour te côtoient, je l'écris donc hélas au premier degré.
      
L'ami Piotr avait tout vu et qui m'a repêchée, c'est dans ses habitudes. On n'a pas toujours son ancienne gouvernante bien vaillante pour le faire.
Les enfants sont déjà grands et nous ne la voyons plus que de loin en loin. Ils se débrouillent d'ailleurs très bien sans elle et Sans moi. Je ne tiens pas à m'éterniser. Qui laisserais-je vraiment à part Stéphanoff, lui que tu aimais tant et que tu pourrais recueillir en cas de catastrophe ?
Toi partie, il est mon seul soleil. Il le serait pour toi sans exclusivité.
               
Je dois reprendre demain mon poste au kholkoze après une longue interruption consécutive à la noyade.
Le chantier du moment est d'y creuser un puits. On m'affecte très rarement aux récoltes. J'envie ta mine. Je sais l'extrême dureté du travail et ses risques, tu m'en as si souvent parlé. N'empêche, il me conviendrait mieux, j'ai de bons poumons et n'ai peur ni du noir, ni du profond. Les quotas de charbons sont plus durs à atteindre que les quotas de blé, mais tellement mieux payés.
      
J'aurais tant aimé rester ton boiseur, et pas seulement lors d'un jour de rendement à atteindre pour lequel je fus, avec bonheur, réquisitionnée.
       
Je n'oserai pas envoyer cette lettre, l'employée de la poste la plus proche de la ferme connaît trop bien ton nom, celui d'un héros du peuple depuis ton prix pour les 102 tonnes. Elle ne comprendra pas, posera des questions, cherchera des beaux timbres quand j'aurais besoin d'un peu de discrétion. Le directeur de la coopérative voit, tu le sais, d'un trop mauvais oeil mes fréquentations transverses, il se demande ce qui se trame et si je ne serais pas une espionne d'en haut-lieu.
Le concours du Komsomol qui a fait ta renommée et m'avait tant réjouie, j'étais si fière de ton exploit et de qui t'a aidée, nous a finalement séparées, mieux que toutes leurs intrigues et chez moi basses menaces.
            
Nous vivions dans deux pays. Ce sont à présent deux mondes. Moi qui détestais tant les frontières, je m'aperçois qu'elles prouvent au moins une contiguïté, portent l'espoir d'être franchissables. J'en suis désormais réduite à guetter un vaisseau spatial quand mes années-lumières sont fortement comptées.
          
Afin de me préparer pour le retour au travail agricole, je sors enfin et marche vers les champs dont maladie et lente convalescence m'avaient éloignée ; regarde les moissons qui s'annoncent ; mesure les changements advenus en mon absence.
               
Il fait doux à présent, mon froid n'est qu'intérieur. Le ciel est bleu, les nuages légers, et le vent de printemps. Je fais le geste immémorial de déposer une bise au vol d'une rafale douce.
      
Il est pour toi, Alexeïa, ce baiser dans le vent.
Porte-toi bien.
Gildaskaïeva Wytejczkoskina
 
               
La part avouable de cette note, vient bien évidemment
de la proposition séduisante de Kozlika :

mais également :

d'une citation de hasard seulement elle me reste, et dont je ne sais presque rien fors le prénom de celui à qui on l'attribue : " Dans la mine, chacun a sa propre peur, mais ceux qui descendent pour travailler ne doivent pas y penser ; chacun de nous doit se dire que c’est un travail comme les autres. " (Sacha, mineur du Donbass).

d'un billet sur un blog jusqu'alors inconnu rencontré indirectement grâce à elle :
         
"E per te questo bacio nel vento" : extrait sauvage des paroles d'une chanson italienne récente Sta passando novembre
d'Eros Ramazzotti
             
[ photo : bricolage perso à partir d'un timbre russe et de ma photo approximative d'un extrait de correspondance déjà trop ancienne, reproduite sur une page d'un livre ; j'offre un Picon-bière à qui devine duquel il s'agit et qui est l'auteur des lignes qu'on entrevoit]

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