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Brosse à reluire

                        

Fuligineuse m'a proposé de participer au jour du blogcrossing

(amis québécois que je sais particulièrement attentifs et compétents si vous savez le dire en français, je suis preneuse). Voici donc son texte et sa photo sur Traces ... quand le mien L'autre ligne 13 (au sujet de Grand Corps Malade) s'abritera une journée dans son Sablier. Merci à elle.

   

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Un article de l’ami Lunettes Rouges avait attiré mon attention sur cette exposition de la Bibliothèque Forney, et puis j’avais un peu oublié. Je me suis réveillée juste à temps puisque l’expo se termine le 6 mai. Avec plus de 1500 brosses et balais rassemblés par deux collectionneurs, Daniel Rozensztroch et Shiri Slavin, cette exposition inédite illustre l’histoire de la brosse du 18e siècle à nos jours à travers différents chapitres thématiques : la tradition, le bazar, l’ethnique, le kitsch ou le design.

             

Les pièces du patrimoine artisanal tout comme les créations du design contemporain, en passant par les objets de bazar très colorés ou les créations raffinées des pays lointains, sont complétées par des documents de la bibliothèque : affiches, catalogues commerciaux, publicités... Tous les matériaux imaginables ou presque sont représentés, toutes les fibres : coco, paille de riz, sisal, graminées, jonc, feuilles de palmier, roseaux, sorgho, alfa, genêt, bambou et j’en passe. Les fabrications industrielles actuelles fournissent toute une panoplie de plastiques multicolores des plus réjouissantes.

            

Car c’est un fait – je me demande bien pourquoi – mais cette expo m’a donné un sentiment de jubilation. Est–ce parce que la mise en scène, digne des objets d’art les plus raffinés, s’appliquait cette fois aux plus humbles de nos ustensiles quotidiens (puisque l’expo comprend entre autres des ‘balais à chiottes’ en chiendent, pudiquement dénommés ‘brosses de latrines’ !) Toujours est–il que je me suis beaucoup amusée.

             

Si la brosserie a effectivement connu son heure de gloire au cours du 19e siècle, il ne faut néanmoins pas oublier ses origines plus lointaines, à commencer par le pinceau que les Chinois ont inventé au 12e siècle pour la calligraphie. En France, c’est sous le terme de « vergetier » que le métier de brossier fait son apparition en 1486. Les « vergettes » servaient alors à épousseter les habits ou à peigner les fibres tissées dans l’industrie de la toile. Quant au balai, il existe depuis la nuit des temps sous sa forme la plus rudimentaire... Reste que c’est incontestablement le 19e siècle qui fit de la brosse et de ses consœurs un article-vedette, décliné jusqu’à l’excès dans les pages illustrées des catalogues des manufactures de l’époque.

Il existait alors des brosses spécifiques pour les usages les plus inattendus. La dénomination des brosses fournit tout un bestiaire : hérisson, araignée, limande, tête de loup…

               

J’ai remarqué en particulier des brosses d’écritoire « servant à épousseter le talc jeté sur le papier pour absorber l’encre superflue », dit la légende (Angleterre, 19e) ; des brosses de calligraphie, évidemment de Chine, à manche de bois tourné et orné d’émail cloisonné ; de fins écouvillons pour nettoyer et graisser les armes à feu. Et bien sûr, la Grèce était présente avec ces grosses brosses rondes utilisées pour blanchir à la chaux les murs des maisons ou les interstices des dalles (j’ai eu l’occasion de m’en servir).

            

Pour conclure, je placerai cette note sous le patronage du président de Brosses, magistrat et écrivain. Charles de Brosses, comte de Tournay, est né à Dijon en 1709. Il fait ses études chez les Jésuites où il a Buffon pour condisciple. Après son voyage en Italie (1739-1740), il devient Président à mortier au Parlement de Dijon. En 1756, il publie « Histoire des navigations aux terres australes », un ouvrage qui fera date, et en 1760, « Du culte des dieux fétiches ». Le président de Brosses vient de créer le mot « fétichisme ». En 1756, paraît le « Traité de la formation des langues » (remarqué par Kant). Nommé Premier Président du Parlement de Bourgogne en 1775, Charles de Brosses meurt en 1777 après avoir publié sa monumentale « Histoire de la République romaine ». Buffon écrit de son ami de Brosses : «…sa vue s'étendait d'en haut jusque sur les plus petits détails, au point de ne laisser échapper aucun de ces rapports fugitifs que le coup d'œil de génie peut seul apercevoir. »

         

Fuligineuse

            

liens sur l’expo :

http://www.paris.fr/portail/Culture/

http://lunettesrouges.blog.lemonde.fr/lunettesrouges/2006/03/du_balai_cest_a.html

            

liens sur le président de Brosses :

http://www.cosmovisions.com/Brosses.htm

http://www.00h00.com


Dank je wel

            

merci docteur Milky

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PS : en bosniaque je sais écrire que "Volim te", "Zivio Tito", "Volim te Sarajevo", "Tapete", "Zretan vam osmi mart" et "Dan zenu" avec un petit accent sur le "Z" que je sais même pas trouver au clavier, alors bon, à défaut d'en savoir assez pour trouver la combinaison adéquate, je passe par le néerlandais.

Remarque, j'aurais pu tenter l'Arménien phonétique, je crois que ça donne quelque chose comme

chenorhakaloutioun (?)

Ca deviendra peut-être une part inhérente au concept de ce blog : une langue par jour.


Weinend

(le frère de Wytejczk)

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Il s'est approché du piano. J'ai retenu mon souffle.
Non pas tant que j'attendais qu'il chante, non. On le connaissait comme choriste, on savait sa voix belle et que ce soir enfin le maestro lui donnait en soliste sa chance.
         
J'avais seulement pris conscience avec une violence aussi forte qu'un coup porté à l'estomac de sa ressemblance avec Farid, le frère de Wytejczk.
On dit une ressemblance frappante, à présent je comprenais précisément pourquoi.
          
Même silhouette, même taille, même calvitie précoce, même style d'homme, de ceux dont on se dit quand on les croise inconnus qu'on pourrait les aimer mais que sans doute une autre depuis longtemps le fait, même silhouette. Les seuls différences notables étaient dans le profil du nez que l'un porte aquilin quand celui de l'autre est la discrétion même, et puis une cicatrice que l'un avait et l'autre pas.
       
Les traces de nos blessures seraient-elles les seuls éléments qui vraiment nous distinguent ?
       
J'avais les larmes aux yeux. Par chance, l'homme chantait de tout coeur, bien et avec expression. L'oeuvre, un requiem, ne prêtait pas aux sauts de joies, mon émotion toute personnelle et inavouable pouvait ainsi passer pour simple excès de sensibilité. Ce n'est pas pour ce que j'ai d'amour propre, il a chez moi disparu très tôt sous les coups d'un entourage toxique et de circonstances tendues, c'est juste que je ne voulais pas qu'on me pose de questions.
Il est des chagrins que la communauté admet quand d'autres lui sont inexplicables.
            
Comment rendre compréhensible qu'à mon âge avancé je pleurais à l'idée de ne plus jamais revoir le frère de celui qui avait été mon meilleur ami ? Un type que je connaissais fort peu, somme toute, mais auprès duquel je n'avais jusqu'alors passé que de bons moments partagés, dont j'aimais l'humour, la façon d'être fiable, Wytejczk disait "carré", peu bavard mais toujours intéressant et remarquablement attentif aux autres.
         
 
Seulement il en était de lui comme de tant d'autres qu'on croise ou qu'on rencontre, je ne le fréquentais que par intermédiaires et circonstances, ne m'étais jamais préoccupée d'établir un lien direct tant avait d'évidence celui qui nous rapprochait. Ayant perdu l'un, je me trouvais privée de l'autre, plus distant, plus diffus. En écoutant son double chantant je mesurais à l'aune de ma tristesse combien déjà il me manquait.
         
Il avait de son côté sans doute oublié jusqu'à mon existence, une vague copine du frangin et qu'on ne voyait plus.
C'était dans la logique des choses et de ma vie.
            
J'ai applaudi avec ferveur pour justifier mes larmes. D'autres sopranes m'ont imitée pour la part d'ovation. Notre choriste était ému, son succès mérité. Je glanais au passage une brindille de réconfort dans cette efficacité issue de mon chagrin. 
      
Cette année les moissons seront maigres, hasardeuses, et sans (aucun) doute harassantes.
   
[photo : piano flou ; répétition de chorale, jeudi 27 avril 2006 XIIIème arrondissement]

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Manque d'omniscience

gare de Clichy - Levallois, il y a 20 minutes

Je rentre tard. Chargée : mes affaires de travail, des livres, des partitions, plus quelques courses domestiques intercalées en journée.

Perdue, éperdue dans mes pensées je dégravis l'escalier qui mène au quais des trains venant de Paris.

Je me hâte comme qui est fatigué, c'est-à-dire que le rendement apparent n'est pas à la hauteur de l'inverstissement mental. Je vais probablement du pas du promeneur tout en mobilisant une énergie de marcheur de compétition.

Est-ce pour cela qu'entre le lot de voyageurs qui comme moi descendaient, c'est moi qu'elle a ciblée ?

Une femme, fort polie mais fort mal avisée et qui me pose une question précise, un horaire, un quai. Les bras sciés par des kilos de papiers imprimés, le dos las du travailleur et une bouteille dans son pochon de plastique qui me bat les mollets, je peine à répondre et souffle,

- Je ne sais pas.

La femme n'ajoute rien mais son regard porte un mépris. Elle avait décidé que je savais ; mon aveux d'ignorance n'est à ses yeux qu'un refus de partage.

Un homme qui me suivait et s'estime infaillible, propose spontanément l'info manquante. Je n'existe déjà plus.

Ainsi va ma vie, on me croise, me surrestime, me sollicite, me méprise pour quelque chose que je n'ai pas fait ou pas dit, alors que je n'étais tenue ou habilitée ni à dire ni à faire, et puis on oublie jusqu'à mon existence. 

J'en parlerai à Eugène, j'aimerais bien un jour briser ce cercle parfois si lourd, potentiellement mortel et fatalement désespérant. I ain't nothing but a walking disappointment.


Post mortem (une consultation)

   
         
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- Vous êtes mort depuis longtemps ?
       
- depuis le 17 février 2006, en début d'après-midi ; ça fait un peu plus de deux mois. Si c'est nécessaire, je dois pouvoir retrouver l'heure précise.
      
       
- Non, ce n'est pas la peine, merci. Et depuis ?
       
- J'erre comme un fantôme qui pourtant aurait faim. Bizarrement, j'ai toujours un corps. La plupart des autres gens me voient. Je me dis qu'en fait ils sont peut-être morts, eux aussi ?
Que tout cela n'est qu'une sale blague et que ça va cesser ?
      
      
- Un tel délai n'est pas normal, je vais voir si on ne retrouve pas quelque part votre dossier. Vous souffrez ?
      
- Oui. Tout ce qu'on me propose ce sont des traitements pour humains vivants. Au mieux, ils font plus flou mon bon vieux corps gazeux.
Une seule chose me soulage, les massages, le toucher. Ils me donnent l'impression d'avoir conservé une enveloppe corporelle, d'être encore un peu là.
Le pire c'est de continuer à exercer une fonction en entreprise. Ca n'a plus de sens pour moi. Ca ne me semble plus qu'une pénible réminiscence de ce qui fut mon existence. Puisque mon existence n'existe plus, pourquoi dois-je continuer à en assumer les corvées, les contraintes ?
    
         
- Bon je vais vous examiner. Voir si vous avez encore une tension.
       
- Ne perdez pas votre temps, le sang ne circule plus. Ce jour-là mon coeur a explosé ; au sens littéral. C'est curieux, pourtant, c'est comme s'il battait toujours, d'ailleurs je l'entends, là. Par moment même, ça s'accélère. C'est lancinant, pénible. Ca serait même inquiétant, si j'étais encore capable d'éprouver la moindre angoisse.
Ce qui me rendrait service, vous savez, ce serait que vous retrouviez mon dossier, que je puisse enfin quitter la zone de rétention, à moins bien sûr que vous pensiez qu'il y ait un retour possible. Auquel cas, j'attendrais le temps imparti, même si c'est trop de souffrance.
      
         
- Les retours sont rares. Tout dépend de qui vous a tué, et pourquoi et s'il en éprouve du regret.
         
- Je sais qui et c'est peut-être jouable. Mais je n'ai pas vraiment compris pourquoi. Pourtant il a tenté d'expliquer son geste, quelque chose de l'ordre de l'impuissance, de l'insurmontable.
[pause de réflexion]
Du regret, oui. Il avait les larmes aux yeux, juste avant de tirer.
[nouvelle pause, plus courte]
Cela signifie-t-il que je doive mener mon enquête personnelle si je veux espérer m'en sortir ?
       
         
- Ca pourrait aider. Cela dit si vous avez perdu votre coeur, ça semble difficile. [une pause] A part le coeur, qu'est-ce qui a été touché ?
             
- le poignet ; le gauche. Une vieille histoire belge. Pas très drôle. Triste et qui se répète chaque siècle, comme en boucle. J'ai pas eu de chance au casting, ce coup-ci c'est tombé sur moi. Dans l'état où je suis ça console assez peu, mais je crois qu'on n'a pas été trop nuls. Je regrette juste de n'avoir pas su prolonger les bonnes scènes.
         
      
- [sourire compréhensif et las] Faites moi voir. Je dois pouvoir au moins vous soulager pour ça. Vous avez mal ?
    
- Pas trop, ça s'est bien cicatrisé, en fantôme on ressent moins. C'est surtout, quand j'écris, que ça gêne encore.
      
      
- Vous écrivez beaucoup ?
      
- Dés qu'on m'en laisse la possibilité. C'est tout ce qui me reste. Avec lire, aussi.
      
   
- Continuez, ça ne peut pas vous faire de mal. Et peut-être servir aux suivants.
       
- Vous croyez ?
    
      
Ceci est une participation au "Chacun son tour" de Labosonic
sur une création de Plastikman, "Hypokondriak" (album Artifakts B.C).
J'aime accueillir les mots que les compositeurs appellent. Ce n'est pas toujours évident et puis ça peut faire mal ; mais quand faut y aller, faut y aller ...
merci Labo. Au bout du compte, bosser aux marges me fait du bien.
      
   
[photo : Par ici la sortie. Bruxelles, foire du livre, jeudi 16 février 2006]
    

Like a moon over Wytejczk's street

       
au milieu de Paris, (par) une nuit (pluvieuse)
   
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Je suis passée ce soir dans la rue de Wytejczk. Depuis juin sans doute, je n'en avais rien fait ; non que j'évitais les parages, non. Mais ne le voyant plus ou si peu je n'avais pas de raison d'y être, pas de trajets précis qui m'y conduisait par ailleurs et peut-être aussi une sorte d'appréhension diffuse de le croiser s'il ne le souhaitait pas.
          
Mais ce soir, je suis passée. Ce n'était pas délibéré, c'était le métro, le dernier à ne pas rater et un concert qui s'est achevé tard ; avec les musiciens, nous avons discuté.
   
La soirée m'a un peu allégé la chape de plomb, de plume et de solitude qui pèse ordinairement de tout son poids sur mes épaules. Ceux que j'ai entendus ont le bonheur de jouer, un plaisir malgré les dates qui se succèdent d'être sur scène ensemble et d'offrir leur meilleur. Je sors tout juste d'un concert merveilleux, avec en tête la ritournelle de l'espoir, the best is yet to come.
         
A présent il ne faut pas traîner, par réticence et par (absence de) finance, je ne veux pas prendre un taxi donc c'est le métro ou bien mes pieds.
La première option est plus raisonnable.
          
Mais oui, j'avoue, j'ai eu une réticence, juste au moment de tourner, et de glisser dans sa rue. A peine le temps d'une pointe d'exaspération contre moi-même, et je m'engage sur nos chemins anciens, d'un pas rapide, regard au sol ou sur ma montre, très inutilement. Il est around midnight mais à quoi bon le savoir si de la dernière rame l'horaire m'est inconnu.
       
Je croise un cyber non-café comme en fleurissent à Paris, ces derniers temps, ces derniers mois. Une grappe d'habitués sur le seuil discute avec l'évident patron des lieux, le temps d'en griller une. Confusément je pense à un message, que d'ici l'ami aurait envoyé. Qu'est-ce que j'en sais ?
          
L'endroit n'existait pas à nos dernières rencontres. Ceux qui le fréquentent semblent l'avoir toujours fait. Ils repoussent ainsi nos moments amicaux dans un passé lointain et j'en ai mal.
   
Au point que ça m'arrête, comme le souffle qui d'un coup manque. Je lève alors les yeux, j'aurais aimé entrevoir un croissant de lune, quelques lumières d'étoiles, un repère temporaire de la permanence des planètes à nos mesures d'humains.
    
Mais ce sont ses fenêtres sombres et noires que je vois. Serait-il donc parti ? A-t-il quitté Paris ? N'y-a-t-il pas comme un rai de lumière qui percerait sous l'épais, somptueux et lourd rideau cramoisi du salon ?
      
Son absence indéfinie m'ayant laissé désemparée au point de ne plus savoir apprécier les choses, je ne sais pas quoi faire.
    Dans l'immédiat, rentrer, c'est évident. Mais demain ? Est-ce que son silence ne cache pas une détresse qu'en respectant le premier je contribuerais à consolider ?
       
Je reprends mon chemin. La hâte n'est plus que dans ma tête, ce qu'il en reste de rationnel. Les jambes ne suivent pas.
      
Je m'ordonne d'avancer, je n'ai rien à faire ici.
N'ai-je donc rien à faire ici ?
   
La mélodie n'est plus la même, qui se fredonne en moi. Que reste-t-il de nos amours ?
Et de nos amitiés ?
      
[photo : New Morning, last night, concert de Stacey Kent]

Les clos de hurlements (1) (Howling heights ?)

               
S'il est aisé pour qui a de la souffrance et tendance à la liquéfier de trouver en ville toutes sortes de lieux pour pleurer en toute quiétude, en passant je vous déconseille fortement le métro où il se trouve toujours une âme consolatrice, je soupçonne Wim Wenders d'être passé par là et d'y avoir semé quelques anges en mission,
le tissus urbain manque cruellement d'endroits clos où hurler en paix.
      
Fussé-je fortunée, j'ouvrirais sans plus attendre un cyber-café doté en sous-sol de salles individuelles mais suffisamment spacieuses afin qu'une personne claustrophobe puisse venir comme une autre, dûment insonorisées, où pour une somme la plus modique possible on pourrait venir crier sans déranger personne.
         
Je ne suis pas née de la dernière pluie, ni même de l'avant dernière ou encore de celle d'avant, je me doute que ce que les murs entendraient seraient plutôt de basses injures, d'honteuses invectives et de la haine crachée, mais au moins y trouveraient un havre les amoureux éconduits qui pourraient sans inquiéter quiconque hurler leur désespoir, en évacuer un peu, appeler à perdre haleine la personne qu'ils ont perdue et les endeuillés leur dernier mort.
            
Ca ne serait pas remboursé par la sécurité sociale mais ça contribuerait sans doute à n'en pas accroître le déficit, ni non plus les statistiques policières de coups et blessures.
 
De ses salles de libérations de nos ancestrales douleurs, les murs seraient bien entendu sérieusement capitonnés, on veillerait que chacun en sorte physiquement en bon état et qu'ensuite, selon les nécessités et les tempéraments, une tisane douce, un narguilé ou un sérieux cordial soit offert par la maison, ainsi qu'une bribe de conversation au coin d'un comptoir afin que personne ne se retrouve directement livré à la solitude noire du dehors et que chacun ait repris ses esprits avant de poursuivre son chemin de croix ou d'autre chose.
      
 
(1) oui, bon, je sais, d'accord.
Emily, I do apologize I just couldn't help I just suffer from a chronic severe sunday evening five and later o' clock blues, these kind of things are part of it

Le printemps n'est pas pour tous

      
Dans les petites rues entre le Luxembourg et l'Odéon, hier après-midi.
      
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"Mais j'ai mal, là !" crie la jeune femme au bord des larmes dans un microscopique téléphonineau.
Elle n'a sans doute pas remarqué ma présence bien que nous soyons toutes proches. J'étais immobile et silencieuse en train de photographier une enseigne d'hôtel de cette rue calme.
Calme avant qu'une personne n'y crie son désespoir.
      
La conversation se poursuit, véhémente. Celle qui parle, tempête et gémit, fait à présent les cent pas. Je ne connais que trop son histoire sans en entendre rien, l'enseigne est fichée dans le mur en bas par une longue tige, jamais elle ne balancera au vent, elle vient à mes yeux de perdre tout son charme, je fuis les lieux par peur de la contagion et de l'immobilisme et du chagrin.
      
Au gré d'un trajet nécessaire, je poursuis ma moisson. Mes chasses-photos sont brèves et souvent un thème de lui-même s'impose en fonction du lieu, des chalands et de la lumière. Ce premier vendredi de vrai printemps, les panneaux des échoppes se sont ainsi proposés.
       
Je ne vais pas loin, en trouve un splendide qui évoque Bagdad et dont je me promets d'envoyer l'image à une amie qui malgré les guerres y aura vécu quelques années. Me frôle alors une créature de rêves, toute jeune femme d'une beauté renversante, le même modèle que dans les magazines quoique d'une taille humaine. Elle est suivie de près par un jeune homme qui aurait semblé beau fors un air de détresse à décorner les boeufs.
            
- Mais écoute, mets-toi à ma place ! lui supplie-t-il.
    
Je n'ai pas besoin de me retourner pour savoir que la belle inaccessible poursuit son chemin sans broncher et lui sans avoir gain de cause. Cette fois, inutile de fuir, ce sont eux qui filent. De toutes façons, j'ai deux fois trop d'âge, d'absence de blondeur et de propres chagrins pour lui être d'aucune consolation.
            
Je poursuis jusqu'à une librairie médicale proche, consulter quelques ouvrages d'hématologie sur un sujet qui depuis longtemps me turlupine, preuve que ses symptômes n'en sont pas trop nécrogènes.

Claude Jean Bernard est mort. Peut-être quand je chassais l'enseigne et esquivais des autres les déboires amoureux.

Je n'en sais encore rien.
      
Il fait pourtant enfin du printemps un jour idéal, un soleil parfait et une douceur de l'air que l'on croit pouvoir n'assortir qu'au bonheur en bouffées et au triomphe de la vie.
   
[photo : les deux enseignes dont il était question, aux environs de la rue Monsieur le Prince]

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Militant mais misologue

      
mercredi, un supermarché culturel, dans l'après-midi
    
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L'homme à qui je tends mon papier semble plutôt affable, et dans le fond peut me chaut, je lui demande juste d'imprimer la place de concert que je suis venue chercher après l'avoir réservée via l'internet.
      
Sur la feuille, le message de confirmation que j'ai reçu et qui reprend nom de l'artiste (Stacey Kent), date (24/04/06), lieu (New Morning) et heure du concert (21 h) - tiens c'est la première fois que je prends une place en sachant que j'y arriverai probablement en retard (Stacey, I therefore deeply apologize, I still can't get my ubiquity under perfect control :-) ) -, et le numéro de référence de ma commande. Le temps que je songe à mes soucis pendulaire prochain, je m'aperçois que l'homme derrière le comptoir commercial me parle.
             
Il me dit que ce papier n'était pas nécessaire, que c'est de ma pièce d'identité et de la carte bleue avec laquelle j'ai prépayé la place dont il a besoin. Docile, je lui fournis ce qu'il demande.
               
Il prend bonne note, tape quelque chose au clavier du terminal dont il dispose, je vois que le billet se prépare. Alors il me répète, "Mais vous savez l'impression de notre message, il n'y en avait pas besoin, c'est juste comme une lettre qu'on vous enverrait, il n'y en a pas besoin".
    
Dans un premier temps, fatiguée et parce que oui bon d'accord si ça peut lui faire plaisir, la prochaine fois je ne prendrai pas le papier (et avec la chance administrative qui me caractérise, je tomberai sur un de ses collègues autrement zélé qui me le réclamera), mais quelle importance, je ne réponds rien. Il insiste une troisième fois, pendant que le ticket s'édite, "Ce n'est pas la peine d'imprimer notre message".
               
Je comprends que je ne m'en tirerais pas sans faire l'effort de parler, et concède enfin doucement :
       
- Je croyais juste que vous aviez besoin de la référence.
      
Ravi d'avoir enfin obtenu une réaction, comme un joueur de tennis qui faisait du mur et vient de se trouver un partenaire, il enchaîne :
      
- Non, non, en fait juste la carte d'identité suffit et le numéro de la carte bleue qui a servi pour la transaction et je retrouve tout. 
      
L'irréductible Bécassine Béate qui m'habite trouve alors le temps de se dire Est-ce possible ! Un utilisateur d'informatique tellement content de son outil qu'il tient à en vanter la facilité d'utilisation, jamais vu ça en 20 ans d'anti-carrière, lorsqu'il enchaîne,
      
- Si je vous dit ça, vous comprenez c'est parce que vous savez avec tout ce qu'on imprime, tous les produits chimiques qu'il y a dans les encres, ça finit en pollution, vous savez après on le retrouve dans le ventre des poissons qu'on mange.
             
Je me demande s'il ne va pas sur sa lancée enchaîner sur la perche du Nil et le lac Victoria (1), ni si je ne risque pas à mon tour de lui sortir le couplet autrement plus flippant des déchets radioactifs qu'on ne sait que stocker et qui ne se donnent même pas la peine du détour poissonnier mais viennent en silence encombrer nos thyroïdes et mettre un peu de fantaisies létales dans l'organisation de nos organes, non que je lui donne tort, c'est juste que par rapport à tout le fonctionnement foireux et suicidaire de notre humanité, je ne parviens pas à attraper mauvaise conscience avec mes impressions personnelles, d'autant que j'envoie scrupuleusement les cartouches usagées au recyclage.
Comme finalement ni l'un ni l'autre ne vient, je suis bien trop crevée pour entamer un débat, et je ne tiens ni à m'attarder ni à ce qu'il dorme mal la nuit qui suit, je capitule avec un lâche et pour lui décevant
   
- Ah bon.
         
Il voit que le ticket est prêt, le prend et s'apprête à le mettre dans l'habituelle pochette publicitaire (en quadrichromie dominante bleu sombre, j'aimerais pas être un poisson de la mer) découvre le nom qui y figure, son visage s'illumine (Stacey, your nicest fans are sincere ecologists, did you know that ?), émet un commentaire laudatif pour l'artiste, suivi d'un signe de Attendez un instant je vous prie, se lève et va chercher un document (papier glacé recto-verso quadrichromie as well et écriture serrée) qu'il me tend avec le reste, en me disant d'un air entendu et gourmand :
- C'est le Programme du New Morning.
          
Je ravale un peu charitable commentaire ironique ou une phrase à double sens sur la consultation possible par l'internet, parce qu'en même temps je suis touchée par son attention, le remercie de mon plus poliment possible, replie mon inutile papier de préréservation (monochrome, quelques lignes, recto uniquement) et le glisse dans ma poche.
         
Ainsi va la vie, se préparent les soirées de jazz, les indigestions des prochains poissons, et notre propre perte, pour la guerre nucléaire ou le Tchernobyl suivant, je vous en prie, soyez sympas attendez au moins mardi matin.
   
"Frères humains qui après nous vivez (2), n'ayez les coeurs contre nous endurcis [...]"
(François Villon, La balade du pendu)
 
[photo : rue de Rennes d'un noir d'encre, même jour]
    
(2) si c'est encore possible
      

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De Kleine Prins

 
       
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C'était un soir d'octobre, il y a deux ans passés, un soir tard, retour de la chorale et surtout veille d'encombrants.
Je n'ai plus souvenir s'il pleuvait, ni s'il faisait déjà froid. On était quand même enfoncés dans l'automne.
          
Ces soirs-là, je sais rarement rentrer les mains vides : enfant de banlieue où si l'on ne manquait de rien on devait tout compter, mesurer, et sans gaspillage, je reste sidérée par ce que les gens jettent.
    
Je ne supporte particulièrement pas qu'on abandonne des livres autre qu'industriels, pas plus qu'Idéfix n'accepte qu'on abatte un arbre.
Je ne supporte d'ailleurs pas ça non plus, ni qu'on balance un meuble en bois encore en bon état.
Je ne supporte pas grand chose, en fait.
      
   
Ce jeudi là, j'ai manqué trébucher sur une grande valise de toile solide et verte. Vraiment grande, et entrouverte. Elle laissait entrevoir quelques livres.
A côté, tout un bazar, du petit meuble, des sacs, des tissus qui dépassaient. L'impression qu'on avait vidé une pièce qui servait de débarras.
         
Un homme avait repéré avant moi les aubaines potentielles, il farfouillait dans les fringues et avait entièrement dédaigné les livres.
La valise verte en était pleine. De tout. Des classiques français, dont L'étranger de Camus et des pièces de théâtre, un bon lot de bouquins en américains aux couvertures criardes et dont les auteurs ne m'étaient pas ou peu connus, des volumes de technique d'écriture "How to (re)write a better screenplay" celui là le titre m'a marqué, mais aussi des ouvrages d'analyse de scénarii, et puis surtout un joli paquet de livres en néerlandais.
          
C'est une langue que je pratique trop peu mais connais encore pour l'avoir étudiée dans ma jeunesse en l'honneur d'amis Flamands. En voyant parmi les textes celui "De Kleine Prins" van Antoine de Saint-Exupéry (met tekening van de shrijver), j'ai su qu'ils étaient pour moi, qu'ils m'attendaient, que ce Petit Prince avait grand besoin que je le recueille et l'adopte.
D'aussi loin que mon souvenir, j'ai toujours eu une affection pour ce texte, l'amour qu'il portait, son décalage par rapport au monde des hommes sérieux. Je m'étais très tôt sentie adulte parmi des grands qui m'en déniaient la possibilité. Ce petit prince était mon cousin, libéré d'inopportuns parents ; les serpents et les chapeaux ne m'intimidaient guère. Je comprenais que je ne comprenais pas tout, surtout la fin (je ne voulais pas qu'il meure). J'admirais cependant sa philosophie.
                
Le cousin, je l'ai pris à part, le glissant dans mes habits, comme s'il avait eu froid ; j'ai ensuite remis la plupart des livres dans la valise, ne laissant de côté que quelques vulgarités, vies de stars indifférentes. 
      
L'homme qui avait récupéré quelques fringues me jeta un oeil soupçonneux, il se demandait sans doute quel trésor en négligeant la valise, il avait bien pu manquer. J'avais sans nul doute l'expression vibrante de qui vient d'en découvrir un.
Avant de quitter les lieux à son tour il a jeté un oeil méfiant aux vies de stars, en a prélevé une, je crois pour la forme.
J'ai refermé le bagage avec facilité, ses attaches fonctionnaient, et je l'ai traîné jusqu'à mon domicile où il perche toujours.
Il était fort lourd, mais j'avais serré les dents.
       
21 jours plus tard, enclenchée par des mots précis et tendres qu'une amie m'avait adressés le bon soir au bon moment, je commençais mon apprentissage. Que je le veuille ou non et comme mon dessin est incertain, le temps pour moi était venu d'apprendre à écrire un mouton, l'amitié d'une rose, la solitude infinie des planètes, les chapeaux perdus aux ventres des boas, les mécaniques en panne aux déserts inattendus, la fin des hommes et celle des princes.
      
Certains soirs de profonde fatigue, certains soirs de confiance doublement brisée, je pense que ce petit prince qui pour moi parlait du Nord a scellé mon destin, que quelle que soit la vie qui me reste, c'est lui que je dois suivre. Au diable juges et géomètres, peu importe les rois, indulgence aux alcooliques s'ils ne sont pas violents,
et que vivent les roses et les petites planètes ...
          
Eugène dit que j'ai raison. J'aimerais encore le croire. 
      
    
[photo : la valise verte recueillie le 16 octobre 2003 et une partie de son contenu d'alors]
      
         

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